dimanche 3 juillet 2016

Teach for Capital, La carte blanche de l'urgence


Parmi les premiers chiffres mis en avant sur le site de Teach for France (« TFF »), on trouve celui-ci :

11,7 % de postes ouverts au CAPES n'ont pas été pourvus faute de candidats en 2015. Source : Ministère de l’Éducation Nationale, 2015.

En découvrant pour la première fois le site, c'était ce chiffre qui ne cessait de me rôder, de créer une dissonance, entraînant un scepticisme lancinant propice à la recherche. Connaissant la difficulté du concours CAPES, comme tout autre candidat je savais très bien qu'il n'existait pas un manque de candidats à l'enseignement, mais de candidats admis au concours, c'est-à-dire, de candidats compétents pour enseigner leurs matières respectives. Cette distinction est importante car elle nous permet de comprendre comment TFF entend appliquer le discours de Teach for All au contexte français, et aussi comment ce discours est imbu de la vision néolibérale pour l'éducation.



Commençons par passer au crible les chiffres en question. Sur le site du Ministère de l’Éducation nationale, on peut lire :

En 2015, les concours externes et les troisièmes concours ont permis d'effectuer 11 626 recrutements contre 10 268 en 2014, et 9 478 en 2013. Il reste encore des postes vacants (1 383 postes vacants sur les 13 000 postes aux concours) qui se concentrent sur quelques disciplines. Mais là aussi le nombre de recrutements augmente : 1 097 lauréats au Capes de mathématiques (contre 838 en 2014), 1 113 au Capes de lettres modernes (contre 887 en 2014), 254 au Capes d'allemand (contre 193 en 2014) et 965 au Capes d'anglais (contre 917 en 2014).  

D'abord, il semblerait y avoir une erreur de calcul de la part de TFF : 1 383 postes vacants sur 13 000 revient à 10,6 % et non 11,7%. Il n'est pas clair comment TFF est parvenu à un taux plus important et leur site ne fournit aucun lien de référence vers le site du Ministère.

Ensuite, intéressons-nous au détail des chiffres de recrutement du CAPES externe, le concours que passera le plupart des candidats. En 2015, il y avait 7.200 postes au pourvoir et 33.351 candidats inscrits. On ne peut guère parler d'un manque de candidats ! Parmi les inscrits, 19.572 candidats se sont présentés aux épreuves, 10.736 étaient admissibles, et seuls 6.154 furent admis, soit un taux de réussite de 31,44%.

Que signifie au juste être admis au concours ? Il suffit pour cela d'obtenir une note au moins égale à la barre d’admission imposée, variable selon le sujet. Comme l’explique le site de l’Étudiant, « la variable d’ajustement des examinateurs la plus simple pour pallier le faible niveau des candidats reste finalement de ne pas pourvoir tous les postes. » La pénurie d'enseignants (et non de candidats, donc) s’explique par l'incompétence des candidats, et c’est justement pour se préserver d’un corps enseignant incompétent que le concours fût ainsi conçu : pour s'assurer que seuls ceux qui maîtrisaient leur sujet soient admis au fonctionnariat, et ensuite affectés à l’échelle nationale afin de garantir un niveau d’éducation homologue à tous les enfants de la République.

Contrairement à toute autre personne désirant devenir enseignant à l'école publique en France, les candidats de TFF sont dispensés du concours CAPES. Ils sont recrutés selon une procédure non-révélée et dont le bon déroulement est assuré non par les agents de l’Éducation nationale mais par les étudiants et anciens de Sciences Po. La question se pose alors : pourquoi les candidats de TFF sont-ils dispensés du concours, sachant que l'objectif de ce dernier est de vérifier leur compétence en la matière enseignée ? Les qualités recherchées par TFF, à savoir « pédagogiques et de “leadership” : courage intellectuel, ouverture d’esprit, esprit critique, goût de transmettre, capacité à conduire le changement et humilité ; d’une robuste motivation et d’une volonté mûrie d’engagement dans le programme », devraient s'additionner à une compétence de base en la matière enseignée et non se substituer à celle-ci.

Le modus operandi de TFF laisse suggérer que les candidats recrutés par l'association seraient soit, de par la prestige internationale et poids symbolique de leur diplôme, exemptés de la loi nationale régissant le recrutement des enseignants (quelque part ils seraient surqualifiés pour passer le même concours que tout le monde), ou bien, a contrario, qu'ils seraient, du fait de leurs études de commerce ou de politique, sous-qualifiés en matière des savoirs classiques qu'ils seront amenés à enseigner et échoueraient au concours s'ils devaient se présenter. Quoi qu'il en soit (en manque de transparence, nous resterons à jamais dans le doute), cette dérogation laisse entendre que TFF s'estime plus qualifié que l’État pour sélectionner et former les futurs enseignants. Ce manque de respect pour la souveraineté de l’État est la marque même du néolibéralisme. L'Etat est subjugué une fois de plus au capital mondial.

Price et McConney, dans leur étude du discours de Teach for All (« TFA »), soulignent :

"Perhaps the foremost feature of TFA discourses that clearly represents neo-liberalist ideologies and tactics is to claim that the schools are in a state of crisis and in need of saving. This is one of the core messages in almost all TFA literature and is used extensively in its marketing and recruitment strategies." (103)

Ce discours d'urgence est également employé par Teach for Belgium. On prendra par exemple les propos de son PDG, Pierre Pirard, sur le JT du soir de la RTBF (à 2:29") :

« Un, on ne remplace pas l’agrégation. L’agrégation est une voie et la voie qui est reconnue pour avoir une certification et avoir le titre requis pour enseigner en Belgique. Deuxièmement, par rapport au remarque sur l’entrée du privé, nous sommes pour un enseignement publique en Belgique, que ce soit pour la formation des enseignants ou pour les écoles. Entre temps, qu’est-ce qu’on fait quand il n’y a pas d’enseignant ? Et donc la réponse qu’on essaie de donner c'est peut-être une réponse d’urgence par rapport à une pénurie d’enseignants. » 

Ou encore, cité dans le journal Le Soir :

« Un acteur privé qui s’intéresse à l’enseignement tout en disant que ce dernier doit rester du domaine public : cela peut sembler incohérent. Mais cette incohérence est justifiée par le fait qu’il y a urgence. Notre formation n’est actuellement pas dispensée dans les cursus classiques. Peut-être le sera-t-elle un jour grâce à la réforme Marcourt. Mais en attendant, on ne peut pas rester les bras croisés. Notre objectif à terme est de ne plus exister. Une fois que les pouvoirs publics auront compris l’urgence. »

Ou encore, dans son livre, Vous n'êtes pas des élèves de merde :

« On pourrait me reprocher de faire preuve de peu d’esprit démocratique, car je suggère très souvent « d’imposer ou de rendre obligatoire » telle ou telle mesure. La raison en est simple : nous sommes dans l’urgence. Pas le temps de tergiverser. Il faut tracer, avancer au pas de cours. Nous sommes en crise, nous ne pouvons nous permettre de chercher de gentils accords consensuels. Dans le privé, en période de crise, le patron décide, les équipes exécutent. Donc même si ça ne plaît pas il faut parfois savoir imposer. Nous avons encore un peu de temps (mais le créneau se réduit) pour mener une révolution pacifique avant de devoir affronter une révolution violente. J’espère que nous n’en arriverons pas là. Dépêchons-nous d’agir. »

En conclusion, plutôt que de s’interroger sur les raisons pourquoi il y a pénurie de candidats qualifiés à l'enseignement (par exemple, la qualité de l'enseignement qui leur fût délivré à l'université, l'attractivité et la valorisation du métier d'enseignant, les conditions de travail en REP), la stratégie de TFF consiste d'abord en persuader le public qu'il y a une pénurie de candidats à l'enseignement, ce qui est faux, comme on peut constater grâce aux susdits chiffres du concours ou bien lire dans le PISA de 2012 :
« La France souffre moins d’un manque d’enseignants qualifiés que la moyenne des pays de l’OCDE, même si le salaire statutaire des enseignants (en début de carrière, ou après 10 ou 15 ans d’exercice) y est plus faible. » (3) 

Ensuite, l'objectif est de créer, sans consultation ni consensus publique, et en toute urgence, une structure parallèle financée par les entreprises et fondations pour pallier aux besoins. L'association profite de la situation pour se frayer un chemin dans l’Éducation publique. La prétendue urgence justifierait les dérogations de l’association à la loi nationale (et l'absence de publication de ces dérogations par le Ministère) et plus généralement au procédé démocratique.


"Is 'Teach for All' knocking on your door?" Price, Anne and Andrew McConney. Journal of Pedagogy 4(1): 99-110. (accès payant)