lundi 25 avril 2016

Une éducation catholique















Our present life is precious because it is a school: a school in which to learn how to love God and how to give, choose, and make the right decisions. (…) It is our time to grow.  -Mother Angelica

A la veille de la trentaine, l’anthropologie est devenue ma religion : je suis incapable de choisir entre de si beaux récits. Une éducation catholique, une conversion au judaïsme, nihilisme, post-nihilisme, relativisme méta-éthique, non-cognitivisme, pour arriver, comme l’a parfaitement dit Louise Bourgeois, à l’art d’être ici, en ce lieu.



Je me contente d’exister, d’être un bout de zôê, ici-bas je fais de la présence, de l'observation participante, je m’y émerveille, et de cet émerveillement naissent mes mots. La liberté de cette démarche anthropologique est tout l’antipode de mon éducation catholique, marquée par la rigueur, la structure, la révérence, l’absolu. C’est une éducation qui m’a dicté comment vivre selon un récit donné, pour atteindre une finalité telle, un documentum, alors qu’au fond je voulais simplement savoir comment fut-ce d’exister tout court. Mais force est de constater, en tant qu'anthropologue, que le récit fond notre existence même. So, storytime: which narrative shall it be today?

Quoi qu’il en soit, je resterai toujours catholique en nom et en éducation (certes, il est toujours possible de changer de nom, mais on ne s'en déleste pas si facilement quand il s’agit d’une femme pareille). Et il me semble dans l’ordre de la démarche réflexive de recenser l’influence de cette éducation telle qu’elle se manifeste en moi aujourd’hui.

En premier lieu, cela se manifeste sans doute au niveau de ma perception du temps : Jésus reviendra. On vit pour l’inassouvi, dans une intemporalité qui rend supportable toute situation actuelle. Et l'on s’oblige non seulement à supporter sa situation actuelle, mais à lutter pour que l’on soit prêt le grand jour venu. On n’a pas le droit de sombrer dans le moment. Do not abandon yourselves to despair, disait le Pape Jean-Paul II, we are the Easter people and hallelujah is our song.

Ensuite, il demeure un sentiment d’impuissance et résignation bienheureuse comme quoi les évènements dépassent sa capacité d’entendement, une perte de voix et une impuissance apprise, la perte de son propre récit, l'anéantissement de ses propres constats et conclusions. D’un côté, cet effet assure le « self-doubt » et invite aux recherches philosophiques, mais d’un autre côté encourage l’acceptation de son sort quel qu’il soit, un état de servitude dans une théodicée de belle hégémonie fausse conscience selon le récit marxiste. En ce qui me concerne, il s’agit plutôt de faire l’expérience du mystère, de reconnaître que finalement je ne sais rien de rien, de renoncer à avoir raison ou vouloir imposer sa version des faits, que la volonté de Dieu sera de toute façon faite sur la terre comme au ciel. Ou pour emprunter l’expression de Margaret Fuller, I accept the universe !

Un certain détachement : longues méditations du matin et du soir, vêpres, prières, ascèse active, in, but not of, the world, comme disait mon prof de catéchisme. Toute expérience se déroule à longueur de bras. Les sentiments-passions terrestres et charnels sont subjugués à la connaissance et à la réflexion.

Et finalement, même ayant perdu la foi, on vit avec la contrainte de la vie éternelle, après tant de promesses de l’au-delà et tant de menaces d’ailleurs, il est malheureusement inconcevable que la vie se résume en celle-ci, même si les détails manquent. Aucune échappatoire possible donc. On peut contempler le Diptyque de la Crucifixion et du Jugement Dernier de Jan van Eyck au Met pendant des heures.


Je ne regrette pas mon éducation catholique, même si je risque d’être moine pour la vie à cause. La solitude d’écrivain, à contempler la lumière claire de la salle de bains, quelques gouttes qui s’échappent du robinet las, silence ciselé dans la cour, ne même pas se demander ce qui peut bien me manquer à ce point du tralala new-yorkais, car la réalisation que la vie n’est importante sauf si vouée à l’autre : écrire, enseigner, tikkun olam. Tout à l’heure, devant l’église, en terminant ma marche, je suis passée devant la Blessed Mother, et j’étais fière de porter son nom, et j’étais fière de me savoir créée à l'image de Dieu (même si les détails me sont maintenant imprécis), de me savoir matière d’un divin immanent que je cherche chaque jour à connaître mieux.


Mother Angelica’s Answers, Not Promises. Ignatius Press. p.10.
Louise Bourgeois : « Au départ, mon travail c’est la peur de la chute. Par la suite c’est devenu l’art de la chute. Comment tomber sans se faire mal. Puis l’art d’être ici, en ce lieu. » (ici)