samedi 1 octobre 2016

La Vie à la Maison


Je ne sais pas ce que je fais là. 

Il y a tout juste un an, étudiante en anthropologie, je passais par ici, me tardant devant la porte de cette charmante maison en brique rouge pour lire les annonces d’événements à venir scotchées sur la porte d'entrée. Il m'arrivait d'y assister, de prendre place dans les premiers rangs pour être tout près d'Olivier Barrot et son invité du mois. La dernière fois c'était Laure Adler et il était question du vrai Mitterrand donc je me suis mise à rêvasser ne pouvant supporter une version des faits autre que celle qui m'était chère.

 Un jour il y a un an je suis passée par ici sous ce même ciel lourd de fin septembre début octobre, j'ai franchi la porte de cette maison et je suis montée à cet étage par l'escalier étroit qui me rappelait les maisons à Amsterdam et j'ai attendu patiemment en lisant Les Pas Perdus pour la première fois le professeur pour parler de la possibilité d'un jour habiter ici.

Jamais une faculté n'a aussi parfaitement rassemblé tous mes centres d'intérêt sous un même toit : littérature, histoire, sciences sociales. Langue d'expression au choix. 

Je ne suis pas venue ici pour trouver réponse à mes questions, car à ce stade je sais bien qu'il n'y a pas de réponse, sinon cette maison. Enfermement euphorique.

Je me promène entre ses étages, au long d'un couloir qui aboutit à la salle de lecture où je baptise mien un spacieux bureau en bois laqué et un fauteuil vielle école cloué de cuir vert bouteille.



Même si l'air paisible y laisse songer, ce n'est pas une résidence d'écrivain ici et je ne crois pas qu'il soit possible de terminer un roman, non seulement en raison de la charge du travail, mais de la perfection de la chose : rien ne manque, sinon la conscience de sa fin. 

Avec chaque cours, chaque moment passé entre ces murs se renouvelle ma joie d'être encore vivante et en pleine possession de mes moyens. Même un simple verre d'eau cherché dans la cuisine et rapporté à la salle à manger où attendent nos sandwiches-baguette m'émeut.  

On me parle d'une connaissance qui serait commune, un jeune marxiste qui s'est mis à lire Foucault et vient de se suicider. J'avale une gorgée pour maintenir l'effet de cécité qui me permet pour l'instant un destin autre, resserre mon châle laineux pour rester emmaillotée dans cette émotion protectrice indissociable à la survie. 

Par une fenêtre entrouverte on accède au patio humide de la pluie de tout à l'heure. En bas, sur University Place, un flux grossissant d'élèves sort des salles de classes, il est 16h00.  J'observe dans l'écoulement quelques amis et quelques anciens amis que je reconnais à peine vue la nouvelle peau qu'ils ont endossée, et quelques bébés au cou laiteux et aux joues roses qui gâcheraient le silence nécessaire aux vers limpides.



Parfois l'après-midi, je dois quitter ce nid et marcher quelques rues jusqu'à la faculté d'éducation, Steinhardt, où j'apprends la public policy censée être plus efficace que la littérature pour apporter réponse aux maux du monde. Cette double scolarité me serait épargnée dans un monde autre, monde sans vautours milliardaires qui dans leur éternelle mission civilisatrice prennent d'assaut l'éducation de nos petits les plus fragiles qui doivent être à leurs yeux rendus rentables.

Mais ce jour-ci, c'est moi qui donne cours. Je dois remonter University Pl. jusqu'à la 14ème rue pour rejoindre ma propre salle de classe au sous-sol d'un dortoir. Avant de la connaître, j'avais imaginée une salle comme à la Maison, ornée de chandeliers et meubles de menuisier faits sur mesure et un vieux tableau pour écrire et s’empoussiérer de craie mains et hanches. Décidément, ma première salle de classe est un peu plus basique. 



Dans une petite demi-heure, les étudiants arriveront au compte-gouttes. J'efface le tableau blanc de ses formules mathématiques que je remplace de pronoms toniques, d'y et d'en. Parfois je pense à quand j'avais leur âge et venais d'arriver aux bancs de l'université en France, aux amphis surchargés où je n'ai pour tout vous avouer strictement rien appris, si ce n'était pas mon autodidaxie.


Dans l'intimité de cette salle, j'espère pour mes étudiants une expérience tout autre comme à la Maison. Je ne sais pourquoi moi fille d'immigrés irlandais affamés suis devenue francophile francophone, mais je sais que cette langue m'a libéré, que sans elle je n'aurais pas ces idées, ne connaîtrais pas ces sentiments, ne passerais pas ma vie ainsi, à les écrire et à les enseigner, dans l'entière conviction qu'une liberté pareille mérite d'être partagée.