lundi 5 septembre 2016

Teach for Capital: When McKinsey Writes Policy


Être idéaliste, c'est croire.  Que les gens sont vraiment de bon cœur. Capital comme peuple. Entreprise comme État. Chercher l'unité, se rappeler notre origine commune.

Au commencement, in the beginning, j'ai cru en la bonté de Teach for All. Et je crois toujours en la bonté de nombreux de ses enseignants et entreprises sponsors qui ont été séduits, comme j'ai été moi-même séduit, par son beau discours.

Je ne savais pas trop de quoi il s'agissait, mais j'aimais les photos d'enfants de toutes origines sur les bancs de l'école, les belles citations sur la paix et l'éducation que l'on peut trouver sur ses réseaux sociaux et qui font partie de sa stratégie médiatique, point que j'aborderai dans un prochain article.

J'aimais l'idée que ceux qui avaient les moyens d'améliorer l'éducation étaient enfin prêts à s'investir pour étendre ce droit au plus grand nombre. Ce que j'estimais à l'époque être le projet de base de Teach for All me plaisait énormément.

Malheureusement, la mise en œuvre de Teach for Belgium et maintenant Teach for France a mis fin à mon idéalisme, car les deux cas, même si jeunes, permettent d'exposer les vraies ambitions de Teach for All, à savoir la précarisation du métier de professeur par le recours généralisé aux contractuels dans le cadre d'une stratégie plus globale de regulatory capture par ses partenaires afin de dicter une législation qui commercialisera le système éducatif entier. Cette mainmise d'une poignée d'acteurs dans l'élaboration de lois aboutit à notre situation actuelle de ploutocratie :
"Neoliberalism (...) trends toward plutocratic dedemocratization. This immoderate policy regime denies the reality of the commons and disregards the interdependence of nature and culture and individual and society." (Antonio) 
"Today educators are competing with a new neoliberal knowledge regime promoted by wealthy philanthropists, corporate-funded think tanks, private 'edubusinesses' and their lobbyists, and other policy entrepreneurs. These relatively recent policy players have formed powerful policy networks aimed at disembedding markets and individuals from regulatory policies and social welfare protectings. Schooling is viewed as disembedded from out-of-school factors that impact children. This process of disembedding requires new policies and new ways of thinking about the individual and society. New neoliberal policy networks have three interconnected goals: (1) a critique and attempt to change public perception of current policies and the creation of a new "common sense"; (2) the creation of new policies that dismantle the current infrastructure of embedded liberalism and its replacement by libertarian, free market-friendly policies; and (3) the privatization of the policy process itself." (Anderson and Donchik)
La Belgique est un excellent exemple de l'étroite collaboration entre ces intérêts privés qui peu à peu parvient à refaçonner le système éducatif selon l'éthos commercial. 

Le projet de reforme historique controversé du Pacte pour un enseignement d'excellence, promu par la Ministre Milquet et confié au cabinet McKinsey, partenaire de Teach for All et ancien employeur de nombreux de ses membres, aura au moins eu la mérite de donner l'impression d'être un projet démocratique, doté d'un site-web où chacun peut envoyer ses conseils, et même d'un bus pour aller à la rencontre des élèves. Le Pacte semblerait même vouloir améliorer la qualité des enseignants en durcissant les conditions d'accès au métier (même si l'on peut se douter qu'exception sera faite sur ce point pour les programmes comme Teach for Belgium, comme cela s'est fait aux Etats-Unis grâce au lobbying de TFA).

Une lecture rapide du Pacte suffit pour comprendre qu'il s'agit une fois de plus de vieilles formules néolibérales des années 90, attendues vu le rôle central qu'a joué McKinsey et la participation importante de l'un de ses consultants, par ailleurs administrateur de la "Fondation pour l’Enseignement" et co-fondateur de Teach for Belgium, deux organismes activement soutenus par la Ministre Milquet. Sans surprise, la Fondation pour l'Enseignement, qui plaide pour la mise en place du Pacte face à la résistance, a joué un rôle important dans son élaboration et y est cité comme référence :
"Par ailleurs, les avis exprimés par des institutions telles que (...) la Fondation pour l'Enseignement appellent également à une refondation de l'école."
La Ministre Milquet, après être restée muette sur le sujet, a fini par fournir quelques précisions quant à l'implication de McKinsey dans la préparation du Pacte (partenariat qui inquiète de nombreux acteurs), qu'elle qualifie de mécénat :
"Concernant le financement du support apporté par McKinsey, il faut vraiment distinguer deux périodes. Pour la phase de diagnostic, soit la phase 1, McKinsey a été choisi dans le cadre d’une procédure de marché public négociée, sans publicité, à la suite de la consultation de sept soumissionnaires potentiels.

Ce marché a été attribué à McKinsey sur la base de la décision du gouvernement du 18 mars 2015. Cette société de consultance a été jugée comme la plus intéressante, au regard des critères prévus par le cahier des charges. Pour ce marché, McKinsey a soumissionné pour un prix de 38 000 euros. Le gouvernement a été informé que celui-ci ne couvrait pas la totalité des prestations à effectuer par McKinsey, dans le cadre du marché, mais qu’une partie de ces prestations étaient couvertes par un mécénat de McKinsey Belgique et d’acteurs tiers. Cette première phase est terminée.

Pour la phase 3 du Pacte, les prestations de McKinsey se sont inscrites dans une convention conclue à titre gratuit avec la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette convention prévoit que le support à titre gratuit est rendu possible grâce à un mécénat de la part de l’entité belge de McKinsey et de la Global Social Sector Practice de McKinsey, ainsi que grâce à un mécénat de fondations privées belges, à savoir la Fondation Balliet Latour et la Fondation Libeert, qui ont toutes deux pour vocation de soutenir des projets liés à l’enseignement."
Le Fonds Baillet Latour et la Fondation Libeert, qui auraient contribué plusieurs millions à son financement, soutiennent respectivement Teach for Belgium et la Fondation de l'Enseignement.

Conformément à l'idéologie néolibérale promue par Teach for All et essentiel à la mise en oeuvre de systèmes de collecte de data des entreprises de tech et testing qui en sont partenaires, le Pacte instaurerait "une culture d'évaluation" généralisée des élèves et des enseignants, aboutissant à une "responsabilisation" (accountability) selon la logique taylorienne. Selon le Pacte :
"le but principal est de déployer une culture de la qualité, de la responsabilité, et de l'évaluation dans l'ensemble du système éducatif."
 "Une démarche structurelle (...) impliquant le déploiement d'une culture et d'outils d'évaluation (...) à tous les niveaux (...) permettant d'analyser le respect des objectifs et l'évolution des avancées attendues et l'organisation d'une fonction de monitoring précise."
On peut aussi se demander si certaines des suggestions du Pacte ne feraient pas référence à Teach for Belgium : 
"Ils (les enseignants) exercent une des missions les plus fondamentales, les plus évolutives, et les plus difficiles de notre société, mais, paradoxalement, leur profession n'est pas assez attirant socialement et financièrement et est souvent délaissée par un certain type d'étudiant au profit de carrières mieux valorisées et rémunérées relevant du secteur marchand et du monde de l'entreprise."
Naturellement, une telle culture d'évaluation et d'examens standardisées serait une excellente opportunité pour les entreprises de tech, notamment Microsoft, déjà proche du gouvernement belge, ainsi que pour Pearson, employeur de nombreux anciens de McKinsey et créateur entre autres du fameux test PISA tant mis en avant par TFx pour justifier son recours aux contractuels en raison de l'urgence des inégalités (bien que l'efficacité de sa formule n'a jamais été prouvée à réduire celles-ci)(bien que la Finlande avec son excellente note PISA ne connaît pas d'examens standardisées, mais passons).

Le cas de la Belgique permet de voir que Teach for Belgium n'est qu'une partie d'une structure bien plus large qui sait profiter de la malaise des élèves, parents, et enseignants pour imposer son métarécit :
"...un récit au sujet des récits entourant des significations, expériences et connaissances historiques, qui offre une légitimité à la société grâce à la complétude anticipée d'une idée maîtresse."
Qui redéfinit l'école selon les lois du marché :
"The intent is to replace traditional collaboration and collegiality with market-style competition, incentives and punishments based on both data-driven quantitative results and qualitative assessment of teacher performance. (...) Testing is promoted as a means of holding teachers and schools accountable to designated performance targets while introducing a "new regulatory culture" that Hursh contends is a form of social Darwinism which reinforces inequality and "education austerity." (Behrent)
"The neo-liberal movement also seeks to transform the role of the teacher from an engaged public intellectual with autonomy to a low-paid and deskilled worker who delivers prefabricated knowledge that has been designed by experts elsewhere. It aims to transform the public administration into a corporate and military leader concerned more with control and data-driven metrics than service to the public. It aims to make knowledge a deliverable commodity that can be standardized and measured and controlled for efficiency. As such, the movement presupposes that knowledge should not be the basis for the collective political agency of student to learn to address public problems. Nor should knowledge be understood as dialogically created. Nor should knowledge be comprehended in terms of how it relates to broader material and symbolic interest and contests. Instead, the neo-liberal movement frames knowledge as a commodity that ought to be consumed and the regurgitated and displayed for academic promotion and the chance ultimately of economic inclusion. Education in this view ought to accomodate individuals to the existing increasingly exclusionary order." (Saltman)
En France, nous voyons arriver avec Teach for France une convergence similaire d'intérêts privés, notamment l'Institut Montaigne, partenaire fondateur de TFF qui ne pouvait pas se contenter de participer à l'élaboration de nombreux rapports gouvernementaux autour des enjeux de la formation et évaluation des professeurs, l'éducation numérique, et les rythmes scolaires, selon les besoins de ses entreprises adhérentes dont on McKinsey et Microsoft. Le projet de l'Institut Montaigne est de réduire le budget consacré à l'Education, d'où l'importance de Teach for France qui, outre les fonctions de défiscalisation et de marchandisation de l'école, permettrait de réduire considérablement la charge des professeurs fonctionnaires que l'Etat se voit obliger de rémunérer à durée indéterminée suite à leur réussite aux concours de l'enseignement. D'où pourquoi la deuxième et actuelle tentative d'implantation de l'organisme recrute ses membres à titre de contractuels, et n'a plus pour ambition, contrairement à sa première tentative d'implantation en 2013, de "préparer aux concours de recrutement en collaboration avec l’Éducation Nationale." Et ce malgré le constat de McKinsey que les systèmes de recrutement par concours en fonction de la demande sont supérieurs aux autres.

Comme il est bien difficile de rester cohérent quand il faut prioriser ses intérêts.

Par ailleurs, cette politique de recrutement révélée par Teach for France aide à mieux comprendre Teach for America, qui justifie son programme de recrutement express par la manque de pédagogie in situ des longues parcours de master souvent plus tournés vers la théorie. En plus de pouvoir assumer leurs fonctions d'enseignant immédiatement à l'issue de cette formation express, les recrues de TFA sont rémunérés immédiatement comme professeurs, rendant ainsi le métier plus abordable pour ceux qui n'auraient pas la patience ou moyens de passer d'abord par un master. 

Pourtant, en France, une fois admis au concours, on perçoit une rémunération immédiate en tant que professeur stagiaire et bénéficie d'une formation en alternance équivalente à un mi-temps devant les élèves.

On peut alors se demander pourquoi la France serait bon candidat pour la méthode TFA, compte tenu de son système si différent.

Outre les fonctions de défiscalisation et de marchandisation de l'école déjà évoquées, Teach for France entend tirer profit de la situation actuelle de dévalorisation du métier d'enseignant pour le refaçonner selon l'éthos commercial de McKinsey, Teach for All, et al, exactement comme on observe en Belgique avec le Pacte. 

La seule justification pour Teach for France possible, compte tenu de ces faits, serait une pédagogie innovante qui pourrait enrichir le système éducatif en France, que ce soit au niveau de la formation des enseignants, de leur tutorat, ou auprès des élèves. Or, malgré de nombreuses demandes du public, TFF refuse de dévoiler le contenu de la formation qu'il propose.

Il suffit de regarder en Belgique, aux Etats-Unis, en Angleterre, ou bien à ses administrateurs égeries du monde corporate, pour se faire une idée : il s'agit d'une bonne dose de leadership et de data. 

Il s'agit de blâmer les enseignants actuels pour l'état général de l'école, de blâmer les élèves pour leur manque de rigueur, et de laisser place aux futurs managers pour faire leurs preuves en instaurant les méthodes de management pour responsabiliser tout le monde, les professeurs en premier. Cela s'appelle transformational leadership. Et cette tâche nécessite le contrôle total de la classe, en tant qu'enseignant, et non simple professeur-stagiaire ou soutien scolaire, d'où pourquoi pouvoir affecter ses recrues immédiatement en tant que professeurs est obligatoire pour TFx et encore une raison pourquoi le concours tel qu'il existe en France (concours -->M2 en alternance) ne convient pas à TFF :
"In some countries, the government or teachers' unions did not allow placing a non-certified teacher in a classroom. Faced with these restrictions, some potential Teach For All affiliates had created programs placing recruits into classrooms as teaching assistants or had created academic after-school programs that complemented the public educational system. In the view of many at Teach For All, these alternatives did not give the prospective teachers the proper experience or perspectives that came with heading a classroom for which the teacher would be held accountable."
Et aussi, selon un autre document interne :
"The entrepreneur demonstrates thorough knowledge of policies governing teacher certification and placement requirements. The entrepreneur's business plan identifies potential opportunities and/or barriers to placement and outlines an action plan for securing participant placement and salaries. Identifies placement opportunities where participants will have placements that allow them to: teach full time (...); have full accountability for the students in their classroom."
Voilà ce que l'on peut appeler une idéologie : malgré le consensus parmi les chercheurs qu'une prise de responsabilité graduelle devant les élèves est préférable, notamment en effectuant des stages or mentorships comme proposent maintenant de nombreux programmes innovants de alternative certification aux Etats-Unis ainsi que le système actuel d'alternance de M2 en France, TFx persiste dans son besoin criant de prouver la capacité de ses nouvelles recrues à responsabiliser leurs élèves. 

Ce qui est bien déçevant pour une idéaliste qui voit le genre de politiques en faveur de l'enfance et l'éducation qu'il serait possible de mettre en œuvre avec des ressources pareilles. (Je ne parle pas de l'agence de communication.)

Les enseignants et les parents, pour la plupart d'entre eux, n'ont pas beaucoup de moyens, contrairement à cette machine politique.

Nous n'avons même plus de gouvernement démocratique. 

Mais nous avons nos valeurs, à partir des quelles peut naître une vision bien plus puissante que celle du néolibéralisme, cette idéologie qui voudrait nous faire croire que nous n'avons pas de choix.

Nous avons le choix de tenir responsable notre gouvernement, de lui tenir à mener des politiques selon nos valeurs, notre very own métarécit. Nous avons le choix, grâce à lui, d'obliger le global capital de faire preuve de sa prétendue générosité dans le cadre de programmes innovants qui font vivre nos valeurs en les transmettant à nos enfants.

Nous avons le droit de demander au gouvernement une transparence totale quant à ses actions, notamment quant aux accords conclus par le Ministère avec Teach for France, le financement de ce dernier, et les élus ayant facilité son implantation. Nous attendons toujours.


Nous avons le droit de refuser des systèmes d'évaluation et de collecte de data qui contribuent à perpétuer les inégalités, de réunir ensemble parents et professeurs pour proposer des systèmes d'évaluation conçus selon les besoins de nos communautés et non selon les besoins de McKinsey et Pearson, comme nous le conseille Behrent : 
"The growth in teacher, parent and student resistance to testing - however small at present - shows cracks in the neoliberal agenda for school reform which provide the opportunity to talk about genuine assessment. In this moment as resistance gains force, we need to shift the conversation from teacher quality to teaching quality, from evaluation to collaboration and from failing schools to the multitude of ways in which neoliberal policies have failed our schools and the communities they serve. Resisting the testing regime exposes the inequality at the heart of the neoliberal project, no matter how it cloaks itself in the mantle of equity and meritocracy. The ideological hegemony of neoliberalism depends on the notion that "there is no alternative," as Maggie Thatcher famously declared. By refusing to be objectified and quantified by the testing industry, test resisters open a space to imagine a progressive vision of education reform, rooted in social justice, not the free market."
Nous avons le droit de rêver. Ce n'est pas parce que le néolibéralisme des nineties s'est averé être un cauchemar, ni parce que le beau discours de Teach for All n'est autre qu'un cheval de troie pour faire de l'école une filiale de l'entreprise, que nous devons abandonner cette volonté pour le changement - le vrai - qu'il nous a inspiré. 




Anderson, Gary L. and Donchik, Liliana Montoro. "Privatizing Schooling and Policy Making: The American Legislative Exchange Council and New Political and Discursive Strategies of Education Governance." Educational Policy 2016 30(2): 322-364. (accès libre)

Antonio, Robert. "Plundering the commons: the growth imperative in neoliberal times." The Sociological Review 2013 61(2):18-42. (accès payant)

Behrent, Megan. "More than a score: neoliberalism, testing, and teacher evaluations." Workplace: A Journal for Academic Labor. 2016 26:50-62. (accès libre)

Saltman, Kenneth. "Learning from the neo-liberal movement: towards a global justice education movement." Journal of Educational Administration and History. 2015 Vol 47(3) : 315-326. (accès libre)

Lire aussi: Coffield, Frank. "Why the McKinsey Reports Will Not Improve School Systems." Journal of Education Policy 2012 27(1): 131-149. (accès payant)