dimanche 7 août 2016

Teach for Capital: Reconnaître l'infestation


A l'heure où j'écris ces mots, un soir moite d'août à Brooklyn, des millions de français sont en train de dormir. Les vacances se poursuivent pendant un certain temps encore pour la plupart, et parfois, éreintée de ma recherche, il m'arrive de rêver de pouvoir oublier l'horreur qu'est Teach for France et de partir en vacances moi aussi. I want to unknow you.

Mais lâcher prise maintenant serait imprudent, compte tenu des enjeux : il est question de l'avenir de la France, premier pays de mon allégeance. Je vais donc continuer d'hurler, car apparemment certains n'ont toujours pas bien compris que l'école républicaine n'est pas à vendre.

J'ai la conviction que bientôt beaucoup d'autres se joindront à moi pour faire passer ce beau message. Pour nous, Teach for France n'est pas une énigme : il s'agit d'encore une sournoiserie néolibérale, encore un calcul fort laid de fiscalité et d'avarice et d'orgueil. Plus exactement, nous avons conscience des intérêts privés qui se cachent derrière cette association, de leurs objectifs à long-terme pour la société, et du bilan des sournoiseries similaires fabriquées par leurs soins dans d'autres pays, à commencer par celui-ci.

En France, vous êtes au tout début de l'infestation. Aux Etats-Unis, je crois que nous avons atteint le paroxysme. Teach for France peut paraître d'emblée comme une larve inoffensive, mais ne soyez pas dupes : cette larve peut vite devenir un monstre. Car il y a malheureusement aujourd'hui dans le gouvernement, dans les partis politiques aussi bien à droite qu'à gauche, dans les médias et dans le Ministère même, une population importante de personnes prêtes à vendre l'avenir de nos enfants pour le profit du global capital

Après ma vidéo d'hier sur la structure de ce dernier, cet article se voudra une tentative de recenser les signes de cette infestation néolibérale dans le discours public en ce qui concerne l'éducation.

Pour éviter que l'infestation ne s'aggrave, il convient d'apprendre à  reconnaître, chez TFF mais aussi chez les autres acteurs de la structure du global capital, le discours du GERM : le "Global Education Reform Movement," qui, selon l'analyse de Gautreaux (1), sert à "endoctriner les élèves à accepter et se conformer au système actuel de capitalisme néolibéral dans le monde." (2) Selon la logique néolibérale, "l'éducation est vue comme un outil pour servir les exigences du global capital avec l'objectif principal de former les employés futurs pour le marché mondial de travail." (3) C'est un discours qui prône pour l'école :

- la standardisation
- la désignation de matières "essentielles"
- les manières "peu couteuses" pour aider les élèves à atteindre les objectifs d'apprentissage (quick fixes)
-  l'implémentation de modèles de gestion commerciale pour améliorer l'éducation
- une politique de responsabilisation par les examens standardisées (2).

Je rajouterai aussi:

- une stigmatisation de la culture des élèves défavorisés (création d'une catégorie, les "enfants des autres," qui doivent être sauvés par les méthodes de gestion commerciale et l'idéal culturel de l'élite)
- une prétendue volonté de revaloriser le métier d'enseignant par une augmentation de salaire en échange d'autres concessions, notamment l'allongement des heures de travail et la réduction du nombre d'enseignants.
- un discours élogieux et véritable admiration pour la culture commerciale et la réussite matérielle
- un mépris des syndicats, des "gros bataillons du syndicalisme"
- une naturalisation du système économique actuel et un déni de son rôle critique dans la création et perpétuation des inégalités sociales, visant un défaitisme généralisé et acceptation des politiques néolibérales qui assureront au global capital une bonne accumulation continue (2).

En rencontrant de tels discours, vous saurez que vous avez affaire au GERM du global capital. Aujourd'hui, sa larve dans l'Hexagone s'appelle Teach for France. Ses porte-paroles s'appellent Valérie Pécresse, Nicolas Sarkozy, Laurent Bigorgne, etc. Ses think-tanks s'appellent l'Institut Montaigne ou l'Itinera Institute pour la Belgique. Je compte beaucoup sur les rapports des cabinets de conseil, A.T. Kearney (membre de l'Institut Montaigne), mais surtout McKinsey, partenaire stratégique de l'Institut et de TFx dont Teach for Belgium. Et puis les social entreprises qui emploient les anciens et actuels de McKinsey et qui sont partenaires de Teach for France. Pour les médias, je compte sur l'Etudiant et Educpros, vu leur partenariat passé avec l'Institut Montaigne. Je compte sur tous les autres médias qui sont membres de l'Institut. Je compte sur les filiales françaises des médias belges ayant accordé la libre parole à Teach for Belgium sans avoir jamais entretenu le regard critique qu'il aurait fallu face à son idéologie.

Plus généralement, je compte sur tous ceux qui ne respectent pas la personne humaine comme souveraine et digne et non un outil à leur seul profit, ceux qui ne reconnaissent pas la diversité des cultures de nos élèves comme une richesse nationale, ceux qui n'honorent pas la place des enseignants dans notre société, et ceux qui pensent, en raison de leur personnalité "ambitieuse" et culture violente, qu'ils ont le droit de s'approprier l'avenir de nos enfants en les privant d'une éducation humaniste et citoyenne. Le GERM en est conscient : une telle éducation est le meilleur pesticide. C'est pourquoi TFx a choisi d'attendre si longtemps avant de pondre sa larve en France, pays où l'on apprend toujours la philosophie, les langues anciennes, les lettres classiques....

Aujourd'hui l'infestation est en pleine croissance en France. Dès cette rentrée les recrues formées à l'idéologie néolibérale de Teach for France seront placées devant nos enfants, réalisant ainsi son rêve de s'approprier un rôle majeur de l’État, "(...) sans que cette énumération soit limitative, de contribuer à la recherche, la sélection, le recrutement et la préparation de futurs enseignants."

Si je pouvais donner ne serait qu'une leçon à Teach for France, ce serait l'importance de l'écoute. Avez-vous pensé à présenter votre projet pour l'école et pour la société aux enseignants de l’Éducation nationale pour avoir leur avis et leur accord avant de procéder ? Avez-vous pensé à demander aux élèves de REP(+) qu'est-il ce qu'ils souhaiteraient pour leur école et leur avenir ? Ou avez-vous dans votre avarice et orgueil estimé que vous savez déjà ce qui est mieux pour eux, puis que mieux pour vous ? L'heure est venue d'écouter.



1) Gautreaux, Michelle. "Neoliberal Education Reform's Mouthpiece : Education Week's Discourse on Teach for America." Critical Education 2015 Vol 6(no. 11) (accès libre)

2) Hill, Dave. "Class, Capital and Education in this Neoliberal and Neoconservative Period." Revolutionizing Pedagogy. Springer. 2010. 119-143 (accès libre)