mardi 9 août 2016

stopTFF, un manifeste


Ce matin, je me suis réveillée avec une confiance renouvelée dans la démocratie : #stopTFF a fait la une de l'Humanité (1) et fut cité dans la revue de presse de France Inter. Le débat national que j'espérais susciter autour de l'association néolibérale Teach for France aura enfin lieu, et ce sera alors aux français de décider quel avenir ils souhaitent pour leurs enfants. Quoi qu'il en soit, je continuerai de mener à bien ma recherche, d'écouter et d'analyser le discours de Teach for France et d'en partager mes trouvailles ici. Il reste tellement à dire.

#stopTFF est un mouvement fondé sur la transparence, la démocratie, l'iségoria, et la solidarité. Nous rejetons le statu quo de la dévalorisation des enseignants et de l'école publique et encourageons tous les citoyens à s'impliquer pour améliorer cette triste réalité. Nous croyons en la valeur de la vie humaine et refusons toute idéologie qui abouterait à une dévalorisation de celle-ci. Nous croyons que l'heure est venue de nous réunir afin d'assurer une école publique dévouée au développement de la personne humaine et du citoyen.

Quand je parle de TFx à ceux qui ont la chance de ne pas encore le connaître, ils ont parfois du mal à comprendre de quoi il s'agit. La structure peut paraître aussi complexe qu'un produit dérivé financier, j'avoue. C'est toute la beauté du statu quo néolibéral : occulter, recadrer, et diviser pour en tirer profit.

Occulter la source de l'inégalité sociale -> la recadrer en inégalité scolaire -> diviser en blâmant les enseignants -> repackager l'école en structure néolibérale par le biais du nouveau produit TFx et produits associées (e.g. examens standardisés, charter schools, Relay GSE) -> profiter

Notre mouvement rejette ce procédé du statu quo comme solution à la dévalorisation actuelle de l'école, car nous aspirons à l'unité.

Parfois, quand je parle de TFx à ceux qui viennent d'en comprendre la gravité, ils me disent que notre lutte est vouée à l'échec, vu toute cette structure embrouillée du global capital qui tend à l'occultation et à la division. Ils me rappellent la puissance du global capital et citent parfois l'économiste John Kenneth Galbraith, People of privilege will always risk their complete destruction rather than surrender any material part of their advantage.

C'est alors que je rappelle que nous sommes faits de la même chair

Si notre mouvement peut parfois paraître critique de Teach for France, c'est que nous croyons en notre avenir commun, dans le sort de l'homme, et nous voyons dans cette structure un grave danger susceptible de nous diviser plus encore. Mais il n'en est pas moins vrai que Teach for France présente, aussi bien chez ses recrues que parmi ses dirigeants et donateurs que nous attendons de connaîtreune belle opportunité d'unification

Nous ne souhaitons pas seulement arrêter Teach for France, nous souhaitons sa conversion. La structure dont il est issu ne cesse de produire des produits dérivés similaires, et sans conversion, elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers.


Nous allons alors procéder comme suit :

1. Exposer, notamment en faisant appel aux méthodologies des sciences sociales, à la recherche empirique, à l'aune des résultats de TFx, à l'analyse critique du discours tenu par ses membres ainsi que par leurs entreprises, think tanks, et fondations respectives, à la policy network analysis de leurs affiliations, aux documents fiscaux, aux rapports parlementaires et aux procès-verbaux syndicaux inter alia, la structure dont Teach for France est le produit, son idéologie, son cadrage, et ses objectifs. Quand les membres de Teach for France nous parleront de leadership, qui se définit comme la capacité d'un individu à mener ou conduire d'autres individus ou organisations dans le but d'atteindre certains objectifs, nous chercherons à articuler quels pourront être ces objectifs compte tenu des intérêts de cette structure.

2. Refuser toute tentative de division supplémentaire de nos communautés, notamment par la création de structures parallèles, que ce soit au niveau de la sélection des enseignants, de leur formation, ou de l'école elle-même. Nous savons que Teach for America, structure parallèle par excellence, travaille souvent en étroite collaboration avec d'autres structures parallèles, que ce soit au niveau de la formation de ses recrues (Relay GSE) ou bien au niveau des écoles elles-mêmes (charter schools) (2) (3). Nous rejetons Teach for France en tant que structure parallèle, en ce que ses recrues sont dispensées des concours de recrutement et reçoivent une formation spéciale dont le contenu n'a jamais été rendu publique et à l'issue de laquelle elles ne deviennent pas fonctionnaires titulaires. Nous considérons ce non-respect des textes en vigueur régissant le recrutement et la formation des professeurs comme la création d'une structure parallèle qui nous divise, au moment même où nous avons le plus besoin d'unité et de consensus. Nous considérons de telles structures parallèles comme autant de tentatives d'occulter davantage la source de l'inégalité scolaire au moment même où nous avons le plus besoin de l'exposer.

3. Intégrer l'ensemble des acteurs de Teach for France dans notre lutte en faveur de la justice sociale. Nous encourageons notamment les jeunes diplômés des grandes écoles désireux d'être acteurs de changement auprès de nos élèves de se présenter aux concours nationaux de recrutement des professeurs. Nous encourageons les entreprises, fondations, et autres mécènes de faire entendre leur volonté auprès du gouvernement de payer leurs impôts afin que le gouvernement procède à une revalorisation de la rémunération des enseignants. Nous encourageons toute personne aussi bien du public que du privé ayant des méthodes pédagogiques innovantes à les présenter publiquement pour une évaluation démocratique et éventuelle adoption dans la formation de tous les enseignants. Nous esperons faire comprendre à Teach for France que le problème n'est pas le privé dans le public : le financement de notre système éducatif dépend de la contribution fiscale des entreprises privées et de leurs employés.

Le problème est bien structurel, et nous rejetons la structure parallèle et l'idéologie néolibérale de Teach for France qui feraient à notre avis de l'école une usine de la pensée unique qui prépare aux examens standardisés, privant nos enseignants de leur liberté pédagogique et nos enfants de l'éducation humaniste et citoyen nécessaire à l'avenir de notre démocratie. Que Teach for France soit pour nous une leçon : notre démocratie est en péril et la structure néolibérale risque de s'emparer de l'école républicaine sans même que l'on ne s'en rend compte. Que cela ne fasse pas sans débat. 



1) Ducatteau, Sylvie. "'Teach for France,' un danger pour l'école publique." L'Humanité. 9 août 2016. (accès libre)

2) Mungal, Angus Shiva. "Teach for America, Relay Graduate School, and the Charter School Networks: The Making of a Parallel Education Structure." Education Policy Analysis Archives. 2016. Vol. 24 (17). (accès libre)

3) Kretchmar, Kerry, Sondel, Beth, and Ferrare, Joseph. "Mapping the terrain: Teach for America, Charter School Reform, and Corporate Sponsorship." Journal of Education Policy. 2014. Vol 29 (6): 742-759. (accès payant)