jeudi 22 décembre 2016

Vigigender, un pari pour déstabiliser l’école publique






Concomitant aux efforts des réseaux néolibéraux de réforme scolaire, la mobilisation des réseaux néoconservateurs de réforme scolaire, souvent religieux et s’opposant à l’école publique laïque en faveur de la dite « liberté scolaire », permet de faire avancer auprès des classes pauvres et moyennes le projet capitaliste de privatisation de l’éducation publique, d’une manière graduée en obtenant le financement de l’offre éducative du privé par l’État, notamment en faisant appel au partenariat public-privé (Hill 129-132). En tant que lieu de formation aux subjectivités autorisées, l’école publique est un véritable champ de bataille où s’affrontent actuellement toutes les idéologies, dont celles prônées par les groupes néoconservateurs, qui rejettent le genre comme construction sociale indépendante du sexe biologique. Cette analyse interrogera les réseaux néoconservateurs dans le contexte scolaire français à travers la dite « théorie du genre », incarnée par le collectif Vigigender, éditeur d’un livret d’information à cet effet, intitulé « Le Genre en Images », coréalisé avec le Collectif Familles 94. Espérant apporter un contexte plus large aux analyses détaillées du livret déjà nombreuses, cette analyse tentera de situer le discours de la dite « théorie du genre » tant décriée par le collectif Vigigender en tant que tentative de stabilisation de l’objectif de réforme scolaire pour lequel militent ses réseaux membres, objectif d’ailleurs partagé avec les réseaux néolibéraux. Seront divulguées quelles « boîtes noires » le discours « anti-genre » tente en vain de construire ou de conserver, ensuite sera interrogé le potentiel de réussite de cette stratégie, et enfin seront proposées quelques pistes de réflexion pouvant mener à la déstabilisation de l’opération Vigigender.

Vigigender sous le prisme de l’Actor Network Theory

L’ensemble de cette analyse fera appel à la théorie d’acteur-réseau (ANT), autrement appelée la sociologie de la traduction, élaborée par Michel Callon, John Law, et Bruno Latour. Selon l’ANT, l’ordre du monde aussi bien social que naturel tel que nous en faisons l’expérience est un processus toujours en devenir. Le degré de stabilité de cet ordre, la vérité du « régime de vérité » en vigueur, dépend de la capacité de différents acteurs-réseaux à se rassembler autour d’un objectif commun afin de dicter et contrôler les conditions nécessaires au maintien de l’ordre, notamment en maîtrisant la circulation entre acteurs des discours, récits, pratiques, et autres quasi-objets (parfois appelés tokens), mais aussi en définissant les conditions et parcours d’accès (obligatory passage points) ouvrant sur les subjectivités autorisées, élaborées en fonction de l’objectif de stabilité souhaité. C’est par l’échange de quasi-objets que les acteurs-réseaux du processus renforcent leurs relations et incorporent d’autres acteurs, jusqu’alors restés actants car non-mobilisés dans le processus de performance. L’ANT est donc une théorie de la performance qui permet, en retraçant les relations entre acteurs-réseaux, de comprendre les pratiques d’assemblage – linguistiques, scientifiques, matériels, humains – maintenues par l’échange régulier de quasi-objets. Elle ignore l’existence de causes, déterminismes fatalistes, et essentialismes de toutes sortes, [1] comme les relations entre réseaux-acteurs ne sont jamais acquises et peuvent à tout moment être déstabilisées, mises à nu. [2] Chacun, animé ou inanimé, impliqué dans ce processus de performance est à la fois acteur et réseau, ayant à la fois la capacité d’exercer un pouvoir d’acteur individuel lors du processus d’échange et capable d’influencer les autres réseaux auxquels il adhère et/ou qui lui entourent. Il est aussi lui-même l’objet de l’influence des autres réseaux dont il est membre et/ou qui lui entoure. Les réseaux sont donc hétérogènes et symétriques, c’est-à-dire que « les conversations, textes, et techniques » sont accordés un potentiel d’influence égal aux acteurs humains en ce qui concerne leur capacité à intégrer et à entretenir par l’échange d’autres acteurs-réseaux (Callon and Law 168).

Cette analyse s’intéressera donc à la dite « théorie du genre » comme discours échangé entre les acteurs et réseaux proche du collectif Vigigender, afin d’interroger la manière dont une stabilité entre eux est maintenue, dans un processus qui vise à « rassembler » autour du genre un certain régime de vérité capable de déstabiliser d’autres régimes. Dans ce processus, le genre est une « boîte noire », une catégorisation trompeuse, une mystification de stabilité qui offusque la myriade d’acteurs-réseaux et quasi-objets qui participent ensemble à sa définition en devenir.

Selon l’ANT, les acteurs-réseaux qui opèrent sous la surface opaque de cette boîte-noire font l’objet d’une ponctualisation dans notre perception, étape qui donne une impression de stabilité à leur ensemble, qui fixe les limites et termes nécessaires à l’objectif visé, processus pourtant « précaire » de par la « résistance » qu’il peut rencontrer, parfois au point même d’exposer les acteurs-réseaux auxquels il doit sa stabilité (Law, “Notes of the Theory of the Actor-Network” 385). Pour démanteler une boîte noire, il suffit de s’intéresser aux controverses ou aux points de contestation où les acteurs se retrouvent pour tenter de définir ce qui est vrai, de fabriquer la connaissance (Latour, Science in Action 4). Le genre est tout naturellement un site de contestation en raison de son rôle dans la reproduction de structures sociales permettant l’accès aux ressources. Il faut ensuite discerner comment les acteurs parviennent à stabiliser les controverses dans l’articulation du genre (Lagesen 444). Quatre étapes peuvent être employés : la problématisation, l’intéressement, l’inscription, et la mobilisation (Callon 196).

Le processus de traduction, ou l’imposition de « sa définition d’une situation sur d’autres » (Callon 196), commence par la problématisation. Les acteurs-réseaux cherchent à devenir « indispensables à d’autres acteurs (...) en définissant la nature et les problèmes » d’une situation et puis « en suggérant que ceux-ci seraient résolus si les acteurs acceptaient de passer par l’obligatory passage point » défini et justifié par une vérité se voulant scientifique, dans le cadre de l’élaboration d’un régime de vérité. [3] Arrivé au stade de l’intéressement, c’est-à-dire le moment du processus où les acteurs-réseaux cherchent à engager de nouveaux acteurs dans les subjectivités déjà définies pour eux (Callon 196), les limites de participation permettront d’orienter la performance de ces nouveaux acteurs de manière à éviter qu’ils soient pris pour cibles par et engagés dans d’autres réseaux concurrents (Fenwick Edwards 28). Ensuite, l’inscription (enrolment) des acteurs-réseaux consiste en employer des stratégies qui permettent de relier l’ensemble des acteurs selon les rôles et tâches prévues pour leurs subjectivités (Callon 196). C’est le moment de formation des alliances entre acteurs (Fenwick Edwards 28). In fine, au stade de la mobilisation, il faut veiller à la bonne application et performance continue des pratiques prévues pour chaque subjectivité, notamment à ce que l’expérience que fait l’acteur de sa performance soit ressentie comme authentique et cohérente compte tenu des autres réseaux auxquels il adhère (Callon 196). Même si jamais tout à fait acquise, une certaine stabilité temporaire en découle et les acteurs deviennent davantage gérables et « mobiles », à travers le déplacement de leur corps, par exemple lors des manifestations, et dans leur échange de signes, par exemple dans la circulation de livrets qu’ils estiment les représentent collectivement (Fenwick Edwards 28). Sans les possibilités de performance grâce à ces « réseaux sémiotiques matériels », les acteurs-réseaux ne pourront pas être « assemblés et maintenus », ni engager de nouveaux acteurs par des « négociations et traductions » de leur régime de vérité (Fenwick Edwards 28).

Dans le contexte de cette analyse, on peut considérer l’étape de la problématique comme la tentative des réseaux néoconservateurs de reforme scolaire de faire croire qu’il existe un « échec » de l’école publique, en faisant croire qu’elle n’a pas respecté sa mission d’instruction en transgressant son autorité morale au détriment de l’autorité parentale, en se mêlant à ce que Anne Coffinier, lors de son discours à la Manif pour Tous le 20 septembre 2013, appela « la conscience de l’enfant », en enseignant la théorie du genre, et de faire croire aux acteurs que cette situation serait mieux remédié si les solutions proposées par les réseaux néoconservateurs, notamment par la Fondation pour l’École dont elle est présidente, pouvaient être traduites sur l’école publique, en commençant par modifiant les obligatory passage points promis à instaurer une école d’excellence.

Dans le cadre du genre, cette redéfinition signifie  d’abord de dicter les critères admises pour se définir homme ou femme, c’est-à dire en assurant le passage de tous par un point obligatoire de définition essentialiste qui réduit leur identité et orientation sexuelles au sexe biologique. Ensuite, le projet de réforme scolaire propose une modification de la structure de financement, une mise sous tutelle des institutions ayant fait la promotion la dite « théorie du genre », notamment l’école publique qui doit dorénavant renoncer à une partie des fonds publiques qui lui seront attribués, selon la politique du chèque-éducation. Enfin, en modification la manière que sont recrutés et formés les professeurs, en tant que sujets-modèles, en confiant leur formation au privé et en assurant leur mis sous tutelle en déléguant leur recrutement aux chefs d’établissement, il est possible de n'en retenir que la subjectivité souhaitée. L’étape de l’intéressement consiste en enfermer, en privant les acteurs, notamment les enfants et les parents, de droits et d’informations sur des subjectivités alternatives, en contraignant le développement de l’identité sexuelle de l’enfant, et en cherchant à légitimer le régime de savoir sur lequel ces subjectivités sont basées comme une question de science, par la circulation de quasi-objets et autres discours entre acteurs. L’inscription se passe sur le plan juridique, notamment en contraignant les acteurs, les professeurs et élèves en premier, aux rôles traditionnels du genre que leur assigne la loi par les droits, et sur le plan scolaire, en les limitant aux rôles de professeur et élève conçus pour eux selon les subjectivités souhaitées par les réseaux, notamment dans les écoles hors contrat membres du réseau et leur institution de formation des maîtres dédiée, l’ILFM. Enfin, la mobilisation peut se comprendre à la lumière du projet d’évaluation et de responsabilisation que les acteurs du réseau espèrent instaurer dans les écoles publiques.

Les débuts de la controverse du genre à l’école

            Le genre comme point de contestation à l’école peut être retracé au printemps 2011, quand plusieurs associations catholiques portent plainte pour protester contre la distinction faite dans les manuels de biologie entre comportement social et sexe biologique. Suite à une échange de discours circulé par les réseaux sociaux, les réseaux néoconservateurs concernés ont réussi à attirer l’attention du réseau de l’UMP, afin que 80 députés adhérent à leur cause et exigent le retrait des dits manuels, demande reçue par le Ministre de l’Éducation, Luc Chatel (Perreau, “The Power of Theory” 324). La pétition, un quasi-objet pour concurrencer ceux des manuels scolaires, fut également signée par 114 sénateurs (Robicis 899). Perreau y voit la preuve comme quoi la priorité des réseaux anti-genre, bien avant d’être l’opposition au mariage pour tous, fut de définir l’objectif de l’éducation nationale (“The Power of Theory” 324). La controverse portait sur quelques pages d’un manuel, intitulées « Devenir Homme ou Femme », qui distinguaient entre identité et orientation sexuelles (Robicis 899). Depuis l’incident, l’école publique est soupçonnée par ces réseaux néoconservateurs d’être « incubateur » de subversions diverses du genre et de ne pas respecter sa mission première : fournir une éducation « gratuite, obligatoire, et laïque » (Robicis 901).


Les premières résistances, linguistiques

D’autres controverses linguistiques ont suivi cet incident. Notamment une résistance suivant la recommandation [4] de la Commission générale de terminologie et de néologie de ne pas traduire les termes « masculin / féminin » sur les documents internationaux par « genre » car « la substitution du mot « genre » ne répond pas à un besoin linguistique et l’expression de sens du mot « genre » ne se justifie pas en français », décision ayant également donnée lieu à la création de l’Observatoire de la théorie du genre (Sénac 100-101).

Ensuite, a été proposé un amendement sur l’éducation au genre dans le cadre du projet de loi portant sur la « refondation de l’Ecole de la République » qui a proposé de rebaptiser « l’école maternelle » en « première école » ou « école préélémentaire » (Sénac 107). Les opposants au genre, dont le député UMP Xavier Breton, se sont félicités de l’échec du projet de loi à l’occasion d’une pétition par l’Observatoire de la Théorie du genre le 5 mai 2013, conflit suite à quoi le collectif Vigigender est né, à l’initiative de la Manif pour Tous (Sénac 107). 

L’ABCD de l’Egalité et les Journées de Retrait

            En décembre 2013, suite à une expérimentation à la rentrée du programme gouvernemental pour combattre les stéréotypes du genre, nommé l’ABCD de l’Egalité, dans cinq académies (Sénac 101), les parents furent priés par les réseaux anti-genre, coordonnés par Farida Beighoul et Alain Soral, deux militants de l’extrême gauche et de l’extrême droite respectivement, de garder leurs enfants à la maison pendant un jour désigné chaque mois pour protester contre l’enseignement du genre à l’école (Carton). Selon l’ANT, cette mobilisation de déplacement de corps peut être comprise comme une contre-performance pour rejeter l’école comme obligatory passage point défini par l’Etat à travers son réseau scolaire, et pour rejeter la construction de la subjectivité citoyenne et récits associés dont il fait la promotion, dans l’objectif de ne pas participer à la stabilisation du réseau. Nombreux sont les parents ayant participés à la mobilisation craignant l’enseignement de « l’homosexualité, du transgenrisme, et de la masturbation » à leur progéniture (Robicis 902), ainsi que l’intervention de « militants LGBT » (Sénac 101). L’échange d’informations sur la mobilisation s’est fait par les réseaux sociaux, mails, et SMS (Robicis 902). En réponse, le Ministre de l’Education, alors Vincent Peillon, a déclaré s’opposer à la « théorie du genre » (Robicis 902).  Ces journées de retrait ont reçu le soutien des mouvements de la droite catholique modérée et radicale mais aussi des groupes nationalistes (Sénac 101). Elles étaient également soutenues par Christine Boutin, ancienne ministre (Sénac 101). 

De l’ABCD de l’Égalité à l’Outil Égalité Filles-Garçons

            Najat Vallaud-Belkacem, alors Ministre des droits des femmes, a reconduit en 2014 l’épineux programme de l’ABCD de l’Égalité (Bereni Trachman 14). Les réseaux anti-genre ont de nouveau fait croire aux parents, en dépit des assurances de la Ministre, qu’il s’agissait d’un enseignement ayant pour objectif l’indifférenciation des sexes, au lieu d’un programme visant l’indifférenciation de l’égalité, l’indifférenciation des citoyens (Sénac 108). De nombreux parents se sont mobilisés pour un déplacement des corps de leurs enfants à l’occasion d’une nouvelle « journée de retrait » de l’école le 24 janvier 2014 (Sénac 109). Des rumeurs circulaient comme quoi il s’agissait d’une éducation « à la débauche » où les élèves étaient « incités à explorer de nouvelles pratiques sexuelles » (Sénac 102). Cette mobilisation a été stabilisée par la circulation de quasi-objets en formes de pétitions de la part de différents réseaux néoconservateurs militant vers le même objectif, dont le réseau néoconservateur S.O.S. Éducation, qui avait déjà mobilisé son réseau par le passé pour rejeter l’exposition du « Zizi Sexuel », et d’autres groupes tels quel la Fondation Lejeune, qui a diffusé à la rentrée 2016 des manuels anti-IVG dans les lycées publiques (Delorde). Son programme ayant été déstabilisé, la Ministre a annoncé le retrait du programme de l’ABCD de l’Égalité et son remplacement par un « Outil d’égalité Filles-Garçons », mis à disposition sur le site-web du Ministère et dont la circulation parmi les écoles du réseau ne se fait pas de manière coordonnée mais selon l’agenda des établissements (Sénac 102). Cet « outil » n’inclut pas le terme « genre » et certains enseignants n’arrivent pas facilement à l’implémenter du fait qu’il s’agit justement d’un « outil » et non un programme dédié (Battaglia). Son format d’outil le rend moins sujet aux attaques coordonnées potentiellement déstabilisantes des réseaux néoconservateurs, car ce n’est pas un véritable « programme » pouvant facilement se prévoir.

Les réseaux du collectif Vigigender

            Le premier réseau du Collectif Vigigender est La Manif pour Tous (LMPT), dont est membre Anne Coffinier, directrice générale de la Fondation pour l’Ecole, réseau à travers quoi elle lutte pour la mise en place du chèque-éducation, l’autonomie des établissements notamment en matière de recrutement des professeurs, et le financement par L’État des écoles hors contrat, comme celles gérées par la Fondation Espérance Banlieues, d’ailleurs abritée par la Fondation pour l’École. Mme Coffinier intervient régulièrement lors des manifestations publiques de LMPT, pour promouvoir les politiques éducatives de ses initiatives (voir par exemple un de ses discours à l’Annexe A). Le collectif Vigigender est référencé sur les espaces de communication de la Fondation pour l’École, tels que son blog ou encore son compte Twitter. La directrice de Vigigender, Esther Pivet, a signé un billet sur le blog de la Fondation pour l’École intitulé « La théorie du genre est-elle enseignée à l’école ? Preuves à l’appui » et donne d’ailleurs  cours à l’ILFM, géré par la Fondation pour l’École, sur « la jeunesse face à la théorie du genre ». Vigigender est également référencé sur de nombreux espaces du LMPT. LMPT est un réseau pouvant regrouper des acteurs individuels mais pouvant aussi rassembler les réseaux affiliés à l’Église catholique, tels que Opus Dei ou les réseaux anti-avortement. C’est grâce à la stabilité de jadis de l’Eglise catholique, de son monopole d’antan sur le régime de vérité, que LMPT trouve rapidement un soutien financier et logistique lors de ses mobilisations et même les corps humains à déplacer (Robcis 904).

Vigigender ambitionne de « stopper la diffusion auprès des enfants du concept de gender, qui porte atteinte à la construction de leur identité sexuelle homme / femme » (Sénac 101), et reprend un argument du Vatican, élaboré pendant les années 90, comme quoi le mariage pour tous est une conséquence de longues années de l’enseignement du genre, qui n’est autre, dans leur régime de vérité, que la « dénaturalisation » de la dichotomie binaire, le déclin de l’échange de corps conçus conformément à la loi naturelle ayant permise d’assurer la stabilité de la « famille française traditionnelle » (Perreau, “The Power of Theory” 307).

Le livret Vigigender et ses parti-pris

C’est dans le contexte de ces mobilisations qu’est né un nouveau quasi-objet, le livret « Le Genre en images : quelle société voulons-nous pour nos enfants ? », édité par le collectif Vigigender. En plus de sa grande présence internet à travers un site-web soigné et des réseaux sociaux animés, sans évoquer ceux de ses antennes départementales, ce livret d’une cinquantaine de pages vise à informer les parents, preuves à l’appui, de l’enseignement du genre à l’école mais aussi la diffusion de la « théorie du genre » dans la société plus généralement. Pour la rentrée scolaire 2016, Vigigender a distribué des copies physiques du livret, également mis à disposition sur son site-web, aux écoles publiques en France. Le livret explique que le genre est « un concept sociologique idéologique » qui s’égare de la vérité biologique telle que dictée par la loi naturelle, un parti-pris essentialiste. L’Education nationale y est épinglée comme autorité morale s’opposant à l’autorité parentale, et le genre comme nouvelle moralité nécessaire au projet des « élites » d’indifférenciation des sexes et marchandisation du corps. Cette moralité, laissée à son gré, pourrait engendrer une société nouvelle, marquée par des structures familiales s’opposant à la structure traditionnelle, c’est-à-dire hétérosexuelle et monogame. Les institutions supranationales et nationales y sont aussi critiquées pour leur complicité au projet de genre, orientant toute considération amorale et matérielle de leurs politiques économiques néolibérales (amorales) vers un système de  moralité traditionnelle propice au projet capitaliste d’exploitation et d’accumulation matérielle.

Dans son livret, Vigigender accuse une « minorité militante » de professeurs d’enseigner le genre et plaide pour sa cessation, au nom du respect de « l’intimité des enfants ». En comprenant cette situation à l’aune de l’étude de Michel Callon, les enfants sont un muted group comme les coquilles Saint-Jacques à Saint-Brieuc, et Vigigender occupe le rôle d’autorité scientifique, cherchant à modifier les pratiques des parents auprès de leurs enfants à qui l’école est chargée d’imposer sa vérité.

Les stratégies de Vigigender pour engager les acteurs

Le livret vise à semer la méfiance envers l’Etat et l’Education nationale parmi une population fragilisée par les politiques néolibérales d’austérité dans le contexte de la mondialisation. Vivigender n’est pas plus une initiative qui se concerne pour le genre que la Fondation pour l’Ecole est une initiative qui se concerne pour l’éducation : plutôt, il s’agit non autre d’un réseau cherchant à traduire auprès d’autres acteurs-réseaux sa définition du problème, notamment qui est autorisé par la société à jouir de droits et de recevoir sa juste répartition de ressources. Le collectif Vigigender doit être pris au sérieux en tant qu’assemblage d’acteurs-réseaux pouvant divertir les attentions et efforts d’autres acteurs, notamment parents et certains professeurs, vers la défense d’un récit social hétérosexiste profondément matérialiste au détriment d’autres acteurs-réseaux qui militent pour la défense de l’école publique et l’égalité économique par l’extension de droits.

Le discours de Vigigender devient donc un quasi-objet capable de coopter l’accord parental pour le démantèlement de l’école publique. Selon Sénac, « les détracteurs de ladite « théorie du gender » mettent en question le rôle de l’Etat dans l’éducation des enfants » (99). Il s’agit de faire appel les besoins darwinistes des parents pour que ceux-ci s’accordent avec les besoins darwinistes du capital. L’enjeu est comment proposer des subjectivités parentales qui soient en accord avec l’objectif capitaliste, de manière à ce que ces subjectivités soient ressenties comme identités authentiques. Les réseaux néoconservateurs espèrent intégrer les parents par la boîte noire du genre, en instrumentalisant la survie biologique, la capacité de reproduction biologique future de leurs enfants, de même que les réseaux néolibéraux espèrent les intégrer en veillant à leur survie économique, à leur capacité de reproduction sociale. Le développement d’une identité sexuelle et d’une orientation sont des obligatory passage points pour accéder à la vie en société.
 
            Vigigender a le sens du réseau et s’est décliné depuis sa création en « comités de parents-Vigilance-Gender » au sein des communautés scolaires ainsi qu’au niveau départemental (Sénac 101). Sur son site web, unique à tous ses sous-réseaux afin de mieux contrôler la diffusion de son récit, on peut facilement demander d’être mise en relation avec “Mon Référant Vigigender” départemental par mail. Il existe également, en plus de sa chaîne Youtube principale, des chaînes des collectifs départementaux, où l’on peut apprécier des vidéos sur « les différences cérébrales cognitives entre hommes et femmes » et « les différences de capacité d’empathie. » Il est de même pour ses comptes Twitter et Facebook, où ses publications sont souvent relayées sur les comptes de réseaux associés, [5] tels que LMPT, La Fondation pour l’Ecole, Espérance Banlieues, et S.O.S. Education.

Vigigender s’adresse aux parents sans discours confessionnel ou politique. Le collectif invite les parents à devenir acteurs du réseau, à rejoindre l’alliance des réseaux afin d’informer d’autres parents et professeurs sur les dangers du genre. Le livret sur le genre est un quasi-objet stabilisant qui permet de relier ensemble les acteurs-réseaux de parents, départements, et autres réseaux de réforme néoconservateurs. En plus d’être facilitateur de prise de décision, un livret physique peut encourager la stabilité future en servant de référence physique pouvant être consultée en cas d’incertitude future (Fenwick Edwards 132). Les préoccupations des parents concernés par les besoins de reproduction sociale de leurs enfants y sont instrumentalisées, permettant de les intégrer en tant qu’acteurs dans l’objectif de redéfinir l’école publique selon des besoins des réseaux néoconservateurs, besoins capitalistes et anti-démocratiques offusqués par le langage républicain et universaliste qu’ils emploient, non éloigné de celui employé par LMPT. 

La stratégie visuelle de Vigigender

Vu à travers l’ANT, la stratégie visuelle de Vigigender peut être une tentative de déstabiliser les quasi-objets des réseaux féministes ou LGBT+ en diluant la stabilité de leur identité visuelle, car son logo reprend un caractère militant, écarlate, avec les signes de sexe masculin et féminin mises à égalité, à la manière que les mouvements religieux ont déjà emprunté des réseaux progressistes leurs signes, discours, et pratiques, notamment les signes du « gaypride » (Perreau, “Power of Theory” 312). Cette identité visuelle n’est pas cohérente avec les autres quasi-objets des réseaux rassemblés autour de Vigigender, qui ont tous comme thème la croissance, le développement, ou la famille. Pour les logos de la Fondation pour l’Ecole, d’Espérance Banlieues, ou bien de l’ILFM, il s’agit du même enfant, avec une tête de bourgeons, ce qui renforce la stabilité entre ces réseaux.

Il est important de se rappeler que la stabilité des quasi-objets n’est jamais acquise. Perreau explique que les acteurs-réseaux anti-genre se sont emparés des pratiques sémiotiques traditionnellement associées à la gauche et la cause ouvrière, chose possible depuis que le Parti Socialiste a délaissé ce public militant et critique (“Power of Theory” 306). Cette stratégie s’inscrit dans une dynamique de victimisation, de subordination, de domination (319), mais illustre à succès l’instabilité même des réseaux et leur imbrication dans les quasi-objets qui ne sont jamais définis que par la bonne volonté des réseaux impliqués dans leurs parcours d’échange. En l’absence de stabilité, il devient alors possible d’y associer de nouvelles représentations et subjectivités, dans ce cas un prétendu « républicanisme » qui oppose nation et individu. C’est suite aux discours de ces réseaux dans ce sens que Najat Vallaud Belkacem, alors Ministre des droits des femmes, a abandonné un projet de réforme portant sur les droits des beaux-parents en février 2014, afin « d’apaiser  la société française » (Perreau, “The Power of Theory” 308).

Le grand complot des élites

Le collectif Vigigender affiche une méfiance soutenue envers les organisations supranationales, dont la plupart sont d’inspiration néolibérale, en raison de leur complicité dans la promotion du genre. Il s’agit par exemple de l’ONU, de l’OMS, ou encore des multinationales, telles que « les grandes banques internationales » décriées par le magistrat Patrice André lors de la Manif pour Tous en mars 2013 (Robcis 898). Selon Robcis, cette méfiance envers les organismes internationaux remonte à un conflit entre le Vatican et l’ONU, lors de la conférence internationale sur la population du Caire en 1994, et ensuite à la conférence sur les femmes au Pékin en 1995, car l’Eglise estimaient ces événements marqués par un « agenda du genre » (903-904). Les projets de l’ONU ayant suivi, portant sur la décriminalisation de l’homosexualité dans le monde, ont aggravé la situation (Perreau, “Power of Theory” 324).

La boîte noire du complot empêche l’engagement citoyen

La stratégie de Vigigender est de faire croire aux actants et acteurs rassemblés par ses réseaux qu’il existe une cause, un complot enfoui, un projet profondément déshumanisant de marchandisation de l’homme qui se propage non par une politique économique quelconque mais par une idéologie, la dite « théorie de genre », et que ce complot est financé par des acteurs-réseaux bien plus puissants qui cherchent à établir une société anomique d’indifférenciation des sexes pour une raison qui demeure mystérieuse. [6] En laissant les acteurs dans le suspense, toujours en quête de cette cause mystérieuse, leur attention est détournée de leur capacité, en tant qu’acteurs impliqués et pouvant s’impliquer au sein des réseaux, d’ouvrir d’autres boîtes noires matérielles, concrètes, comme la reproduction sociale. Vigigender profite de leur mécontentement pour les orienter vers d’autres acteurs – l’Église, l’école privée, la famille, le capital, l’ancienne élite – qui partagent un récit commun : celui de l’accumulation matérielle traditionnelle, dissimulée derrière un récit de la stabilité des réseaux d’antan. En suggérant un complot de l’élite mondiale, Vigigender oriente le peuple vers une autre élite toute aussi élite, en l’occurrence catholique, royale, de droit divin. Lors d’un entretien accordé aux Contribuables Associés (voir l'Annexe B), Anne Coffinier, énarque et normalienne, dit même s’opposer à l’idée de vouloir importer des mouvements scolaires internationaux en France, jugeant ceux-ci défavorables aux élites françaises. Par ailleurs, la président du collectif Vigigender, en tant que polytechnicienne, appartient également à l’élite.

Ce complot peut empêcher les acteurs qui y adhèrent de problématiser l’aspect critique et matériel de l’existence au détriment d’une dictature d’idées incarnées dans la théorie du genre. Selon Latour, le pouvoir n’est jamais un cause, mais un effet, matériel et doit être exercé afin d’être maintenu, étant accordé par d’autres acteurs (“The Powers of Association” 265, 268). L’ANT ne s’intéresse pas aux acteurs mais aux relations entre acteurs, à la formation et au maintien de ceux-ci (Fenwick Edwards 127). Ainsi, pour que les dominés du peuple prennent en main leur sort, il est nécessaire de cibler non les institutions, mais les relations entre celles-ci et d’autres réseaux pouvant leur prêter une stabilité, afin de manipuler à son avantage les échanges qui permettent d’entretenir le pouvoir de ces réseaux. Les politiques éducatives mondiales de réforme, notent Fenwick et Edwards, trouvent leur succès non par « une exercice d’autorité d’en haut, mais par un travail important d’assemblage qui tissent des liens entre valeurs diverses et opposées » (134). [7] La capacité à rassembler acteurs diverses et à les investir dans la politique publique pour en tirer bénéfice commune crée un cercle vertueux et fait la durabilité d’un projet politique qui permet de garder contre son annulation par une situation politique moins stable (Bardach 42). [8]

Mais les acteurs ne sont donc pas encouragés de penser les réseaux dominants ainsi, sujets à l’instabilité et nécessitant la cooptation des acteurs dominés dans l’exercice de leur pouvoir. Les acteurs sont encouragés à accepter la suffisance de la subjectivité de victime qui leur est proposée par Vigigender, victimes du déclin de la stabilité de la boîte noire du sexe biologique, complot institutionnel coordonné par les médias et politiques [9] et même des réseaux parentaux. [10]

La boîte noire du genre cache les relations de domination

Selon Perreau, il est nécessaire de produire des catégories absolues, en l’occurrence, la différence sexuelle, afin de prétendre à la vérité absolue (“The Political Economy” 356). Le genre dans cette perspective est une « remise en cause de l’ordre symbolique universel de la complémentarité des sexes » (Sénac 89). Une fin de complémentarité dans la vie privée, d’exploitation par les subjectivités traditionnelles du genre, peut alors conduire à une remise en question des autres relations marquées par la complémentarité dans la sphère publique, par exemple celle dont dépend l’exploitation économique. Une telle remise en question peut déstabiliser les subjectivités jusqu’alors vécues comme authentiques et exclusives, compromettant le fonctionnalisme sociale et économique.

Le genre est aussi une histoire de hiérarchie. Selon Bereni et al, « la troisième démarche consiste à appréhender les relations sociales entre les sexes comme un rapport de pouvoir », c’est-à-dire qu’il existe des relations hiérarchisées et non seulement des différents selon son genre, et un distribution inégale de ressources et symboles (6). Vigigender défend le mariage comme idéal avantageux à la femme, mais selon Vogel, les discours défendant le mariage comme lieu d’amour réciproque, de maternité, ou encore de complémentarité des sexes, valident la norme de « subordination » au lieu de s’y opposer (39). [11] A la manière que la contraception et l’avortement ont permis d’exposer la boite noire de la procréation, l’ouverture de l’accès au mariage expose une institution qui permet les conditions nécessaires à la reproduction biologique et à l’accumulation matérielle. Les lois et droits agissent également sur notre perception de nous mêmes et des autres. Naturellement, avec la déstabilisation de cette hiérarchie de genre, il advient une déstabilisation de la hiérarchie dans les statuts de « époux » et « épouse », le mariage étant traditionnellement le lieu responsable pour la production d’hommes et femmes (Vogel 41), tout comme le travail et l’école fabriquent des subjectivités dominants et dominés.

La boîte noire du genre cache l’ordre sociale

Tout comme le mariage, l’école est également une boîte noire qui demande d’être exposée, étant longtemps au service de la bourgeoisie dans leur course au capital culturel dans le cadre d’une stratégie plus large de reproduction sociale. Mais elle est aussi un lieu de socialisation et de construction de l’identité du citoyen futur, un obligatory passage point du récit dominant de l’Etat, chargée de discerner les subjectivités promues ou interdites. C’est ainsi que cette institution se trouve en ligne de mire des idéologies qui cherchent la domination sociale en instrumentalisant comme le font LMPT et autres réseaux anti-genre avec la boîte noire du genre. Selon Foucault dans Surveiller et Punir, l’école est un lieu de surveillance de la bonne conformité au régime de vérité en vigueur, faute de quoi l’élève est puni, si possible par lui-même, d’une manière indirectement violente. Les groupes défavorisés sont parvenus à comprendre le rôle de l’école dans la domination sociale mais plutôt que de tourner leur attention vers le processus politique qui permettrait de demander des meilleures conditions d’accès, ils ont tourné leur mécontentement vers les professeurs, qu’ils voient comme complices dans l’inégalité économique qui leur est imposée (Viguier 64). Les valeurs et pratiques des profs sont remises en question et cette remise en question est instrumentalisée par le discours néolibéral et néoconservateur de réforme.

Cooptation des stratégies néolibérales et néoconservatrices de réforme scolaire

A l’aune de l’ANT, et comme peut être observé sur la scène politique du système éducatif américain, les réseaux de réforme scolaire visant la mise sous contrôle privé de l’école publique ont souvent pour stratégie de se rejoindre afin d’accéder à une autorité et stabilité plus grandes, même si leurs régimes de vérité ne s’accordent pas parfaitement entre eux. Il existe un certain potentiel de cooptation des réseaux rassemblés par le collectif Vigigender avec les réseaux de réforme néolibéraux en France, une convergence d’intérêts déjà observée ailleurs en Europe, comme en Italie (Grimaldi et Serpieri) et en Royaume-Uni (Furlong). Les deux camps travaillent dans un objectif commun,  ensemble contre l’éducation publique, pour imposer le chèque-éducation et autres politiques conformes à leur logique darwiniste. Plutôt que de penser ces réseaux comme travaillant de concert de manière réfléchie afin de garantir la stabilité de leur domination sociale et économique, il est plus utile de les penser comme travaillant pour atteindre un objectif commun qui cherche in fine à intégrer l’école dans les réseaux du capital, hors du réseau du service publique, le seul encore sous contrôle démocratique.

Cette cooptation est facilitée par les discours d’acteurs-réseaux néolibéraux, par exemple les think tanks de l’iFRAP ou la FondaPol, avec qui ils partagent l’objectif du chèque-éducation et les mêmes politiques de recrutement des professeurs et d’autonomie des établissements. Ils peuvent aussi se référencier entre eux, par exemple en employant un langage commun (« écoles de la honte », « écoles/profs/élèves libres et responsables »). Ils font tous les deux la promotion de Teach for All, initiative mondiale pour déprofessionnaliser les professeurs et redéfinir leur subjectivité selon les valeurs de leadership et d’esprit de service. La Fondation pour l’Ecole y a même consacré un billet élogieux sur son blog en avril 2015, « Teach for All: Réussir là où le système traditionnel éducatif a échoué », un mois avant que l’association Teach for France, branche française de Teach for All, soit enregistrée. Par ailleurs, la Fondation pour l’Ecole, et les Fondations qu’elle abrite telles que la Fondation Espérance Banlieues, citent régulièrement le discours de l’OCDE et contribuent ainsi à l’autorité de son quasi-objet pour surveiller et punir, l’examen PISA. L’OCDE est une véritable voix néolibérale dans l’éducation et le PISA permet de traduire son régime de vérité sur ses pays membres.

Par ailleurs, les réseaux néoconservateurs partagent le goût pour l’évaluation et la responsabilisation. Anne Coffinier parle souvent de la nécessité pour les écoles d’être tenus responsables [12] et Vigigender et LMPT se déplacement souvent aux réunions  parentales pour encourager les parents de se présenter aux listes indépendantes de l’école afin d’encourager l’implémentation de ces politiques (Pech).

Un nouvel obligatory passage point pour l’école : un financement opaque

L’école publique est une boîte noire, en ce qu’elle est financée par le privé. Donc la question n’est pas, comme les réseaux s’abonnant au collectif Vigigender aimerait faire croire, entre école publique et école privée, mais plutôt entre structures possibles pour mitiger le financement privé de manière démocratique. Quels sont les droits qui déterminent qui y aura accès et sous quelles conditions ?

Tout comme les acteurs des réseaux néolibéraux de réforme, Vigigender et la Fondation pour l’Ecole aiment les structures de financement opaques. Les lecteurs du livret sont priés d’adresser leurs dons, déductible à la hauteur de 66% de l’impôt sur le revenu, à l’organisme opaque Philopolis, pourtant introuvable dans le Journal Officiel. Ces réseaux fonctionnent comme « boite noires » pour la défiscalisation et contribuent au déclin du service publique.

L’autre face de cette nouvelle stratégie de financement est le chèque éducation et le financement direct des écoles hors contrat par l’Etat. Dans l’entretien qu’elle a accordé aux Contribuables Associés ainsi que lors de son discours devant la Manif pour Tous le 20 septembre 2013, Anne Coffinier dit vouloir instaurer le chèque-éducation, moyen de financement qu’elle estime le plus juste socialement. Il s’agit d’une stratégie alignée avec les objectifs des réseaux de réforme néolibéraux.

Un nouvel obligatory passage point pour devenir professeur

Par ailleurs, la subjectivité enseignante proposée par les réseaux de réforme, néoconservateurs comme néolibéraux, est une subjectivité non-autonome de servitude, marquée par une formation par le secteur privé et un recrutement par les chefs d’établissement. Ce sont des politiques qui contribueraient à l’affaiblissement de réseaux syndicaux. 

C’est alors qu’Anne Coffinier a fondé l’ILFM, pour préparer les professeurs destinés à enseigner dans les écoles sous-contrat. Elle a confié aux Contribuables Associés qu’elle estime la crise de l’éducation publique en France attribuable aux professeurs, notamment leur statut de fonctionnaire et leur manière d’enseigner l’économie qui se focalise trop sur la macro-économie. Elle appelle lors de son discours devant la Manif pour Tous pour que les acteurs de LMPT deviennent eux aussi professeurs afin de reprendre l’enseignement de leurs enfants des mains de l’Etat.


La guerre des subjectivités : l’homme libre vs. L’homme nouveau

Le plan néoconservateur pour assembler la boite noire de l’école tout comme son projet essentialiste pour le genre est d’invoquer un retour aux savoirs fondamentaux, au respect des faits.  Leur tentative de maintenir, par le langage et autres codes symboliques, la réduction de l’identité aux faits biologiques peut ainsi être considérée comme une tentative de maintenir la société en conformité avec les processus de reproduction. Dans un entretien accordé à l’émission Bistro Libertés, Anne Coffinier prône un « travail bien fait » et partage l’opinion des réseaux de réforme néolibéraux qui mettent l’accent sur la capacité de l’élève à s’autoréguler, à intérioriser la gouvernance, à s’auto-discipliner afin qu’il ne soit pas nécessaire d’exercer sur lui une violence directe. Elle semblerait partager l’avis des réseaux néolibéraux que cette subjectivité passive et obéissante soit parfaitement apolitique. Cet homme libre par ses savoirs fondamentaux s’opposerait à la subjectivité de l’homme nouveau, qui  vise une transformation sociétale : [13]  

« Une école doit être une école, c’est-à-dire qu’elle doit enseigner des connaissances exactes, scientifiquement conformes, si on veut à l’état de la recherche, et pas des idéologies ou des utopies ou des idées vagues que l’on pouvait collecter ici ou là. Or, ce problème, de qualité scientifique des professeurs, vous pouvez le trouver aussi bien dans le public que dans le privé sous contrat, dans le privé hors contrat, partout. Ca découle avant tout de la question de la formation des professeurs, comment on les forme, est-ce qu’on développe vraiment leurs connaissances scientifiques, leurs connaissances disciplinaires avec exigence, ou est-ce qu’on considère que l’essentiel c’est la pédagogie, après tout le contenu ils en savent bien assez (...) dans les ESPE le contenu ne pèse pas lourd (....) après, il y a la question de l’état d’esprit. L’état d’esprit de service de la vérité pour employer un grand mot, eh bien, soit vous êtes dans une logique où le professeur est dans un état d’humilité où il cherche à donner ce goût de la vérité, du service de la vérité, soit vous êtes dans une logique ou vous utilisez les disciplines pour former un homme nouveau, et nous y voilà la question de neutralité, les écoles publiques le disent, elles veulent changer (...) la société en changeant la mentalité des enfants pour faire une société nouvelle. Ils veulent former un homme nouveau à travers ce que l’on apprend à l’école, donc si vous avez un agenda politique si fort à l’école, donc forcément la neutralité politique est inexistante. »


Le genre vs. le savoir fondamental

            Cet appel pour un retour aux « savoirs fondamentaux », d’ailleurs partagé par le réseau de réforme néoconservateur S.O.S. Education, n’est pas sans rappeler la demande de LMPT pour que le gouvernement s’occupe des problèmes économiques des gens « normaux » en priorité, comme si les combats d’inclusion et de droits étaient sans rapport ou incompatible avec l’amélioration économique des acteurs dominés. Perreau explique que « cette panique face à l’inversion de la norme trouve son expression dans l’appel pour un « retour à la norme » mais est en fait une question de droits » (“The Political Economy” 354). Dans le cas des réseaux néoconservateurs de réforme scolaire, les « savoirs fondamentaux » sont une sorte d’essentialisme, car se concentrer sur eux au lieu de l’enseignement du genre permet d’empêcher la prise de conscience critique de sa situation, l’injustice du régime de vérité en vigueur. Comprendre le genre comme construction sociale dans notre aperception est une étape essentielle dans notre construction d’autres savoirs.

 Le collectif Vigigender décrie l’enseignement du genre comme une invitation à la débauche réduisant le genre à une histoire de plaisir au lieu d’exposer son rôle dans les conditions économiques et politiques qui rendent possible la vie et la survie : le genre est tellement plus qu’une simple question de plaisir charnel, mais un jeu de subjectivité délicat dans lequel il faut se prendre avec prudence afin de survivre. Le livret fait bien le lien avec l’aspect économique et matériel de la marchandisation du genre, mais suggère que cet aspect, notamment incarné dans les droits à la reproduction biologique, à une présence dans l’espace publique et culturelle, à pouvoir occuper un travail même, est réservé uniquement pour ceux qui sont bénis, conformes au récit hétérosexiste, par la loi naturelle, c’est-à-dire pour qui le sexe biologique s’aligne avec leur identité et orientation sexuelles. [14] Vigigender conteste l’ouverture des pratiques reproductives, économiques et matérielles, telles que la filiation et la grossesse, à tous, et suggère qu’elles doivent être réservées à ceux ayant naturellement hérité leur conformité au régime de vérité.

Le pari scolaire du « genre » : risques d’instabilité

            Le genre est une boîte noire de plus en plus vulnérable à déstabilisation, et donc un pari très risqué comme point de contestation des réseaux de réforme néoconservateurs en ce qui concerne leur objectif pour l’école. Il est concevable que d’autres associations pour la défense de l’éducation hors contrat apparaissent en France, davantage laïques à l’instar du National Association of Independent Schools (NAIS) aux Etats-Unis, afin de faciliter l’implantation et l’investissement de modèles et groupes scolaires internationaux dans l’Hexagone, une fois que les lois portant sur l’encadrement de l’éducation publique s’assoupliront. Le collectif Vigigender et les réseaux associés peuvent être jugés par les investisseurs potentiels de privatisation comme un réseau trop volatile, de par la facilité à ouvrir la boîte noire de la « théorie du genre » sur laquelle ils se sont bâtis.

Il existe aussi un vrai problème de dissonance pouvant être engendré par les discours des acteurs des réseaux néoconservateurs et qui pourrait empêcher la cooptation de nouveaux acteurs et nuire à la stabilité de tous les réseaux. Par exemple, l’écrivaine opposée au genre, Bérénice Levet, écrivaine d’ailleurs citée dans le livre Vigigender, épouse une philosophie éducative anti-utilitaire et critique de l’OCDE, ainsi que les politiques d’évaluation et de responsabilisation et le retour aux « savoirs fondamentaux » (Feertchak). Ce sont des pratiques phares des réseaux néolibéraux tels que Teach for All, au même titre que l’éducation sexuelle à l’école (“Why Sex Ed Matters for Student Achievement”). Par ailleurs, Anne Coffinier a confié lors d’un débat avec Alain Juppé retranscrit sur le blog de la Fondation de l’Ecole s’opposer à la pratique de teaching to the test et à l’école pensée en termes de besoins économiques, bien qu’elle fasse la promotion des politiques de l’OCDE qui contribuent à ces pratiques et a même publié sur le même blog un entretien avec Andreas Schleicher, directeur des politiques éducatives pour l’OCDE. Tout en prenant leurs distances avec les réseaux néolibéraux de réforme, les réseaux néoconservateurs s’en servent comme référence quand il faut pour valider leur objectif de privatisation.

Le pari social du « genre » : risques d’instabilité

En ce qui concerne la boîte noire de la « théorie du genre » même, selon l’ANT, la technologie est un acteur au même titre que tout autre, non simplement un « outil » passif. Avec la démocratisation des technologies médicales, telles que la PMA et la GPA ainsi que les traitements de transition sexuelle, il existe une influence inévitable sur le rapport d’un acteur à ses capacités biologiques et donc une modification de la place qu’il accorde aux capacités biologiques dans ses relations avec d’autres acteurs et dans les représentations et subjectivités qui lui sont acceptables et agréables, ainsi que dans sa relation avec les quasi-objets, notamment culturels, juridiques, et médicaux, dont la diffusion est désormais assurée à l’échelle mondiale grâce à la technologie. [15] Par ailleurs, avec la modification du rapport au temps engendré par la présence des ces nouvelles technologies, leur influence à travers les réseaux est d’autant plus assurée. Selon Lagesen, le genre est fluide et souple car de nouvelles associations sont toujours crées, et d’anciennes dissoutes (444). Les peurs de Vigigender d’un basculement vers une indifférenciation de sexes n’interrogent pas le rôle potentiel de l’évolution technologique dans ce sens, et n’invitent pas les acteurs à problématiser davantage l’influence potentielle de la technologie sur nos identités genrées, prise de conscience pourtant critique.

Avec davantage de division de travail, une conscience collective moindre entraînant une hausse de solidarité organique, l’imposition sur d’autres réseaux d’un seul régime de vérité, d’un seul récit préféré, par un acteur ou réseau, devient de plus en plus difficile à justifier. De plus, protester contre le genre tout en se vantant de défendre le seul récit vrai, ne semble pas justifiable à long-terme, car si ce récit – que notre identité ressentie est réductible à notre sexe biologique – était vrai, il n’y aurait pas besoin de défendre une telle évidence, car l’on reviendra toujours à cet état naturel. Suggérer qu’il soit possible d’être endoctriné par la théorie du genre au point d’être dépossédé de son « genre naturel » est de reconnaître que l’identité sexuelle est bel et bien une construction sociale. [16] Vigigender paraît ainsi plus intéressé par le sexe que les promoteurs de la « théorie du genre » qu’il décrie, car plus la société tend vers la multiplicité de genres et la science vers la diversité de la variation biologique humaine, plus le récit hétérosexiste monogame est exposé comme une histoire élaborée aux fins du maintien de l’ordre sociale traditionnel et des pratiques de reproduction biologique et d’accumulation matérielle ayant permis l’essor de l’économie capitaliste.

Par ailleurs, il existe, conformément aux propos de Marx comme quoi la religion serait un reflet du monde sociale, que Dieu serait en quelque sorte une boîte noire du déterminisme social, [17] un indéniable déclin de la stabilité des réseaux religieux et de la religiosité en France, même si « l’empreinte sociale » du Catholicisme reste importante (Béraud 346). Le fait qu’il n’y ait pas de référence directe faite à la religion dans les discours et quasi-objets de Vigigender est la preuve comme quoi d'autres réseaux sont parvenus à redéfinir les limites des discours admissibles. La boîte noire de la religion a déjà été déstabilisée et exposée, notamment en tant qu’institution permettant une survie et accumulation grâce aux diktats de la monogamie, du mariage, et de la filiation.

Conclusion : stratégies pour coopter les acteurs de Vigigender

Afin de faciliter la prise de conscience de la nécessite d’une éducation au genre, ceux luttant pour l’égalité des droits peuvent essayer de considérer les acteurs des réseaux néoconservateurs tels que Vigigender comme motivés par la peur et non par la haine, dans le contexte du moment économique et technologique précaire que nous traversons, et de ne pas exclure les discours, affects, codes esthétiques, et quasi-objets qui parlent aux acteurs de ces réseaux, afin de soulager la dissonance potentielle engendrée par la dénaturalisation d’une histoire, identitaire qui plus est, longtemps tenue pour seule vérité et inscrite dans la loi. Il peut être intéressant de prendre au sérieux les subjectivités proposées par Vigigender, afin de distinguer les acteurs et réseaux pris pour cible et enfin d’intervenir par l’écoute à ces interstices, où la connaissance est en plein construction, où la dissonance bat son plein, afin de coopter les concernés comme acteurs dans l’objectif d’assurer la stabilité d’une démocratie forte. C’est aussi à ces interstices que nous pouvons rassurer ceux pour qui la subjectivité hétéronormative selon le récit traditionnel de complémentarité serait ressentie comme davantage authentique, de par leur confession religieuse ou pas, que cette subjectivité est parfaitement autorisée et suffisante au même titre que toute autre, et qu’il n’est pas question de déchoir qui que ce soit de leur subjectivité préférée, mais au contraire de permettre à chacun une existence matérielle stable, un service publique stable, y compris la scolarisation de chaque enfant, et que ces objectifs ne peuvent que se passer par le processus législatif, par les droits.

Il faut recentrer l’attention des acteurs non sur leurs émotions de peur, haine et/ou souffrance mais sur leurs droits en tant que citoyens et d’attirer leur conscience critique aux enjeux de progrès social, notamment éducatif. L’ANT nous montre que les droits sont toujours précaires, une réalité que Perreau nous prie de ne pas oublier, rappelant que l’idée de considérer le droit au mariage comme acquis, de vivre dans une société « post-mariage », n’est pas supporté par l’histoire, profondément non-linéaire pour les communautés LGBT (“Power of Theory” 308).  [18] Ainsi on peut réorienter l’intérêt déjà piqué des acteurs engagés dans Vigigender vers la défense des droits et dans la lutte pour bâtir les contextes nécessaires – notamment une population éduquée, cultivée, critique – à leur défense. Vigigender aurait alors servi de prétexte pour intéresser les parents à l’éducation de leurs enfants et à y susciter leur implication, à leur rappeler la chance qu’est le droit à l’éducation publique.

La subjectivité de victime proposée par les réseaux néoconservateurs offusque la réalité politique de l’oppression, qu’il existe des groupes dominés exploités par d’autres groupes qui détiennent le pouvoir. [19] Perreau appelle cette stratégie « le relativisme à l’envers », c’est à dire, les mouvements conservateurs se considèrent comme dominés par un « agenda LGBT » et exigent le respect de leurs propres récits (“Power of Theory” 309). Face à cela, il propose un système de « démocratie des minorités », basée sur la protection des minorités, guidée par la santé de leur situation (309). Ainsi, les relations de domination qui créent les minorités sont exposées et peuvent déboucher sur une « éthique de générosité » (309).

Vigigender voudrait nous faire croire que le genre est une simple histoire, tandis que le sexe biologique est réel, mais en réalité, leur interprétation du sexe biologique, l’idée d’une complémentarité quelconque, est un récit tiré droit de l’histoire de Genèse. Robcis rappelle que  la fabrication de l’idée d’une « théorie du genre » peut être retracée à la création d’un concept essentialiste basé sur la complémentarité sexuelle, « l’écologie humaine », élaborée par le Pape Jean Paul II (899).  Vigigender voudrait faire performer à tous une seule histoire, biblique. Et dans cet objectif, il est alors essentiel pour leurs réseaux de garder in tact cette histoire et ces subjectivités exclusives qui mènent à leur monopole de vérité, en les inscrivant dans les programmes scolaires. Car le fait que leur histoire soit divulguée en tant que telle, comme boîte noire, comme une histoire parmi d’autres,  suggère qu’il n’y aurait que des boîtes noires, que des histoires, que des interprétations de faits qui peuvent devenir vraies en engageant de nouveaux acteurs pour participer à leur échange. Et si le sexe biologique n’est qu’une histoire, peut-être que d’autres boîtes noires le seraient-elles tout autant, et peut-être pourraient-elles être exposées elles aussi par l’éducation et la performance d’autres récits, capables de mobiliser de nouveaux acteurs. Comme écrit Jones, « notre but ne doit pas uniquement être de redéfinir notre sexualité, mais de redéfinir la société et notre place dedans » (66). [20]




[1] “Actor-network is, has been, a semiotic machine for waging war on essential differences. It has insisted on the performative character of relations and the objects constituted in those relations. It has insisted on the possibility, at least in principle, that they might be otherwise.”  (Law, “After ANT: Complexity, Naming And Topology” 7)

[2] “Groups are made, agencies are explored, and objects play a role.” (Latour, Reassembling the Social 87)

[3] Traduction personnelle du texte originel : “Four ‘moments’ of translation are discerned in the attempts by these researchers to impose themselves and their definition of the situation on others : (a) problematisation: the researchers sought to become indispensable to other actors in the drama by defining the nature and the problems of the latter and then suggesting that these would be resolved if the actors negotiated the ‘obligatory passage point’ of the researchers’ programme of investigation ; (b) interessement: a series of processes by which the researchers sought to lock the other actors into the roles that had been proposed for them in that programme ; (c) enrolment: a set of strategies in which the researchers sought to define and interrelate the various roles they had allocated to others ; (d) mobilisation: a set of methods used by the researchers to ensure that supposed spokesmen for various relevant collectivities were properly able to represent those collectivities and not betrayed by the latter.” (Callon 196)

[4] Cette décision peut être considérée comme une contestation de l’inscription du terme « genre » comme équivalent au « sexe » dans l’échange de quasi-objets, en l’occurrence des documents internationaux.

[5] J’ai utilisé le logiciel Bluenod afin de discerner les différents réseaux sur les médias sociaux.

[6] Comme l’a dit le juriste Patrice André lors d’un discours à la Manif pour Tous, il s’agit d’imposer à la France (...) une théorie pour subvertir la société, culminant dans le refus de l’Etat d’aider les femmes qui voudraient enfanter d’elles-mêmes. (Robcis 897-898)

[7] “(...) There is now occurring a global convergence of values, this is not achieved through any top-down exercise of authority, but through the hard work of assembling and aligning connections among diverse conflicting values.” (Fenwick Edwards 134)

[8] “Rather than a one-shot affair, policymaking is a dynamic process in which the consolidation of a new policy may be more challenging than winning its adoption in the first place. Sustainability refers to the capacity of a policy to maintain its integrity and deploy core principles to starve off unwanted political pressures for debilitating changes. Policies « stick » not simply because they produce net social benefits but also because they generate « enough » support from key constituencies over time. The most durable policies create « positive feedback » by encouraging citizens, businesses, and groups to adjust to the new reality. Once that happens, such actors become reluctant to have the policy repealed or fundamentally changed, because they want to protect their investments in the new ways of doing things. Durable policies also divide opponents and create facts on the ground that make their reversal difficult.” (Bardach 42)

[9] « On m’objectera que c’est en France que le Genre se heurte aux plus vives contestations. Assurément. Cette promotion soulève bien des protestations mais, portées par des mouvements que les journalistes, acquis, dans leur grande majorité, au Genre ont par avance rangés dans le camp du mal – celui de Dieu et/ou de la tradition-, elles en sont pour ainsi dire inaudibles. Caricaturés presque toujours, caricaturaux parfois, les opposants au genre sont désarmés. Les pro-genre excellent dans l’art de délégitimer toute critique. » (Levet 20)

[10] Par exemple dans le Val-de-Marne, deux représentants de la FCPE, ont été condamnés de payer une amende et d’afficher publiquement sur le site du FCPE leur condamnation après avoir exclu deux parents d’élèves de l’organisation à cause de leurs propos contre la théorie du genre. (Parny)

[11] “Many and diverse ideological beliefs were invoked on behalf of the essence of marriage as an indivisible community: ideals of sentimental love and the cult of domesticity, the elevation of motherhood into a quasi-political office, the benign separation of public and private spheres and, the most pervasive and effective of nineteenth-century fixations of gender, the notion of the essential difference and complementarity of male and female nature. None of these ideologies that exalted the dignity of marriage stood in opposition to the coercive norm of rule and subordination; on the contrary, they were predicated on that norm.” (Vogel 39)

[12] Dans un entretien accordé au site de réforme scolaire néolibéral Parents Professeurs Ensemble, en plus de vouloir obtenir « un financement public pour les écoles hors-contrat », et ce « le plus tôt que possible », Anne Coffinier décrit sa vision pour l’école :  que le « directeur puisse recruter son équipe, puisse introduire ses méthodes, et être évalué sur les résultats. » Sa devise est « libre des moyens, comptable des résultats, avec ça on peut avoir un système libre et responsable. »

[13] « Fidèles à l’injonction de Marx, les philosophes du Genre n’entendent pas se contenter d’interpréter le monde, ils sont résolus à le transformer. Ils ambitionnent d’induire ce que Christiane Taubira elle-même s’est enorgueillie d’amorcer en proposant non pas d’ouvrir le mariage aux homosexuels mais de transformer la signification de cette institution pluriséculaire, à savoir « une réforme de civilisation » et non simplement de société. » (Levet 15)

[14] Selon Sénac, le sexisme admet une « hiérarchisation sociale et politique au nom du respect de ce qui est présenté comme un ordre juste car naturel. » (84)

[15] “The most prominent theory approach in feminist studies of technology has been the idea that gender and technology are co-constructed. In principle, the logic, of co-construction is quite simple: two variables or a set of variables interact and constitute new (co-constructed) objects.” (Lagesen 442)

[16] Il existe même « des théories qui, au delà de la distinction entre sexe et genre, analysent le sexe biologique lui-même comme une construction sociale un produit du genre. » (Bereni et al 12)

[17] “Religion is from the outset consciousness of the transcendental arising from actually existing forces.” (Marx 93)

[18] “Understanding our relation to chronology is thus a key issue for the LGBT population today. We ought certainly to start by discarding the very idea of « post-marriage. » This means rejecting the mythology of the « battle won ». This seems to me all the more necessary in that LGBT communities have not been built up via simple linear progression over time, a fact that could well be forgotten in the absence of a critical reading of history.” (Perreau, “The Power of Theory” 308)

[19] “The truth is that oppression is a political reality. It is a state of power arrangements in which some people are at the bottom, and they are exploited and used by people who are at the top, or who are on top of them. (...) We don’t talk about oppression as a political reality. Instead, we talk about people being victims.” (Dworkin 38)

[20] Traduction personnelle du texte originel : "Our goal should not be merely to define our sexuality but to redefine the world and our place in it."


 




 
Works Cited
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