jeudi 4 août 2016

Teach for Capital: Finding Agency


Pourtant si important aux sciences sociales, le concept d'agency semble mal se prêter à la traduction : puissance d'agir, expression empruntée de Spinoza. Au delà de cette volonté de vivre de base qui motive tout être, le conatus, la puissance d'agir s'installe quand, ayant éprouvé des affects positifs, on s’efforce de vivre de sorte à être positivement affecté de nouveau par la suite, entraînant ainsi un cercle vertueux qui tend à notre accomplissement tant physique que moral et nous libère d'un déterminisme autrement fataliste, de la structure. Economique, biologique, idéologique, etc.

Ces dernières semaines avant la rentrée furent marquées pour moi par une prise de conscience très troublante de la structure de TFx hautement préjudiciable pour nos enfants. J'ai entamé cette recherche avec quelques maigres protestations avant de découvrir, en creusant, une énorme structure pourrissante qui s'étend maintenant jusqu'en France. Et parvenue à ce constat, j'eus l'impression de tomber dans un gouffre étourdissant, voix rauque, puissance d'agir aucune. C'était alors que pendant un moment je fus même habitée par un certain déni, comme quoi Teach for France ne pouvait être si nuisible que ça, quand-même. Je voulais tant croire que ce petit cadeau du capital, qui dicte la structure actuelle de nos sociétés, en était vraiment un.

Maintenant je reconnais ce déni, cette résignation, comme un mécanisme important par lequel la structure de TFx nous prive de puissance d'agir. C'est le mensonge thatchériste de There is no alternative.

Si je m'intéresse tant à l'éducation, c'est que je me destine au métier d'enseignant : j'ai envie d'aider à défaire à ma manière ces structures qui nous entravent, qui crèvent notre intellect et notre planète, en donnant goût à mes élèves à la vie des idées, à la pensée comme puissance d'agir, enfin comme mes enseignants me l'ont donné et comme je leur serai à jamais redevable. Je trépigne d'encourager mes futurs élèves à trouver leur voix à eux, quoi qu'elle soit, au lieu de se noyer dans le récit emporte-pièce qui leur est dicté par défaut. Mais que faire quand, comme le voudrait TFx, le métier d'enseignant consiste à enseigner la structure même ? Quel espoir alors pour l'agency, de nous-mêmes et de nos élèves ?

Dans son excellente étude (1), sans doute la meilleure que j'ai pu lire jusqu'à présent sur ce sujet, Anderson expose les dangers de la pensée déficitaire de TFx à l'égard des populations défavorisées qui sont son cible. Cette pensée leur prive de voix, de puissance d'agir, en les décrivant comme carencées, incapables de participer eux-mêmes à l'élaboration de politiques qui amélioreraient leur condition sociale. Anderson définit ce genre de pensée :
"(...) the problem of educational under-performance becomes located within the body of the student, as opposed to the systemic inequities that inform social reality. Ultimately, students become labeled as failing, relegated to low tracks and special education, and ultimately alienated from the schools that fail to recognize their part of the "problem." This is the hallmark of a deficit model: individual students (as well as their families and communities) become targeted and blamed for academic under-performance, all the while letting the systemic inequities that inform student outcomes off the hook." (32)
Elle suggère que le discours de TFx comme quoi les jeunes diplômés de grandes écoles peuvent venir au secours des populations défavorisées serait dénigrant, car transcendant et non immanent : ce discours assume que ces publics, ainsi que les écoles et enseignants qui les desservent, ne peuvent pas se débrouiller seules et ne peuvent prétendre à l'auto-détermination, incapables comme elles sont d'agency. Ce discours, profondément hiérarchique, contribuerait à la continuité de la structure existante : 
"Linguistic selections like you can help them reveal the ways in which TFA is able to assume a sort of savior mentality, where external intervention becomes favored to community empowerment. Ultimately, this sort of mindset denigrates student backgrounds, and so limits the implementation of the kind of culturally relevant forms of teaching that have the capacity to support a more empowered and equitable form of learning for all students (...) Overall, these rhetorical strategies imply that the schools and teachers currently serving low-income students are not able to provide excellent educational opportunities, thus requiring the intervention of the dedicated young college graduates who possess the skills necessary to deliver their students from poverty. As a result, teachers and schools become pathologized in a process that creates a sort of hierarchy where TFA leaders enjoy the top spot. This sort of power differential ultimately maintains, not eliminates, existing structures of inequality." (35)
Elle insiste que l'on devrait prendre davantage en compte les cultures de ces populations, souvent peu représentées dans nos programmes scolaires, et reconnaître la richesse qu'elles peuvent apporter à notre société, dans leurs récits et dispositions uniques qui peuvent aider à exposer les injustices présentes dans la structure existante : 
"Students are expected to both engage with a curriculum that may not speak to their unique interests and/or needs and to demonstrate complex skills (e.g. self-control, memorization, social flexibility, and obedience) that may be inconsistent with students' cultural values/norms. Additionally, if the students elect not or are unable to perform these skills, they are made to feel their "failures" with labels that segregate, pathologize, and/or deny their abilities. In many ways, then, the language of the achievement gap functions to recreate existing structures of inequality that systematically target and villainize entire populations (....)" (40)
Évidemment, TFx, pur produit du capital, est champion de la structure existante. Et du fait de cette structure si efficace, car violente et dépourvue de toute humanité, avec sa propension d'être copiée/collée en fonction des besoins géographiques du tissu de global capital et les médias de masse qui en sont le porte-parole, TFx peut rapidement se répandre. 

Mais il n'est pas moins vrai que les occasions pour les populations concernées d'exercer leur agency n'ont jamais été aussi nombreuses. Nous avons la possibilité de suivre en temps réel le discours de Teach for France et d'exposer les jugements de valeur qu'il propage, en nous aidant sur le plan théorique de la recherche déjà menée dans d'autres pays où TFx est présent depuis longue date. Nous devons, en tant qu'enseignants et parents convaincus de la nécessité d'une éducation publique de qualité, faire entendre notre voix pour dénaturaliser le récit hégémonique de TFx, en racontant et partageant nos histoires, authentiques et non copiées de quelque manuel de stratégie néolibérale de quelque structure corporate.

Plus que tout, nous savons que l'implantation et expansion de TFx sont facilitées par le réseau mondial du global capital qui le finance et l'influence de ses contacts nationaux auprès des gouvernements. Alors que nous enseignants sommes en train d'enseigner nos élèves et les parents en train d'éduquer leurs enfants, TFx est en train d'élaborer sa prochaine stratégie pour démanteler l'école, avec le plein soutien logistique et financier des cabinets de conseil, entreprises de technologie, et autres qui en tireront bénéfice, directement (en faisant de l'école leur marché, pour la vente de leurs produits et services et la formation de leurs jeunes cadres), et indirectement (par l'exonération des impôts, l'affaiblissement de la fonction publique, et la professionnalisation des programmes scolaires). Pour cette raison, nous devons exiger du Ministère de l'éducation nationale une transparence totale quant à ses rapports, actuels et futurs, avec Teach for France. Quels furent les contrats conclus ? Quels individus ont participé à leur élaboration ? A-t-on pensé à consulter les syndicats et les parents et enseignants dans les écoles concernées pour leur présenter le bilan de TFx dans d'autres pays et leur demander leur avis ?

Bien que j'admire, d'une manière intellectuelle, la stratégie fort habile de TFx, il faut reconnaître que la réussite de cette stratégie, de cette structure, dépend de l'ignorance et du déni de la part des citoyens, résultant dans une puissance d'agir amoindrie propice à l'exploitation. Ignorance des citoyens quant aux objectifs à moyen et long-terme de Teach for France, doutes sur la capacité des populations concernées à se défendre du récit qui leur est imposé, résignation à l'idée de ne plus pouvoir se permettre une école et une société qui servent le bien commun au lieu des intérêts du global capital.

Aux Etats-Unis, les enseignants et parents sont en colère suite à des décennies de "réformes" éducatives menées par des personnes n'ayant jamais de leur vie enseigné, qui voient l'école comme un outil dans leur structure d'ordre sociale. Il existe maintenant sur Facebook des centaines de groupes de mouvements locaux contre les examens standardisés (Opt Out), contre TFA, contre le programme scolaire Common Core qui fut imposé par le gouvernement fédéral sans consultation préalable. Ces groupes permettent d'échanger, un peu comme fait le global capital, les meilleures pratiques de résistance et de suivre les dernières études menées et l'évolution des projets de loi. Il est de mon ambition de faire de même pour Teach for France. Certes, entre ces groupes, la coordination internationale n'est pas très développée pour l'instant, contrairement au global capital, mais cela n'est pas une fatalité. 

L'aspect le plus convaincant, le plus prometteur, de cette résistance croissante, ce sont les histoires des enseignants et des parents. D'écouter comment ils sont parvenus à comprendre le vrai jeu de TFx et comment ils se sont regroupés pour trouver une voix, une puissance d'agir collective. Leur histoire n'est pas celle de l'argent mais de l'humanité, forcément elle emporte sur tout propos copié/collé. Mais quelles seront les histoires des enseignants et élèves dans les écoles de l'Académie de Créteil ciblées par Teach for France ? Quelles sont les histoires des élèves à La-Mée-sur-Seine et à Avon ayant participés à l'Académie d'été ? Loin d'être déficitaires, leurs voix sont notre avenir.


1) Anderson, Ashlee. "Teach for America and the dangers of deficit thinking." Critical Education 2013 4(11): 28-47. (accès libre)