vendredi 22 avril 2016

Conférence « Le Français, Oui, But Why ? » au LFNY, le samedi 16 avril


Conférénce "Le Français, Oui, But Why ?" au LFNY

J’ai eu le plaisir d’assister, le samedi 16 avril, à une conférence au Lycée Français de New-York, autour des défis de la langue française en sa qualité de langue de la culture par excellence. Parmi les invités de la première table ronde, la journaliste Rokhaya Diallo, l’écrivain Adam Gopnik, l’historien Patrick Weil, et l’universitaire Eileen Angelini.

C’est un sujet qui me tient à cœur, bien évidemment, étant francophone « par acquisition » et non « par naissance », et arrivée à ce stade dans mon développement linguistique et identitaire où l’expression me vient avec beaucoup plus de naturel en français qu’en anglais, car correspondant à une identité choisie et non héritée. Mais toujours est-il que mon accent suscite beaucoup de fronts froncés et regards méfiants….


Les invités ont tenté d’épuiser la source de ce malaise qu’abritent les français envers les francophones venus d’autres horizons, et de proposer quelques maigres solutions pour une langue française plus ouverte, voire plus populaire.

Tous ont partagé le constat que les français de la métropole ne savent pas toujours gérer le succès de leur langue à l’exportation, et son appropriation parfois originale par les populations locales (en anthropologie, il s’agit du concept de « reterritorialization »), qu’elles soient d’origine coloniales ou non. Il existe à la fois une envie de préserver un standard de la variété prestigieuse de leur langue (en linguistique, « unmarked standard prestige dialect », ou bien « acrolect »), telle qu’elle fut propagée par la bourgeoisie et transmise par les institutions hégémoniques de l’état, à la fois un esprit de grande ouverture qui s’incline devant l'éclectisme et l’originalité.

Les invités avaient fait chacun leurs propres expériences avec cette contradiction française : Adam Gopnik s’est rappelé les couloirs de l’école bilingue de son enfance, nommés d’après les grands boulevards et avenues parisiennes, Rokhaya Diallo a raconté comment elle continue d’étonner d’innombrables personnes puis qu'étant noire de peau et non pas « français blanc baguette » mais s’exprimant en langue soutenue de talons rouges tout de même, et Eileen Angelini a partagé son regret que les manuels scolaires pour apprendre le FLE relègue le français d'autres francophonies à quelques maigres pages. (Personnellement, je dois avouer que mon manuel scolaire du lycée, Allez, viens !, accordait une place si importante aux autres variétés du français et à leurs communautés respectives, quand je suis allée en France pour la première fois, on avait du mal à comprendre mes expressions, et j’avais du mal à me situer sur la carte. Mais bon, passons.)

L’Académie française et l’accent circonflexe ont suscité de vifs débats, avec Adam Gopnik défendant que, quelque part, c’était grâce à cette institution, et plus généralement l’esprit qu’elle incarne, que la culture littéraire française demeure aujourd’hui si importante. Eileen Angelini a quant à elle défendu le maintien de l’accent circonflexe, le voyant comme une marque d’individualité, nous préservant de toujours plus d’homogénéité. Rokhaya Diallo a argumenté que l’ouverture à la différence renforce, et non dilue, la langue, allant même jusqu’à dire que l’usage des anglicismes en France (par exemple, « faire du shopping ») n’est pas nuisible pour la langue, puis que les français vivant en France ne sont pas en situation de « précarité linguistique », et peuvent donc emprunter de l’anglais dans une démarche créative, esthétique et non politique. (Je me demandais ce qu’en devaient penser les représentants de l’Organisation Internationale de le Francophonie, avec leur projet WikiLF, qui invitent les internautes à proposer des mots francisés pour remplacer les mots d’anglais parfaitement suffisants ayant infiltrés notre belle langue.)

Mais la conversation s’est retrouvée dans l’impasse quand il s’agissait d’articuler comment concilier concrètement la préservation de la langue avec l’ouverture à ses diverses formes et à leurs cultures respectives, notamment en ce qui concerne la législation régissant les programmes scolaires et les institutions culturelles, compte tenu de la mainmise bourgeoise traditionnelle en la matière, et la possibilité d'instaurer des quotas pour assurer la diversité. Au début de la conférence, en expliquant l’activité de son association Bibliothèques Sans Frontières qui vise à rendre la lecture accessible aux plus défavorisés où qu’ils soient, Patrick Weil a rappelé que nous n’avons pas le droit d’imposer nos goûts, seulement de proposer. Mais, au juste, pourquoi pas ? Comment ne pas considérer la loi comme un outil acceptable de « discrimination positive » pour assurer une « equality of outcome » en matière linguistique et culturelle ?

Revenons aux bases de l’anthropologie : nous avons affaire, encore une fois, à l’idéal culturel, ou plutôt, aux idéaux culturels. L’idéal culturel d’un français du VIIème n’est pas l’idéal culturel d’un français d’outre-mer, d’un new-yorkais francophone, ni d’un québécois. Chacun a droit à son idéal, aux œuvres principales qui font vivre et permettent de transmettre cet idéal, et à la langue ou aux langues, avec leurs dialectes et accents admis, qui y renvoient. Nous gagnons tous bien entendu en intersubjectivité (et donc, en paix) à nous familiariser avec d’autres idéaux, mais leur appropriation n’est pas assurée, car après tout une question d’esthétique, et ne doit surtout pas être forcée, à risque de commettre la même erreur. Les programmes scolaires et institutions culturelles existent en premier lieu pour transmettre un capital culturel nécessaire au renouvellement de la culture existante, pour assurer la continuité culturelle intergénérationnelle (« enculturation »), et donc le maintien de l’identité. Il me semble que toute législation artificielle qui va à l’encontre de ce processus naturel risque de fragiliser la perception des membres quant à la place de leur propre culture et langue dans l’histoire, comme si celles-ci pouvaient se résumer en un phénomène de mode susceptible de tomber à tout moment en désuétude.


Je n’ai pas pu rester jusqu’à la fin de la conférence, hélas, car le soleil m’interpellait, la tranquillité des rues de l’Upper East m’interpellait, j’avais dans mon sac un calepin vierge et les poésies de Rimbaud. Avant de partir, j’ai mangé un sandwich baguette avec mes amis les petits, on a rigolé de quoi je ne me souviens plus, et j’ai poussé la porte en verre du Lycée le cœur bien plus léger, l’esprit en trêve face à la question, « le français, oui, but why ? » : parce que cette langue me permet d'accéder à la vie qui est maintenant mienne.