mercredi 31 août 2016

Teach for Capital: The Rhizomatic Tangle of Profit

Dans la préparation de ma policy network analysis bientôt terminée de Teach for Belgium, je passe des heures à googler noms entre guillemets avec d'autres noms entre guillemets. Plus rien ne m'étonne.

Ces réseaux embrouillés de capital que Grimaldi et al, dans leur excellente étude en accès libre (3) des mouvements néolibéraux qui peu à peu effritent le système éducatif italien, appellent, en empruntant de Deleuze et Guattari, un rhizomatic tangle.


Omniprésents sont les cabinets de conseil, les entreprises de tech, leurs financiers. Et ces ministres qui semblent avoir oublié leur électorat.  

Je procrastine. Je traîne sur le site enseignons.be. Je suis toujours surprise par le discours émanant d'un site soi-disant fait pour les enseignants et pour l'école, et non contre.  Un site qui emploie régulièrement un discours néolibéral méprisant sans jamais apporter de regard critique que ce soit, qui ne cesse de vanter des "solutions" signées McKinsey, comme quoi les professeurs seraient tous d'accord pour dire que la plus grande urgence est leur évaluation. De tâcher de rassurer au sujet de Teach for Belgium.

Tous les mêmes.

J'ai parfois l'impression de jouer à un jeu, avec à la fin, des sommes colossales empochées par ceux en avaient déjà plein les poches, et du temps perdu pour moi et tous les autres enseignants obligés de passer des heures à exposer ce rhizome infect faute de gouvernements dignes de ce nom.

Je découvre que enseignons.be est intimement lié à Microsoft (entreprise autrement connu pour ses pratiques louches en France et Belgique). Que enseignons.be participe aux évènements en présence du co-fondateur de Teach for Belgium ainsi que M. le Ministre Jean-Claude Marcourt, responsable de nombreuses réformes en matière de formation des enseignants, politique numérique, etc.

Cela prend un temps fou de documenter ces connexions qui expliquent le discours unique des adeptes qui pourtant se vantent de leur ouverture aux problématiques mondiales. Mon navigateur se plante régulièrement avec tant d'onglets ouverts. Frustrée, je me lève et crie par la fenêtre, they're all in bed together, c'pas possible quoi ! 

Mes voisins mexicains me jettent un regard confus.

Soupe de self-citation et regulatory capture.


Autant que ce nœud peut prendre du temps à comprendre, on retrouve toujours la même monnaie : le data.

L'objectif néolibéral consistant à faire de l'école une institution pour servir seamlessly les besoins du capital, quel meilleur moyen de vérifier que chaque enseignant travaille selon cet objectif, que chaque élève assimile cette idéologie, que chaque école soit contrainte d'obéir, que le pays entier en fin de compte reste compétitif dans la course mondiale au fond ?

Les cabinets de conseil, McKinsey en tête, répètent que le problème est bien l'absence de data pour mesurer nos progrès dans ces sens. Leurs rapports, dont le contenu est ensuite copié-collé dans ceux des think-tanks néolibéraux tels que Terra Nova et l'Institut Montaigne, dans une impressionnante exercice en self-citation, déplorent les sommes importantes dépensées pour un système éducatif qui ne sert pas assez les besoins du capital, et proposent d'instaurer des systèmes d'évaluation et d'accountability des professeurs et élèves, fondés sur la collecte de data, selon Saltman (5) :
"Educational profiteering takes form as large test and textbook publishing corporations such as Pearson and McGraw-Hill lobby for standardised testing and curricular standardisation to their multi-billion dollar contracting business. Media corporations such as Apple, Microsoft, and News Corp aggressively market tablet hardware with Common Core software to public districts, making big margins and capturing scarce public education tax dollars while angling to commodify student data."
Bienvenue à Microsoft, SalesForce, Cisco, Symantec, partenaires de Teach for America. Bienvenue au édu-preneurs (en France il n'en manque pas)(et la mainmise de l'état au niveau K-12 pose problème pour pénétrer le marché) qui eux aussi y trouveront leur bonheur. Bienvenue au global data system de Teach for All fondé sur la plate-forme Salesforce, qui s'alimente des data systems nationaux afin de partager les best practices en matière de leadership et opportunités de financement, selon un article de Kronholz (4) :
"TFA already is taking lessons in "values leadership" from Teach for India, Black and Kopp both told me - that is, how to instill teachers with a sense of mission and urgency. It's also watching how the projects in India and Israel recruit teachers, should it decide to expand its own recruitming outside college campuses. (...) "There's a ton of leadership literature out there, but the newest, freshest information we're getting" is from Teach for India, Black said."
Ce serait presque une avancée s'il ne s'agissait pas de faire conformer l'éducation de ces innocents enfants selon les besoins de rentabilité de Pearson, TFA, et al. et ceux qui les financent.

S'il ne s'agissait pas de recruter les professeurs selon leur conformité au modèle néolibéral.

S'il ne s'agissait pas, comme tout naturellement une directrice de Pearson siège sur le Global Advisory Council de Teach for All, d'instaurer des examens standardisés conçus pour promouvoir l'inégalité scolaire (et cela sans même parler du cultural bias). Ces examens qui permettent de justifier la collecte continue de data, et qui aux Etats-Unis ont parfois été invoqués pour fermer les écoles publiques ayant de faibles résultats, pour les remplacer ensuite par des charter schools financées avec l'argent publique mais gérées par des entreprises privées, souvent des EMOs apparentant à des anciens de Teach for America.

Mais pour certains édu-preneurs, de telles inquiétudes seraient "complotistes." Peu importe qu'elles soient maintenant la réalité aux États-Unis. D'autres négligent complètement d'apporter un regard critique sur TFA et les charters schools, alors qu'il s'agit de deux politiques hautement contestées aujourd'hui. Comment expliquer ce silence envers les critiques et les chercheurs si l'on espère sincèrement avancer sans refaire les mêmes erreurs en France ? S'agit-il toujours et encore du potentiel de profit qui aveugle, d'une association avec Pearson qui contraindrait au silence dans la chasse au data, exactement comme chez les professeurs et élèves qui subissent ici son examen Common Core ?

En quarante ans, cette belle vision néolibérale n'a jamais réussi à faire ses preuves dans ce pays (mais profit, certes), mais le rhizomatic tangle ne cesse de s'étendre, grâce à son activité de lobbying généralisé et alumni bien placés, résultant dans une regulatory capture de la politique éducative nationale :
"TFA sets annual goals for the number of alumni it expects to become principals, school-board members, state school chiefs, even congressmen." (Krunholz)
Dans quel autre domaine accepterait-on qu'un organisme privé revendique ses intentions d'affecter ses anciens dans le ministère concerné ? Imaginerait-on les banques se féliciter d'un tel projet à conquérir l'AMF, ou une entreprise de fracturation hydraulique assumer la gouvernance de l'EPA ?

Grand financier de Teach for All et actuel ou ancien employeur de bien de ses administrateurs (idem pour Teach for Belgium), McKinsey occupe une place sans égale dans le rhizome. En Angleterre, le cabinet a rédigé plusieurs rapports conseillant diverses réformes néolibérales de la formation des professeurs dans le pays, selon Furlong (2), de même en Italie selon Grimaldi et al. En Belgique, le gouvernement vit une véritable histoire d'amour avec le cabinet, qui emploie en tant qu'associé l'un des co-fondateurs de Teach for Belgium. Sous M Marcourt alors Ministre de l’Économie, commande a été faite pour une étude pour refaire le logo de la Wallonie, facturé 476.000 euros. En 2015, sous Mme la Ministre Milquet, un état des lieux de l'enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles a été commandé, non sans une certaine contestation au parlement :
M. Ruddy Warnier (PTB-BO!) - Je regrette simplement que l'administration n'ait pas réalisé elle-même ces études et qu'elles soient confiées au secteur privé. Cela représente un coût pour la Communauté française qui manque déjà de moyens.

Mme Joëlle Milquet - Cela représente moins de 87 000 euros. Ce montant est peu élevé par rapport aux montants dépensés ailleurs pour des missions beaucoup moins importants. Si l'administration avait réalisé ce travail, nous n'aurions pas dû le confier à l'extérieur. Nous souhaiterions bien sûr disposer d'une équipe d'audit au sein de notre administration à laquelle de telles missions pourraient être confiées à l'avenir.
Ce manque d'accountability de la part de nos gouvernements, aussi bien belge que français, qui sous-traitent volontiers leurs responsabilités à leurs amis du rhizome, constitue une véritable défaillance démocratique.

De la réalité d'un État défaillant à assumer ses fonctions en matière de politiques éducatives, les critical educators sont d'accord avec le capital et ses fidèles néolibéraux. Mais plutôt que de vouloir en tirer profit de la situation en s'emparant des fonctions publiques, nous préférons tenir responsable ceux qui se sont voués au bon fonctionnement de notre démocratie, car aucun organisme privé aussi intègre soit-il ne peut remplir la mission démocratique de l’État. Il s'agit d'un choix entre plus de démocratie ou bien de sa fin.

Pour certains, comme atteste un commentaire récemment laissé sur la page Facebook de Teach for France, une telle exigence démocratique serait indûment engagée :
"Dans un monde éducatif en proie à la sclérose, votre initiative est très intéressante. D'autant plus originale qu'elle interpelle, manifestement, quelques médias marqués politiquement."
Mais l'idéologie néolibérale, dans laquelle s'inscrit Teach for France, est, de par ses valeurs individualistes et darwiniennes utiles aux méthodes d'exploitation en vigueur, hautement politique, comme l'explique Saltman (6) :
"In addition to the profit motive driving the neoliberal privatization of education, there is a strong ideological component. Neoliberal ideology sees education not as a public good ideally serving a democratic society but as a private good primarily useful for preparing workers and consumers for the economy. In this view the social world is understood through radical individualism and a social Darwinian ethos. The individual should understand him - or herself foremost as an economic actor competing against others for scarce resources. Within this view, schooling should be oriented toward educational competition in preparation for economic competition, initially against others in the nation and then for competition against other nations. Because neoliberalism holds that there is no alternative to the market the only hope for youth is to learn to be savvy competitors and chosers of private services. Knowledge in this view is framed as a consumable commodity that is efficiently or inefficiently delivered and consumed by students."
En se revendiquant du bon sens, le camp néolibéral réussit ainsi à taire la critique et à s'installer dans la logique des citoyens raisonnables, comme explique Clarke :
"Despite its ideological saturation, recent neo-liberal education policy has been deeply depoliticizing in the sense of reducing properly political concerns to matters of technical efficiency. This depoliticization is reflected in the hegemony of a managerial discourse and the decontestation of terms like 'quality' and 'effectiveness', as well as in apparent consensus around the necessity of particular practices, such as the adoption of 'standards' and the implantation of high-stakes testing regimes. The reduction of the political to the technical is not only anti-political but also anti-democratic, with violence often unrecognized behind appeals to consensus, commonsense, and 'rationality.'"
Grâce à cette habilité de cultiver une image apolitique, l'idéologie réussit avec tant de facilité à convaincre. Tel fût le cas en Italie où, selon Grimaldi et al :
"(...) new philanthropic actors employ apparently neutral, fair and undisputable discursive entry points, such as quality, improvement, meritocracy and effectiveness, to legitimise their involvement in education policy and open the discursive possibility to propose their diagnoses of the 'diseases' of Italian public education."
Ou en Australie, où un ancien directeur de l'OECD a réussi à instaurer un programme scolaire national en échappant à tout débat, comme explique Ditchburn (1) :
"The lack of debate about the idea of a national curriculum owes a lot to a hegemony where cultural values, assumed to be shared by civil institutions and social groups, in fact camouflage the interests of a global neo-liberal political economy. In the process, fundamental questions about curriculum provision such as providing a meaningful curriculum for diverse student populations or multiple future life trajectories are not given a central place in this discourse."
Afin défaire ce cadrage du rhizomatic tangle, l'auteur nous conseille de poser les questions suivantes :
Whose knowledge is valued?
Who decides?
And who benefits?
Et pourquoi, avec tant de jeunes diplômés des grandes écoles et autres publics brillants désireux de s'investir sincèrement dans nos écoles, faut-il se limiter aux confines idéologiques du rhizome ? Pourquoi Teach for Capital quand on peut enseigner pour la France ?

Clarke, Matthew. "The (absent) politics of neo-liberal education policy." Critical Studies in Education. 2012. Vol 53(3): 297-310. (accès payant)

Ditchburn, Geraldine. "A national Australian curriculum: in whose interests?" Asia Pacific Journal of Education. 2012. Vol 32(3): 259-269. (accès payant)

Furlong, John. "Globalisation, Neoliberalism, and the Reform of Teacher Education in England." 2013. The Educational Forum. 2013. Vol 77(1): 28-50. (accès libre)

Grimaldi, Emiliano and Roberto Serpieri. "Privatising education policy-making in Italy: New governance and the reculturing of a welfarist education state." Education Inquiry. 2013. Vol 4(3): 443-472. (accès libre)

Kronholz, June. "Still Teaching for America. Education Next. Summer 2013: 39-43. (accès libre)

Saltman, Kenneth. "Learning from the neo-liberal movement: towards a global justice education movement." Journal of Educational Administration and History. 2015 Vol 47(3) : 315-326. (accès libre)

Saltman, Kenneth. "Neoliberalism and Corporate School Reform: 'Failure' and 'Creative Destruction.'" Review of Education, Pedagogy, and Cultural Studies. 2014. Vol 36(4): 249-259. (accès payant)