dimanche 24 avril 2016

Penser la langue d'expression de l'autre















« Il y a vraisemblablement, dans toute culture, dans toute civilisation, dans toute société, en tout cas dans notre culture, notre civilisation et notre société, un certain nombre de discours vrais concernant le sujet qui, indépendamment de leur valeur universelle de vérité, fonctionnent, circulent, ont le poids de la vérité, et sont admis pour tels. Dans notre culture, dans notre civilisation, dans une société comme la nôtre, il y a un certain nombre de discours qui sont institutionnellement, ou par consensus, reconnus comme vrais à partir du sujet. Et le problème historique à poser est ceci : étant donné ce que sont ces discours, dans leur contenu et leur forme, étant donné ce que sont les liens d'obligation qui nous lient à ces discours de vérité, quelle expérience faisons-nous de nous-même dès lors que ces discours existent ? Et en quoi l'expérience que nous avons de nous-même se trouve-t-elle formée ou transformée par le fait qu'il y a, quelque part dans notre société, des discours qui sont considérés comme vrais, qui circulent comme vrais et qui sont imposés comme vrai, à partir de nous-même en tant que sujet ? »1 (Foucault)

Avant de déménager à New-York il y a deux ans et demi, mon rapport à la langue française était beaucoup moins complexé, son usage dans la vie courante une évidence. C’était une langue dont j’étais tombée amoureuse à l’aube de l’adolescence et qui remplaça définitivement ma langue maternelle lors de mon immigration en France quelques années plus tard. Au fond, je savais que le jour viendrait où j’aurais envie de rentrer au pays, une éventualité qui me mettait la trouille car m’obligeant à une réconciliation avec ma langue maternelle et donc avec mon passé. 


En réalité, ce que j’avais imaginé être une réconciliation fût plutôt une négociation. J’étais venue à accepter que l’anglais serait désormais ma langue principale de travail, la langue de la vie dehors, de la réalité dite objective, là où passaient les cars scolaires jaune poussin de mon enfance, là où il fallait signer et dater en appuyant bien fort s’il vous plaît. 

Or, non seulement le français resterait la langue de ma pensée et de ma sensibilité comme auparavant, enfin comme je me l'étais juré en débarquant ici, mais le fait de penser en français tout en vivant une vie américaine me conférait un détachement qui me protégeait de la réalité de mon pays natal, un détachement qui me permettait d’y vivre de façon définitive sans avoir l’impression d’y être entravée par un idéal que je n’avais jamais voulu épouser.

Ce détachement n’est pas sans un certain prix : je m’efforce de lire presque exclusivement en français, de tisser uniquement des amitiés francophones, d’écouter France Culture en continu au lieu de NPR. Deux ans et demi de ça, mon aisance d’expression demeure in tact et je suis sur le point de terminer mon deuxième manuscrit en français. Et enfin ai-je la chance de pouvoir utiliser le français et au bureau et à l’université. Tous autour de moi sont venus à accepter cette petite excentricité qui définit désormais ma vie, cette contrainte où je puise ma liberté.

Et ce n’est jamais sans une certaine fierté que j’écoute, parfois un brin orgueilleuse même, s’exprimer en français un autre francophone lors d’un évènement dans notre petite communauté francophone new-yorkaise où malheureusement la grande majorité des évènements susceptibles de m’intéresser, que ce soient à la Maison Française ou bien à la librairie Albertine, se passent en anglais, compte tenu du public américain. D’autant plus qu’il s’agit en général d’écrivains de passage, qui ont disons un certain rapport à la langue...

« Lorsque j'observe » écrit Raffarin «  le directeur général du FMI s'exprimer exclusivement en anglais, aux Nations unies, et à l'occasion de la conférence des donateurs pour Haïti, alors même que le secrétaire d'état, Hillary Clinton, fait l'effort de prononcer quelques phrases en français, j'estime que l'on atteint les limites de l'absurde. »2

Mais, admettons que, comme mon cas y atteste, sa langue intérieure ne suit pas toujours son identité extérieure, en quoi les francophones devraient-ils devoir s’exprimer en français ?  (Ce débat rappelle un autre autour du genre et la sexualisation du cerveau, mais là je risque de m'égarer...)

Pour tenter d’expliquer notre cas, j’emprunterai du spécialiste de l’identité Akeel Bilgrami, qui propose que « one plausible analysis of subjective identity (...) is that it is imparted on an agent by her intensely held, politically relevant commitments that mobilize her and others like her who hold such commitments. »3

Donc, il suit qu'un francophone souhaiterait a priori s'exprimer en français dans la mesure où il s’identifie avec la cause de la langue française à l'avenir, qu’importe pour des raisons politiques ou esthétiques. Toutefois, cette logique ne prend pas en compte la place que peut occuper le passé d'un individu dans le choix de sa langue d'expression, et le rapport de l'individu à son passé


Bilgrami reconnaît également que l’identité subjective est contrainte par l’identité objective dans une certaine mesure, et que la première dépend d’une certaine validation par autrui de la deuxième : « Your subjective identity is what you conceive yourself to be, whereas your objective identity is how you might be viewed independently of how you seen yourself. In other words, your objective identity is who you are in light of certain biological or social facts about you. Of course, subjective identity and objective identity are often closely related. It is neither routine nor plausible, at least in a political sense, to conceive of yourself as something you manifestly are not. »3


D’où l’importance d’être d’autant plus conscients du regard que nous portons sur le choix de la langue d’expression de l’autre, un choix infiniment personnel bien que publique, et qui, contrairement aux autres aspects de l'identité objective souvent immuables, tels que la race ou le sexe, représente une belle opportunité de refaçonner son identité de son plein gré, à condition que l'autre veut bien nous l'accorder.  Il s’agit en effet de pouvoir « performer  » avec succès notre identité subjective choisie à travers nos choix linguistiques.
 
De même, les linguistes Skutnabb-Kangas et Phillipsen distinguent pour l’identité linguistique cinq possibilités de « langue maternelle » : celle que les autres considèrent être la nôtre (« external identification »), celle que nous avons apprise en tétant le biberon (« origin »), celle que nous maîtrisons le mieux (« competence »), celle que nous utilisons le plus souvent (« function »), et enfin, celle que nous considérons être la nôtre (« internal identification »).4 Ainsi, la langue maternelle n’est pas fixe et peut évoluer au cours de la vie.
 
Bilgrami continue : « The claim that agents may have a certain identity even if they do not take themselves to do so implies that what one takes oneself to be can be mistaken - a kind of self-deception (or, at least, a self-myopia, which does not involve the motivated element often associated with self-deception, but involves at least the idea that one may sometimes simply be too deep to fully know oneself). »3

Autrement dit, nous devons, pour rappeler la règle d'or de l'anthropologie, prendre l'autre au sérieux.
 

3Bilgrami, Akeel. « Notes toward the definition of ‘identity’ ». Daedalus 135.4 (2006): 5-14. Cambridge, MA: MIT Press.

1Foucault, Michel. Subjectivité et vérité. Paris: Seuil/Gallimard, 2014.

2Raffarin, Jean-Pierre. « Les défis de la francophonie. » Géoéconomie 55(2010): 23-30.

4Skutnabb-Kangas, Tove and Robert Phillipsen. « Mother Tongue: The Theoretical and Sociopolitical Construction of a Concept. » In Status and Function of Languages and Language Varieties. Ed. Ulrich Ammon. Berlin/New York: Walter de Gruyter, 1989. 450-477