dimanche 26 juin 2016

Teach for Capital: An Introduction


L’été enfin, at long last. Rues ensoleillées, les odeurs de la foule, ketchup, barbecue, et crème solaire, têtes blondes, têtes bouclées, la joie d’être en société, social creatures, s’asseoir en terrasse, les fruits parfaitement mûrs, deux boîtes de fraises californiennes même pas cinq dollars, donnent une mine dorée d’été, la joie d’être ici sous ces ondes. De comprendre chaque jour un peu plus du monde social, mais de s’arracher les cheveux quand vient le moment d’en exprimer le distillat.

En France, mon cher pays d’alors, j’imagine les professeurs s’apprêtant à partir en vacances, les parents se détendant avec leurs petits, des cahiers Passeport, quelques tartines en regardant la mer, tous essayant d’oublier notre société en crise. On verra ça à la rentrée, mais dis-moi, pour le moment, quel parfum de glace préfères-tu ?

Mais voilà, dans mon bel été de ce côté là, sirotant mon distillat limpide après too much indiscriminate googling, je me dois de mettre en garde tous ceux qui préféreraient se détendre paisiblement en faisant l’autruche d’un nouveau mouvement se revendiquant scolaire qui est en train de s’établir en France, une association 1901 se nommant Teach for France (dorénavant, « TFF »). Sont concernés les parents d’élèves, les syndicats, les enseignants et futurs enseignants, et toute personne s’intéressant à l’avenir de l’école républicaine en France. J'étais en train d'écrire un bel article tout structuré mais il s'est transformé malgré moi en projet de recherche laborieux, concrètement une analyse critique du discours de TFF et de Teach for Belgium, qui m'accompagnera tout au long du semestre à venir, donc j'ai décidé, dans ma flemme estivale, que cet espace serait idéal pour partager en continu mes trouvailles. 



TFF fût créée le 1er septembre 2015 et se donne pour mission de « permettre aux jeunes diplômés les plus prometteurs de contribuer au système éducatif français. » Il s’agit de la filiale française de l’ONG américain Teach for All, présidé par Mme Wendy Kopp, fondatrice et ancienne présidente de Teach for America. Un acteur s’inscrivant dans le Global Education Reform Movement, Teach for All vise à exporter sa vision néo-libérale de l’école à travers le monde, que ce soit en Angleterre (« Teach First »), en Inde, en Bulgarie, en Chine, et plus récemment en Belgique avec un succès surprenant et faible résistance. Drôle d’idée que de vouloir exporter un modèle très controversé déjà dans le système éducatif américain dans un pays comme la France, avec ses professeurs fonctionnaires, ses syndicats, et ses concours rigoureux de recrutement.

Pour sa cohorte inaugurale, TFF a sélectionné une trentaine de jeunes diplômés des grandes écoles qui enseigneront l’anglais, les SVT, l’histoire-géo, et les lettres en tant que contractuels de l’Education nationale dès la rentrée 2016 dans l’académie de Créteil et dans « des établissements scolaires publics au sein d’académies sélectionnées avec le Ministère de l’Éducation nationale ». TFF mène aussi des activités au Lycée Suger et prévoit une académie d’été à Avon et à Le Mée-sur-Seine qui permettra de former ses nouvelles recrues. L’accord permettant à TFF de former et placer ses recrues dans les établissements de l’Éducation nationale à la rentrée fût forcément conclu dans une grande discrétion, puis que je n’en trouve, du moins pour le moment, aucune trace.

Avec TFF, le ton est, dès le départ, commercial et hégémonique : un nom en anglais et un site-web soigné très corporate qui proclame, « Teaching is Leadership ! ». Il est intéressant de remarquer le contraste du site officiel de TFF, crée par un agence dirigé par un ancien de l'ESSEC, avec ceux de ses académies d’été (idem pour le site de Teach for Belgium et son académie d’été), qui ne laisse pas soupçonner une idéologie néo-libérale. 

Participer au programme de TFF permettrait de « développer son leadership » grâce à l’accompagnement d’un « leadership mentor, issu du monde de l’entreprise » et, in fine, de « rejoindre la communauté des alumnis (sic) », «  à être un facteur d’influence » dans le monde de l’éducation. On peut aussi y lire que « les mesures d’impact du programme Teach For France seront confiées à des opérateurs indépendants ». La question se pose : quel cabinet de conseil sera-ce ?

L’association partage son adresse d’immatriculation avec l’Institut Montaigne, véritable voix néo-libérale en France. Le président du conseil d’orientation de ce dernier, Ezra Suleiman, est professeur à Sciences Po et fût aussi professeur à l’Université Princeton, l’alma mater de Mme Kopp. Le directeur de l'équipe permanente de l'Institut, Laurent Bigorgne, est aussi vice-président et trésorier de TFF. M. Bigorgne est connu pour avoir longuement milité pour une réduction du budget de l'enseignement secondaire. Considérons par exemple ses propos lors de cet entretien sur BFM :
M. Bigorgne :  Moi je pense aux élèves : je me moque des structures ! Ce qui compte comme parent d’élève, comme citoyen, comme contribuable, c’est ce qu’il advient des élèves. Ils nous disent "vous savez, au final les salaires n’augmentent pas," mais ils ont choisi des créations d’emplois massives ! Où crée-t-on des emplois massivement en augmentant tout le monde ? Dans aucun système ! Moi je suis pour mieux payer les enseignants, mais on doit accepter que l’on ne puisse pas mieux payer toujours plus d’enseignants.

Hedwige Chevrillon : Mais il manque des enseignants …

M. Bigorgne : Mais ou manque-t-il des enseignants ? Hedwige, on est dans un système, et c’est la Cour des Comptes qui le dit, où si vous posez arithmétiquement le nombre d’élèves sur le nombre d’enseignants, il y a en gros 13 élèves pour un enseignant. Vous vous rendez compte du taux d’encadrement ? Qu’ensuite on ne sache pas fixer les priorités, qu’ensuite on ait peur de dire qu’on a donné trop d’argent au lycée et pas assez à l’enseignement primaire, car c’est la réalité ! En France on dépense 20 % de plus que la moyenne de l’OCDE au lycée et 20 % de moins dans le primaire. Si vous avez l’honnêteté intellectuelle de dire qu’il faut prendre des moyens au lycée pour les rebalancer au primaire, cela ne se fera pas d’un claquement de doigts, cela se fera sur des années, mais là on ira dans le bon sens ! C’est ce qu’il faut faire, et c’est ce qu’on n’a jamais fait dans ce pays. Tout simplement car le secondaire est l’un des gros bataillons du syndicalisme, et aucun ministre n’ose s’y attaquer. Pas d’avocat pour les enfants pauvres, cela n’intéresse personne.

Cela alors que selon l'étude PISA de 2012, « il existe une relation positive entre le niveau des salaires des enseignants et la performance globale du système d’éducation » et que « en France, les salaires statutaires après quinze ans d’exercice des enseignants du premier et du deuxième cycle de l’enseignement secondaire sont respectivement supérieurs de sept pour cent et de huit pour cent au PIB par habitant, alors qu’ils y sont respectivement supérieurs de 24 pour cent et de 29 pour cent en moyenne, dans les pays de l’OCDE. » (p. 21) 

Le modèle de TFF s’apparente à celui de l’entreprise. D’abord, l’association est gouvernée par un board, avec des directeurs chargés de communication, de recrutement, de stratégie, etc. Concernant la sélection des candidats, on est recruté comme dans le monde de l’entreprise sur entretien, ensuite on est formés sur le tas pendant une courte période, au sein de l’académie d’été, et après avoir accompli son service de deux ans, on devient alumnus/a, bénéficiant pleinement du réseau d’anciens. C’est une structure d’opportunité alternative qui s’installe au milieu de l’Éducation nationale et au moins un syndicat en a pris note

Les recrues sont des diplômés de grandes écoles telles que Sciences Po, HEC, et ESSEC (mais aucune mention de l’EHESS), des « établissements d’enseignement supérieur de rang international » dont la légitimité se trouve dans leur statut post-national, dans leur proximité au capital mondial. La sélection est assurée non pas par le concours classique mais par plusieurs étudiants de Sciences Po. Mais quant aux méthodes de cette sélection novatrice, aucune information n’est fournie. On est invité à remplir une candidature en ligne qui, si retenue, donnera suite à un entretien individuel. Ensuite, comme dans le monde de l’entreprise, il faut savoir séduire en faisant preuve des qualités de « charisme, impact à court terme, impression, leadership. »

Sur le plan théorique, dans un régime « système-monde » d’exploitation et d’extraction, une idéologie scolaire émanant d’un pays des plus puissants (peu importe qu'il y ait maintenant consensus parmi les chercheurs de ce pays que l'idéologie en question a échoué dans son but de réduire l’inégalité), fût exportée à un pays d'une puissance moindre, et une fois établie à l’intérieur de ce pays, permet aux élites et aux intermédiaires culturels de dominer par l’hégémonie culturelle et la violence symbolique ceux qui ont moins bénéficié de la mondialisation, étant à la périphérie du système. Ce régime d'exploitation permet aux élites d’exploiter l’inégalité engendrée par le statu quo capitaliste tout en ayant l’air de faire du bien et de se concerner pour le bien-être social, ainsi dissimulant leur responsabilité pour cette inégalité. Les REP deviennent alors une commodité à fort potentiel de rentabilité, la culture of poverty un problème qu’il faut restructurer et repackager comme seuls les néolibéraux savent faire. Le néo-libéralisme recycle ainsi les déchets de ses propres opérations, tout en attribuant, dans son discours, l'inégalité sociale qui en résulte à l’incompétence de l’État et aux enseignants qu'il a recrutés, et plus généralement à leur culture. Ce discours à la fois culpabilisant et secoureur à l’égard de l’Éducation nationale permet aux élites d’étendre sans trop froisser les mœurs leur pouvoir dans une institution traditionnellement éloignée de la structure d'opportunité de l'entreprise et dominée par les syndicats.

La réussite de cette stratégie dépend d'abord d'une bonne campagne médiatique qui, en vantant des valeurs pro-sociales, garderait le peuple dans l'ignorance quant au bilan de Teach for America, maintenant dans sa 25ème année, et dissimulerait TFF en tant que véhicule néo-libérale qui mènera, comme Teach for Belgium réussit si bien à le faire, sa politique de reforme et de démantèlement de l'école publique dans les hauts rangs de l’État grâce à son réseau d'anciens et le poids de son capital. Il y a donc urgence à analyser tous les aspects de cette opération et d'en partager les découvertes. Et c'est tant mieux, car cet été je ne pars pas en vacances.