jeudi 11 août 2016

Teach for Capital: Contractuels pas comme les autres


Après la une de l'Humanité, #stopTFF fût invité jeudi matin dans le journal de 8h de France Culture (à 12"8') :

"De l'autre côté de l'Atlantique, pour le Ministère de l’Éducation nationale, ce sont des contractuels comme les autres, qui ont vocation à passer les concours d'enseignant et à être titularisés. Mais même les dirigeants de Teach for France reconnaissent que tous ne feront pas carrière dans l'enseignement.
Olivier Duhamel, président du conseil d'administration de l'organisme : "Ils acceptent d'enseigner pendant deux ans, certains resteront dans l'enseignement, et d'autres iront dans toutes sortes de métiers ou ce qu'ils avaient envie de faire à l'origine. C'est une des originalités du projet, trouver dans les entreprises des gens qui s'engagent à les rependre après, pour ce qu'ils ont fait pendant deux ans ne les empêchent pas ensuite de devenir cadres supérieurs ici ou là."
Cependant, le Ministère se veut rassurant et rappelle qu'on ne parle que de trente personnes sur 800 000 enseignants à travers l'Hexagone." 
La réponse d'Olivier Duhamel suggère, sans surprise, que le métier d'enseignant serait revalorisé à titre de in-group social reproduction grâce à Teach for France, en devenant un tremplin vers le privé pour futurs cadres, et ainsi "ce qu'ils ont fait pendant deux ans" aurait valut la peine. 

En réécoutant cette émission, c'est alors que je me suis rendu compte que la structure complexe de TFx est son arme la plus puissante : comment expliquer ça aux débutants, en moins de vingt secondes, en sound bite tout rond bien bouclé, comme nous oblige les temps modernes ? Comment communiquer ses failles de manière claire et concise au grand public dans une régime de fast thinking, du temps du cerveau disponible ?

Plus difficile encore, comment convaincre le Ministère de l'Éducation nationale de prendre les revendications de #stopTFF au sérieux, to stop playing clueless already, de bien vouloir expliquer aux citoyens comme il est de leur droit de savoir, pourquoi avoir permis une telle structure de s'implanter dans notre pays, dans les écoles de nos enfants, sans notre accord préalable, et maintenant de chercher à calmer en disant qu'il s'agit des contractuels comme les autres, pas de quoi fouetter un chat ? Parce que le global capital refuse de s'acquitter de ses obligations auprès de l’État, et l’État n'est plus souverain ? Parce que notre démocratie est devenue oligarchie ?

Dans leur analyse de Teach for All en Europe, Olmedo et al. (3) résume le contexte néolibéral propice à son expansion : 
"(....) governments around the world are now more open and willing to incorporate the support and policy influence of different actors from the private sphere and third sector in the delivery and governing of education. This adds on to already ongoing processes through which the logic of the welfare state is being dismantled. In the current era of fiscal and economic austerity, governments seem desperate to rid themselves of the responsibility for service delivery and management, while businesses and philanthropy are eager to take these on. (...) With the multiplication and generalisation of the Teach First model across Europe (and around the world), we can begin to understand the Teach For All network as an architecture of (neoliberal, entrepreneurial, commercial) governance which spans the European (and global) educational space."
Que le Ministère n'ait pas peur d'assumer son choix et de dire haut et fort à tous les français ce que nous savons très bien déjà : il ne s'agit pas "des contractuels comme les autres." Soyez fiers de la stratégie de TFF, de son business plan bien élaboré, soyez fiers de sa structure parallèle indépendante, qui s'inscrit dans la continuité, de cette structure entière à qui vous auriez donné votre accord et dont copie doit être faite aux citoyens

Car même si TFF, en tant que partenaire de Teach for All, devrait être, selon les documents modèles de ce dernier disponibles sur le site de la Yale School of Management (4), "indépendant du contrôle gouvernemental," il lui aurait fallu obtenir "une promesse écrite ou verbale d'un individu avec autorité directe sur l'affectation potentielle et les salaires (qu'il soit chef d'établissement, du département, de l'académie, ou du gouvernement national)."  


Ces documents montrent clairement ce que le Ministère ne serait pas sans savoir : il est la mission de TFF de se répandre ad infinitum. Avoir une mission établie dans la durée (scalable) fait partie intégrante des conditions d'accès au statut de partenaire de Teach for All, selon les susdits documents modèles (2)
"2. L'organisme local a un business plan qui démontre l'alignement avec les principes unificateurs et la théorie du changement et a fourni un descriptif convaincant de comment le programme surmontera les défis en obtenant le soutien du gouvernement, de l'éducation, et du privé, implémentant un programme efficace, et construisant un organisme d'impact immédiat, durable, et évolutif."
Le flux de contractuels que TFF promet est une avancée importante pour L’État néolibéral quand on sait les contractuels classiques ne s'inscrivent pas dans un tel programme expansif et servent uniquement à pailler aux besoins ponctuels des écoles, étant l'exception plutôt que la règle : 
Le recours à des personnels contractuels, enseignants comme non enseignants, n’est pas la norme et doit rester une variable d’ajustement marginale. (1)
Ces contractuels ancienne formule ne sont pas coordonnés par une structure mondiale qui promet d'augmenter chaque année leur nombre, réduisant ainsi l'overhead onéreux de l’Éducation nationale afin qu'elle ne soit pas obligée de mettre davantage de postes à pourvoir pour les enseignants fonctionnaires, qui alourdissent le budget avec leurs salaires, pensions, et droits défendus par les gros bataillons du syndicalisme qui assurent leur liberté pédagogique loin de l'idéologie de marché.

Considérons les objectifs à cinq ans que se sont fixées les autres filiales de Teach for All lors de sa conférence annuelle en 2011 (5) , dont une augmentation importante des effectifs et une influence accrue sur les politiques éducatives nationales :

Pour l'Autriche : 
"Teach for Austria fellows and ambassadors will be beginning to play a major role in reforming the education system."
Pour le Brasil :
"Three to five years from now, Ensina will officially be a national movement (...). In the near future, Ensina's main priority is securing a multi-year partnernship that will ensure government funding as well as an alternative path to teacher certification."
Pour la Chile : 
"The largest graduate recruiter in Chile."
Pour la Colombie : 
"By the end of 2015, Ensena por Colombia's staff will double (...)"
Pour la Lettonie: 
"We aim to expand the number of recruited participants by 25 people every year until 2018. This (...) would represent 5% of teachers."
Pour l'Estonie : 
"Noored Kooli alumni will have significant impact in making changes to the Estonian education system, aligned with the Noored Kooli vision."
Comme on peut lire dans ce dernier objectif, un élément important du business plan de TFx est l'influence des alumni sur les politiques éducatives du pays (6). Selon Diane Ravitch, ces alumni font de TFA une machine politique. Selon Kretchmar et al, les alumni de TFA sont surreprésentés dans les hauts rangs des Departments of Education, dans les directions de Charter Management Organisations (CMOs), et autres édu-entreprises qui exploitent l'école comme marché (7) :
"TFA claims to be an apolitical organization, yet they are explicit in their desire to drive systemic change through neoliberal educational policies. (...) TFA's movement 'to end educational inequity' has become market-based and charter-reform driven."
Malgré ces informations omniprésentes, certains prétendent encore que cette première cohorte-vitrine de TFF serait tout à fait anodine et en tout cas préférable aux contractuels classiques. Un utilisateur Twitter s'interroge quant au recours aux recrues de TFF : 
"(...) Il vaudrait mieux que L’État fasse ? Peut-être. En attendant, quelques centaines d'élèves auront l'année prochaine 20 profs doublement sélectionnés, qui auront eu une courte formation plutôt qu'aucune, qui auront un bac +5 (...) plutôt qu'un bac +3, qui seront affectés pendant 2 ans et non 1, 3, 6 mois, auront eu le temps de se préparer (...)" 
Ce raisonnement assume un cadrage qui admet le statu quo actuel de dévalorisation du métier et du recours aux contractuels comme fatalité. Or, si l’État assumait sa responsabilité pour le recrutement, affectation, et juste rémunération de ses enseignants, leur métier pourrait être revalorisé immédiatement, permettant ainsi d'attirer ceux qui ont comme vocation d'enseigner, prêts à s'engager auprès des élèves à durée indéterminée. Mais comment parvenir à cette volonté quand on sait que bon nombre d'enseignants refusent toujours de s'abonner à l'idéologie néolibérale, et avant de procéder à toute revalorisation éventuelle, il conviendrait d'abord de vérifier leur conformité à cette idéologie et d'assouplir les lois régissant leur statut afin d'éviter de se retrouver de nouveau dans la situation actuelle des gros bataillons du syndicalisme. Les enseignants de TFx, en contraste, sont en partie sélectionnés selon leur conformité personnelle au récit néolibéral qu'ils incarnent en classe pour leurs élèves, selon Olmedo (3).

Soyons honnêtes : il ne s'agit pas de trente contractuels comme les autres, il s'agit d'une idéologie, se nommant néolibéralisme, et maintenant, même a posteriori, en pleine trahison du procédé démocratique en vigueur, les français ont le droit de débattre si cette idéologie a sa place à l'école publique.  

Voilà ce que j'entends par no excuses, ce que j'entends par urgence : nous ne pourrons pas dire un jour à nos enfants que nous n'avions pas la moindre idée de quoi il s'agissait vraiment. Qu'est-ce qu'une éducation ? Quelle est la mission de l'école ? Quel fût l'influence de TFA/x sur les programmes scolaires d'autres pays, dans la privatisation des écoles publiques, dans la dévalorisation du métier d'enseignant, et, in fine, sur l'inégalité sociale qu'il prétend vouloir réduire ?  Souhaitons-nous instaurer une politique de child-centered learning ou, au contraire, du data-driven assessment pour alimenter le global data system du global capital ? Les réponses de Teach for France à ces questions s'alignent-t-elles avec notre vision nationale ?  C'est maintenant qu'il faut avoir ce débat, car croyez-moi (et je serai là pour vous le prouver), il ne s'agit surtout pas d'une petite affaire de contractuels.


1) "Personnels contractuels, votre métier évolue." Ministère de l’Éducation nationale. (lien)

2) "Two-tier partnership process." Teach for All. Published on the Yale School of Management Social Entreprise Case Studies website. Translation is mine. (lien)

3) Olmedo, Antonio, Patrick L. J. Bailey, and Stephen J. Ball. "To Infinity And Beyond ...: Heterarchical Governance, The Teach For All Network In Europe And The Making Of Profits And Minds." European Educational Research Journal 12.4 (2013): 492-512. ERIC. Web. 14 Aug. 2016. (accès payant)

4) "Evidence of Alignment with our Criteria for Becoming a Partner in the Teach for All Network." Teach for All. Published on the Yale School of Management Social Entreprise Case Studies website. Translation is mine. (lien)

5) "Network Organization Snapshot." Teach for All Annual Conference 2011. Published on the Yale School of Management Social Entreprise Case Studies website. (lien)

6) "Difficult cases." Published on the Yale School of Management Social Entreprise Case Studies website. (lien)

7) Kretchmar, Kerry, Beth Sondel and Joseph Ferrare. "Mapping the terrain: Teach for America, charter school reform, and corporate sponsorship." Journal of Education Policy. 2014. Vol 29(6) : 742-759. (accès payant)