dimanche 11 septembre 2016

Teach for Capital: Cut to the Chase

En cette rentrée 2016, nous sommes tous tellement pressés, à enseigner, à apprendre, à profiter, à manipuler, à exposer.  Compte tenu des contraintes de temps, ce serait fort utile de pouvoir compter sur des élus et médias objectifs, neutres, critiques. Ce ne serait alors plus nécessaire de devoir passer encore un beau weekend devant son écran pour essayer de comprendre les stratégies de cadrage employées à l'égard de TFx et dont la diffusion est facilitée par l'étendu du réseau rhizomateux.

 Apparemment, à croire les réseaux sociaux et les résultats de recherche, Teach for France, on en parle.

Enfin, certains en parlent. L'Humanité en a parlé, certes. Mais pourquoi pas les "grands" journaux ? Où est Le Monde (après son article élogieux sur Teach for All pour préparer un peu le terrain, pourquoi ce silence le grand moment venu ?). Où sont Le Figaro, L’Étudiant, Valeurs Actuelles, Le Journal de Mickey et j'en passe ? Il ne faut pas oser attaquer le sujet dans le vif avec la même objectivité accordée à Teach for Belgium (et dont l'analyse des discursive practices je ne suis pas prête de terminer, dans le cadre de ma thèse pour les années de doctorat à venir).

Aujourd'hui, j'ai cru peut-être voir une avancée dans cette situation stagnante qui s'apparente au gag order. Enfin, un site d'information destiné aux institutions éducatives, l'Agence Éducation Formation, a publié dans sa rubrique Enseignement-Recherche un article sur Teach for France intitulé "Académie de Créteil : les diplômés de Teach for France recrutés comme contractuels représentent 0.09% des enseignants."  

N'ayant pas accès à l'ensemble de l'article car payant, je devrai me contenter pour l'instant d'analyser le titre.

Comme déjà évoqué maintes fois ici, il n'est pas tant question de la taille du corps professoral actuel de TFx que sa stratégie globale (theory of change) pour changer le système éducatif selon les besoins du global capital qui le finance. Le recours aux contractuels n'est qu'une partie, bien moins importante dans la continuté que le programme alumni qui agit au niveau législatif national, ou la mise en relation des financeurs potentiels à l'échelle mondiale. Comme l'explique Brewer, aux Etats-Unis, l'influence de TFA s'explique moins par le nombre de ses recrues qui enseignent actuellement (bien qu'important, car source de main d’œuvre renouvelable pour les postes difficiles à pourvoir et peu payés des charters schools), que par l'étendu de ses alumni :
"Today, TFA educators make up less than 0.2 percent of America’s teaching force, heavily concentrated in many poor urban districts. But their political influence is much greater. More than 70 alums currently hold public office; several more work in the U.S. Department of Education and as congressional advisers. Alums run the school districts in Newark, Atlanta and New Orleans."
Ou encore pour l'effet de défiscalisation, d'accumulation, et de financement publique dont l'organisme bénéficie, selon cet article de Hootnick : 
"In its first year alone, TFA sent 500 recruits to four states. In the 2013–14 school year, it sent 11,000 recruits to 38 states and Washington, D.C. Although its corps represents less than 0.5 percent of the nation’s 3.3 million public school teachers, TFA has evolved into a political powerhouse, with net assets totaling $419 million. Between 2008 and 2012, when education spending hit the recession’s rock bottom, the organization generated revenues topping $1.1 billion from both government and private sources seeking to invest in K–12 reform. The private nonprofit draws bipartisan support and nearly one-third of its funding from taxpayer dollars. In exchange for a $50 million innovation grant awarded by the Obama administration in 2010, TFA promised in its grant application that it would meet the needs of the “highest-poverty districts in the country” with unprecedented growth: by next fall, 13,500 recruits are slated to reach 850,000 children."
Quand on est membre du gouvernement, on a un certain devoir envers la démocratie qui fait qu'il ne faut pas s'arrêter aux fausses évidences. L'argument avancé par l'Académie de Créteil à l'AEF est une raison de plus de soupçonner le bien-fondé de son partenariat avec Teach for France et son dévouement aux citoyens, car l'Académie semble nier la stratégie globale de TFF pour l'école, qui s'inscrit dans la durée, après une phase initiale de deux ans. L'Académie est donc soit ignorante de la stratégie de TFF, donc incompétente dans son travail, ou bien l'Académie essaie de manipuler le public en déjouant l'importance du partenariat, dans le cadre du damage control. Les deux possibilités sont accablantes. 

L'Académie de Créteil a-t-elle payée à TFF des "finders fees" pour chaque recrue, comme ça se fait aux Etats-Unis ?  
"In addition to the salary and benefits school districts pay each teacher, districts also must pay the national organization, typically between $2,000-$5,000 per corps member, per year."
L'Académie de Créteil a-t-elle rendu publique la liste des fondations, think-tanks, mécènes, et entreprises qui financent TFF ?

L'Académie de Créteil a-t-elle rendu publique les critères de sélection des recrues de TFF, vu que leur recrutement s'est fait non par concours mais par une équipe dédiée d'étudiants de Sciences-Po ?

L'Académie de Créteil a-t-elle rendu publique le contenu de la formation dispensée aux recrues de TFF, lors de l'Académie d'été ? Quid du programme de tutorat en méthodes de management des deux prochaines années ? 

Plus généralement, le gouvernement français penserait-il pouvoir cacher au peuple la vision néolibérale pour l'école dont Teach for France représente et que je viens de passer tout mon été à exposer ici ?

Ne restons pas aux stratégies de cadrage, aux fausses évidences, aux débats où les journalistes d'éducation (dont Le Monde et l’Étudiant) invitent uniquement l'Institut Montaigne et Terra Nova, deux faces de la même stratégie.  

En tant que citoyens, en tant que journalistes, en tant qu'élus, il nous faut aller droit au fond de ce débat : la stratégie globale de Teach for France est-elle compatible ou non avec notre vision de l'école et de la société ?

Voulons-nous une école vouée à la collecte de data, une école marché de Microsoft et de Pearson ? Nos professeurs devront-ils enseigner avec un programme scripté, les matières enseignées se limiter aux savoirs utiles aux entreprises, le savoir se mesurer par examens standardisées ? Tel est le programme de Teach for France et du mouvement mondial auquel il appartient. C'est un tout, comme explique Castillo (2) dans son étude sur les politiques néolibérales au Chile qui ont réussi à instaurer toutes ces pratiques dans le pays et dont TFx (Enseña Chile) ne fait qu'une partie :
"Junto a los cambios producidos en las relaciones contractuels, durante la segunda parte de la década de los noventa y primeros anos del nuevo siguió, emergió la convicción de que los docentes podían ser adiestrados para cumplir con funciones estandarizadas. En ese contexto, los prototipos, los materiales de aprendizajes y las guias de trabado adquirieron mas relevancia que el profesional docente. Consecuentemente, la practica docente es reducida a la fonación de entregar y evaluar las guias impresas que se trabajaban con los estudiantes en el aula. Desde este punto de vista, las guias son especialmente utiles en relación a aprendizajes fundamentales previstos para la enseñanza primaria o basica. Le que subyace en este enfoque es la desconfianza en la calidad profesional de los profesores y la certeza que en este actor esta el principal obstáculo par mejorar la educación. En esta perspectiva emerge la organización Enseña Chile, que promueve la incorporación a la escuela de profesionales de otras disciplinas ajenas a la educación para ejercer la docencia en reemplazo de los pedagogos (...)" 
Ou comme on peut clairement lire dans la proposition de Teach for Lebanon :
"(...) It is clear that teachers do not know where their students stand. They add up to their shortcomings without taking into consideration their levels. There is a final exam which dominates in evaluating the students' performance. Exam results are rarely used to plan how to address shortcoming and to direct students in the right direction. (...) TFL will establish an assessment mechanism to measure students' academic achievements and social behaviors. TFL will involve the Fellows and the existing teachers in its effort to collect and analyze data in order to maximize the impact of the program on TFL and non-TFL students."
Arrêtons de perdre du temps dans ces histoires de cadrage et exigeons aux responsables et aux médias d'aborder ces questions de fond. Nous devons avancer en tant que pays avec un consensus clair sur le rôle de l'école dans la société, en excluant toute considération de profit ou d'intérêt personnel. L'avenir de notre démocratie en dépend, comme l'explique Ahmed (1) :
"Education needs to be reclaimed as a democratic public sphere. The recognition that education is not solely about job training and the production of ethically challenged entrepreneurial subjects is essential. (...) Education represents one of the most important sites over which the battle for democracy is being waged."


1) Ahmed, Peerzada Raouf. "Neoliberalism education and social movements," in Neoliberalism, Critical Pedagogy, and Education, Ravi Kumar Ed. New York: Routledge, 2016. Print. 281. (accès partiel)

2) Castillo, Dante. "La función de la evaluación en las políticas neoliberales del sistema escolar chileno." Poiésis 2015 9(16): 229-448. (accès libre)