dimanche 31 juillet 2016

Teach for (Symbolic) Capital


"(...) Je reconnais aux jeunes qui font le programme Teach for France des qualités inédites. Entre celui qui a fait le programme et celui qui ne l'a pas fait, je sais qui je recrute."
 - Témoignage de N. L., alumnus d'ESSEC et Sciences Po, associé chez A.T. Kearney, ancien collaborateur de McKinsey et Co., membre du board de Teach for France, publié le 17 février 2016 sur la page Facebook de Teach for France

Le métier de professeur n'est pas très valorisé en France : voilà un constat que partagent et les enseignants et les néolibéraux de TFF. Mais quand il s'agit de faire évoluer la situation, la solution de TFF, à l'instar de son idéologie néolibérale, est de faire de ce métier une étape d'entraînement au métier de manager qui sera reconnue par le privé grâce à son capital symbolique.

Être professeur est peu valorisé parce que, par le passé, ce métier fût éloigné du monde de l'entreprise. C'était un métier d'une utilité sociale reconnue, définitif, intégré dans une structure d'opportunité autre, et du fait de sa nature tendait à attirer des hussards noirs, des individus engagés qui voulaient inculquer leur savoir et leurs valeurs à la génération future. C'était un métier, comme l'explique Bourdieu dans La distinction, avec un habitus qui lui était propre.

Selon l'OECD (1), le métier souffre en France d'une dévalorisation de son statut, en raison d'une "baisse générale de respect pour la performance académique," mais aussi parce que le public semble croire que les professeurs travaillent moins d'heures que la plupart des salariés, ce qui est faux selon cette étude. Il s'agit donc d'un problème culturel : la culture française, malgré sa tradition intellectuelle, ne valorise plus l'école, probablement parce qu'une bonne performance académique n'est plus synonyme de réussite dans la vie dite active. L'école, ne débouchant pas forcément sur la réussite matérielle, est alors pointé du doigt, les professeurs en premier, présumés coupables car feignants, dans le raisonnement de responsabilité individuelle de notre culture néolibérale.

Dans une culture comme la nôtre, auri sacra fames, c'est l'utilité du savoir au capital qui importe. Ainsi, les formations valorisées sont celles au plus près du capital (
le commerce, le droit, etc), d'où la politique de TFF de recruter les diplômés de ces formations, issus des écoles les plus prestigieuses, à fort teneur symbolique.

Dans sa quête d'instaurer une symbiose entre l'école et l'entreprise, TFF se sert du capital symbolique de ses recrues pour 1) justifier leur savoir qui les exempterait du concours et de la formation pédagogique classique ; 2) jouir de la fausse conscience du grand public ainsi que des populations défavorisées pour leur faire croire que le projet de réforme de TFF sera un atout pour leurs enfants, pour leurs écoles, et pour le métier d'enseignant ; et 3) "revaloriser" le métier d'enseignant, en accentuant les compétences transférables au métier de manager, de façon à ce que deux ans passés à enseigner seront une expérience appréciée par le capital, augmentant ainsi les opportunités pour les anciens du programme TFF.

La face cachée de cette "solution" est non autre que l'élimination du métier d'enseignant en tant que métier d'idéaliste, avec son potentiel pour le changement sociale. Dans leur étude (2des différents programmes du réseau Teach for All, Ellis, Maguire, et Trippestad et al conclurent : 
The kind of leadership proposed by Teach for All is not one of fundamental social transformation, leadership that tackles the entrenched structures of social inequality that create poverty and, in turn, unequal educational outcomes. Rather Teach for All proposes a form of social entrepreneurship mediated by an elite cadre of leaders that focuses on the exceptional indivudal child and their capacity to rise above their context and the social, economic and political forces that militate against their success.
De même, dans son étude (3) de plusieurs écoles affilées à TFA à la Nouvelle-Orléans, Sondel a trouvé que les enseignants cherchant à intégrer justice sociale dans leur enseignement n'étaient guère appréciés par leurs administrations :
Her job was contigent on her school leader's evaluation of her "mindset" and her students' test scores. If she spent too much time engaging her students in meaningful discussions or read-alouds, she risked low scores and job termination. If she talked openly about racism and systemic inequality, the administration critiqued her for lowering her expectations or using poverty as an excuse for low performance. (...) On a daily basis she was asked to, in her own words,"reinforce a system that she was hoping to spend her life undoing." (...) By wintertime, Caroline had been told that she was no longer a "good fit" and would not have a position the following year.
Et en Inde, selon Blumenreich et Gupta (4), TFx menace le rôle de l'enseignant dans la société, longtemps honoré comme un sage :

(...) This image of the teacher as an elite recruit who will learn to teach in five weeks, spend two years in high-need schools, and then move on to a leadership position goes against the traditional image of the teacher within the Indian cultural worldview. Most people in India still project the teacher in the image of the guru - the traditional teacher in ancient India, a highly revered individual, with an expertise in content knowledge, humbly committed and dedicated to the vocation of lifelong teaching. The image of the TFI teacher is a complete shift from this conceptualization.
Le mépris néolibéral pour le métier d'enseignant et son projet de réhabilitation via le capital symbolique est palpable dans cet entretien sur RCF, où un membre de Teach for Belgium, ingénieur de formation, parle de son expérience d'enseigner avec TFB comme premier emploi. Au cours de l'émission, le membre est présenté comme ingénieur, bien que n'ayant jamais exercé cette profession, mais aussi comme enseignant, bien que n'ayant jamais fait de formation pédagogique. Le métier d'enseignant serait donc si peu valorisé que n'importe qui peut prétendre l'être. Serait-il concevable de se déclarer ingénieur n'ayant jamais fait des études d'ingénierie ? 

Cette question n'est jamais posée par le journaliste, qui préfère se soucier de la réaction de l'entourage du membre quand ils ont appris de son choix d'enseigner et comment cette expérience sera perçue par la suite par les employeurs, si elle sera suffisamment riche en capital symbolique comme TFB promet pour être un atout pour son CV :

Journaliste : (...) vous êtes jeune diplômé de l’université catholique de Louvain, vous êtes ingénieur civil, spécialisé en construction, je ne sais pas si c’est ce qu’il faut dire, c’est bien ça, et pourtant, alors que normalement les ingénieurs civils trouvent assez facilement de l’emploi dès qu’ils sortent de leur cursus universitaire, vous avez choisi de ne pas d’abord entrer dans le privé comme la majorité de vos collègues étudiants, vous avez choisi plutôt de passer d’abord par un moment d’enseignement. Comment cela se fait-il ?

Membre de Teach for Belgium (TFB) : Alors, à la fin de mes études, j’ai eu l’occasion d’aller aux journées de l’industrie, donc c’est un lieu où beaucoup d’industries sont là pour présenter leur projet, mais alors il n’y a pas seulement des entreprises de construction, il y avait aussi une asbl qui s’appelle Teach for Belgium, alors ils m’ont parlé de leur projet qui m’a beaucoup tenté, donc en gros c’est une asbl qui pour améliorer l’enseignement en Belgique, pense qu’il faut surtout travailler dans les écoles défavorisées, et donc ils essayent d’encourager essentiellement des jeunes diplômés à venir enseigner, et donc ils proposent une formation pendant l’été, et pendant les deux années pendant lesquelles j’enseignerais alors il y a un accompagnement donc il y a un tuteur qui vient me voir en classe il y a des réunions où on peut échanger sur nos pratiques et puis alors des week-ends où on peut vraiment se ressourcer et aller un petit peu plus en profondeur.

Journaliste : On viendra un petit peu sur toute la partie formation au cours de cette émission mais peut-être d’abord là alors vous êtes à ce salon, ce salon donc de l’entreprise, toutes les entreprises sont présentes, enfin un grand nombre d’entreprises sont présentes, et vous, vous êtes touché par justement cette association Teach for Belgium. Qu’est-ce qui vous a touché là dans cette association-là par rapport aux autres entreprises ?

TFB : Alors il y avait essentiellement deux choses, il y avait d’abord le sens que je percevais à ça, le fait d’enseigner à des jeunes qui ont moins de chance à la base peut-être et essayer vraiment de leur en donner le maximum, donc ça c’était la première, et la deuxième c’était tout le côté développement personnel j’aimais bien l’idée d’être confronté au terrain et puis qu’il y ait quelqu’un derrière pour m’aider à progresser à surmonter les obstacles.

Journaliste : Quand vous avez parlé à vos collègues étudiants étudiantes de votre désir de devenir enseignant comme ça pendant un temps déterminé, quelle était la réaction alors qu’eux-mêmes sans doute s’engageaient dans des entreprises privées ?

TFB : Ben d’abord c’est l’étonnement et plutôt alors là ça dépend je dirais que les gens que je connais moins bien étaient plutôt enthousiastes ils disaient ah c’est bien c’est chouette c’est curieux comme idée par contre les personnes que je connais mieux eux étaient presque déçus ou ils avaient peur que je fasse un mauvais choix en décidant de devenir enseignant plutôt qu’ingénieur. Alors voilà il y avait les deux réactions et voilà mais je dirais que c’est plus les réactions de mes proches qui me font réfléchir c’était pas toujours facile de persévérer dans ce choix-là alors qu’il y avait là une certaine réticence on me disait est-ce que tu es sur que ça va bien se passer est-ce que tu pourras retrouver un boulot par après en tant qu’ingénieur ? Voilà il y avait beaucoup de petites questions dans ce genre-là.

Journaliste : Vous n’êtes pas le premier évidemment à être membre de Teach for Belgium, donc dans ceux qui ont été avant vous dans ce genre d’association est-ce qu’ils ont pu rapidement quand ils sont retournés sur le marché de l’emploi plus classique on va dire est-ce qu’ils ont facilement retrouvé d’emploi est-ce que quelque part c’était un atout sur le CV d’avoir dit voilà j’ai fait le choix de devenir enseignant pendant deux ou trois ans je ne sais pas combien de temps on peut l’être ?

TFB : Alors je ne sais pas encore puis que c’est seulement la deuxième année que l’association a recruté des jeunes diplômés. Donc ceux de l’année passée enseignent pour leur deuxième année, donc on s’engage moralement pour deux ans. Donc voilà je ne sais pas encore s’ils vont travailler, s’ils vont continuer dans l’enseignement pour certains. En tout cas pour ma part j’étais content quand j’étais recruté de pouvoir poser mes questions à ceux qui avaient déjà expérimenté un an. Voilà c’était pas le vide total je voyais à leur réaction que c’était vraiment quelque chose qui leur plaisait qui avait du sens pour eux et donc voilà ça m’a encouragé ça a balayé les derniers doutes que j’avais.

Journaliste : Dans ce cadre-là justement quand vous retrouvez vos amis qui étaient étudiants là maintenant qui travaillent dans le privé, comment vous vous sentez, ça fait six sept mois que vous enseignez, c’est votre première année,  quelles sont les réactions aujourd’hui donc vous avez parlé de la réaction de vos collègues avant de faire le choix de dire voilà je vais devenir enseignant pendant au moins deux ans quelles sont leurs réactions aujourd’hui quand vous les retrouvez ?

TFB : Ben ils trouvent que finalement c’est pas un si mauvais choix même parfois ils envient le fait que j’ai plus de vacances qu’eux ça c’est pour le côté comique mais sinon ils se rendent compte qu’au final oui c’était pas un mauvais choix puis ils comprennent aussi que c’est temporaire a priori donc ça ne me bloque pas dans quelque chose. Alors au début de l’année c’était fort difficile parce qu’il y avait beaucoup de choses à préparer au même temps mais maintenant je commence je pense à plus en profiter et du coup à pouvoir leur en parler plus facilement et plus leur faire comprendre que c’est un beau métier, le métier d’enseignant.

Journaliste : Justement les enseignants vos collègues enseignants comment est-ce qu’ils vous ont aperçu vous arrivant de l’association Teach for Belgium n’ayant pas fait l’agrégation tel qu’on la prévoit dans le parcours classique de l’enseignant vous êtes perçu comment comme une espèce d’animal tout à fait étrange qui vient dans la sphère des enseignants ou bien il y a un accueil vraiment très heureux ?

TFB : Ben alors au début j’ai pas crié sur tous les toits que j’étais passé par l’asbl Teach for Belgium parce qu’au tout début de cette association il y avait des réticences justement mais au fil des questions ben je ne cachais pas que voilà je n’avais pas fait l’agrégation mais que j’avais eu l’occasion de faire une formation très courte pendant l’été cinq semaines et j’étais très content de faire cette formation parce qu’elle était courte mais au même temps elle me préparait à pouvoir donner cours le 1er septembre et alors à ce moment-là ils voyaient plutôt la chose d’un bon œil en se disant ah oui c’est pas bête de faire une petite formation comme ça pour convaincre certains jeunes de venir enseigner et puis ils trouvaient ça très positif le fait qu’il y ait des tuteurs qui viennent pour voilà se remettre en question et améliorer ses pratiques. Et donc vraiment Je pense que c’était bien reçu et qu’ils trouvent que c’était une bonne idée. Alors on avait aussi la chance d’être deux dans l’école à être passés par cette association et du coup ben voilà de fil en aiguille ben ils voyaient que ça se passait bien et qu’on était très bien accueillis alors voilà à partir du moment où on était bien accueillis c’était un tout voilà on est passé par Teach for Belgium plutôt que l’agrégation et c’est comme ça et ce n’est pas un problème.
Enseigner serait un mal temporaire et s'y engager quand on a déjà fait preuve par ses études de son utilité au capital un acte noble. Ce raisonnement cache la possibilité que TFx soit une stratégie conçue par le capital pour le capital pour exploiter le mal social engendré par le capitalisme.

Quand TFF parle de révaloriser le métier d'enseignant, on peut comprendre qu'ils espèrent donner une meilleure image au métier grâce à une révalorisation hégémonique, symoblique, en l'associant avec le monde de l'entreprise. Le métier enfin débarrassé de ses idéalistes, l'enseignant sera un cadre parmi d'autres, et verra son métier "révalorisé" par le privé en conséquence. Selon le fondateur de TFB, dans son livre, Vous n'êtes pas les élèves de merde :
"Rien ne sert d'attirer les meilleurs enseignants si nous ne parvenons pas à les garder. (...) Il (...) recevra son ordinateur, son portable et sa voiture d'école ! Bref, le jeune prof doit être encadré, choyé, formé comme l'est un jeune qui débarque chez P&G, Danone ou chez Deloitte."
Plutôt que de reconnaître qu'il est grand temps pour un dialogue national sur le rôle de l'école et des enseignants et la causalité de leur dévalorisation actuelle, TFF espère profiter du malaise pour redessiner l'institution et le métier selon ses valeurs et son habitus. Mais nous ferions bien de nous interroger d'abord sur le bien-fondé de notre culture à croire les extraverted thinking types du monde de l'entreprise si avides de capital symbolique plus intelligents et compétents en matière de tout, y compris l'enseignement de nos enfants, de nous demander si quelqu'un qui enseignerait au nom du projet capitaliste pour doper son CV soit capable de transmettre à nos enfants les valeurs nécessaires à leur plein développement moral et intellectuel.


1) "What Makes School Systems Perform? Seeing School Systems through the prism of PISA." OECD, 2004. 59. (accès libre)
 
2) Ellis, Viv, Maguire, Meg, Trippestad, Tome Are, Yunqui Lui, Xiaowei Yang and Kenneth Zeichner. "Teaching other people's children, elsewhere, for a while: the rhetoric of a travelling educational reform." Journal of Education Policy. 2016. Vol. 31(1). 77 (accès payant)

3) Beth Sondel. "Raising Citizens or Raising Test Scores? Teach for America, "No Excuses" Charters, and the Development of the Neoliberal Citizen." Theory and Research in Social Education, 2015, Vol 43(3): 304-5. (accès payant)

4) Blumenreich, Megan and Amita Gupta. "The Globalization of Teach for America: an Analysis of the Institutional Discourses of Teach for America and Teach for India within Local Contexts."  Teaching and Teacher Education Vol 48 (2015): 87-96. (accès payant)