lundi 2 janvier 2017

Et on va où maintenant ?



Ces derniers jours j'ai reçu beaucoup de demandes de profs qui se demandent ce qu'ils peuvent concrètement face à l'education-industrial complex, compte tenu de la situation avancée de la vente aux enchères de l'école publique par l’État français capitaliste, dont les élites-élus sont contraintes de par leur engagement dans la poursuite du projet économique mondial à négocier la bonne cession des services publiques même les plus basiques aux structures de gouvernance corporate telles que Teach for France et Ashoka.

Il est de leur droit de vouloir poursuivre ce projet, et par ailleurs ils ne peuvent que le poursuivre, selon la nature. Je respecte leur décision et je ne prétends pas ici les convertir ou convaincre.

Toutefois, comme démontré par mon analyse du discours autour de Teach for France, il semblerait opérer, notamment chez les médias et journalistes corporate dont la liste est trop longue et ennuyeuse pour étaler ici, une certaine réticence à exposer pour la juste appréciation du peuple français l'intégralité du projet éducatif prévu pour ses enfants. J'ai décidé alors de me vouer à cela car c'est ainsi que je maximise mon utilité.

Mais ce travail d'investigation et d'analyse ne suffit pas, car il vise à exposer ce qui est. Ce qui se passe derrière les beaux sites-web et agitations des réseaux sociaux qui gouvernent nos humeurs. Il est insuffisant car ne s'occupant pas de qui peut être. Ce possible auquel vous avez chacun droit, au même titre que les élites de l’État capitaliste. S'il est une chose que je m'efforce sans relâche de vous en convaincre, c'est que vous avez le droit d'exister à votre manière, que cela soit utile ou non au projet économique mondial. Vous avez le droit d'exiger pour vos enfants une éducation à l'instar de vos valeurs et savoirs. Vous avez le droit de rejeter les récits qui ne vous parlent point. Et vous n'avez pas à vous justifier.

La cession accélérée des structures démocratiques est une grave entrave à ce droit. Paradoxalement, l'école du partenariat public-privé de Teach for France et autres acteurs corporate spécialement choisis pour vous par l’État capitaliste - the curated corporate collection - est présentée comme apportant plus de liberté et de choix. Comme nous avons vu, rien n'est moins vrai, mais ça ne fait rien : de nos jours, un bon récit suffit. Si vous pouvez conter votre histoire de ce qui peut être de manière convaincante, de manière qui m'affecte et me donne envie de vous croire et de m'engager à vos côtés, vous pouvez définir ce qui est.

La réalité est la meilleure histoire.

C'est donc par la douce révolution des discours et affects que vous pouvez, si vous le souhaitez, défendre votre droit à une école publique démocratique qui vous permet d'éduquer vos enfants à la manière qui a un sens pour vous. Mais, au juste, comment faire ?

Avant de commencer, il faut prendre le capital au sérieux (take capital seriously !). Reconnaître que le capital a le droit de vouloir poursuivre son projet pour vous. C'est futile de perdre votre temps à essayer de lui en convaincre autrement : le monde naturel auquel nous appartenons tous fonctionne ainsi. Il est seulement naturel que le capital cherche à accumuler en financiarisant les structures démocratiques auxquelles vous croyiez avoir droit, et si vous étiez à sa place, vous feriez probablement de même (1) (d'où l'urgence de mettre fin aux politiques économiques permettant une telle accumulation). Le capital a pleinement le droit de conter son histoire par les médias et journalistes corporate qui vivent de sa rente aux membres d'autres groupes qui trouvent en son histoire un sens suffisant. Ne soyez pas étonné du cadrage des discours qu'il produit, ne vous sentez pas obligé de participer à leur diffusion en les partageant, ni de vous limiter à leur critique et analyse (oui, je sais, capital is smart, et donc ?).

Ne perdez pas votre temps dans les débats structuralistes à vous demander si vos élites-élus et autres membres du capital ont conscience de la gravité de ce qu'ils font, de combien ils pensent faire du bien et combien ils savent faire du mal. Nos possibilités d'agir sont augmentées quand nous arrêtons de prétendre moraliser ceux qui ne maximisent pas leur utilité de notre même manière et commençons à conter notre propre histoire de ce qui peut être à ceux qui sont susceptibles d'en être affectés et de nous rejoindre pour sa réalisation.

Il faut articuler une vision pour l'éducation qui a un sens pour vous, en termes concrètes, et le poursuivre avec actions concrètes. Ce stade, bien que évident pour le capital qui poursuit collectivement et institutionnellement deux grands objectifs ci-dessous, est tout sauf donné pour les autres groupes, qui ont des objectifs très différents et qui ne savent pas employer leurs énergies et temps à les poursuivre par l'action, c'est-à-dire en contant des histoires qui définissent la réalité et en se mêlant au processus politique. Ils se battent entre eux pour essayer de prouver ce qui est, alors que le capital est activement engagé dans la poursuite de ce qui peut être :


Malheureusement, L’État français étant vendu au capital, constat qui me fait honte tellement je refusais d'y croire il y a six mois mais qui est devenu après toute cette recherche une évidence, je suis de l'avis qu'il ne faut pas compter sur le processus politique pour changer grand-chose (j'aborderai toutefois ce point dans un prochain billet). L'effort principal doit se focaliser sur le récit et pratiques affectives associées :


Il faut prendre la liberté de raconter votre histoire, vos valeurs, votre sens, de votre propre voix, sans reproduire les termes et discours du cadrage proposé par le capital (par exemple, transition éducative, silos.... voir ces articles pour avoir une excellente idée du cadrage). Ne jouez pas la victime et ne demandez pas d'être sauvé, à moins que vous ne vouliez que le capital vous sauve !

Chaque communauté scolaire et chaque association éducative est capable de raconter son histoire au plus grand nombre, grâce aux réseaux sociaux (voir par exemple la belle vidéo de présentation réalisée par le collège public de mon quartier qui sait cultiver l'affect positif). L'élément visuel est critique au récit du fait de notre perception et doit inspirer la stabilité et la confiance dans ce qui peut être au lieu de tomber dans le piège stéréotypé prévu par le capital, à savoir l'esprit "révolutionnaire" ou de victime, dans l'affect négatif, la peur de ce qui est. Un bon exemple des pratiques à éviter se trouve dans la campagne actuelle des professeurs syndicalisés des écoles publiques ici, où ils mènent une opération foirée de storytelling pour souligner les personnalités connues ayant été scolarisées à l'école publique. Ne tombez pas dans le stéréotype : nous sommes préparés par la culture du capital à être passifs et défensifs, or nous mettons l'agency en pratique quand nous changeons de chapeau pour la créativité et l'offensive. Ce n'est pas suffisant d'assurer que les besoins éducatifs de votre communauté soient assouvis, vous devrez en plus le montrer et le diffuser afin de cultiver l'engagement continu de vos membres, notamment les parents. Un bon exemple est la régularité de diffusion par le réseau Teach for All et ses membres des leurs nouveautés et événements respectifs. Par exemple, lors de la création de Teach for France : 

Ou bien lors du concours-événement de capitalist welfare qu'est La France s'engage, qui consiste à attribuer des fonds publics à l'organisme privé : 



Chaque communauté peut déléguer ces tâches selon les talents et compétences de ses membres - parents, professeurs, élèves et autres membres de la communauté. Ceux qui aiment écrire, qui se connaissent en marketing, psychologie sociale, ou anthropologie culturelle seront particulièrement utiles. Les opérations d'ESS nées de la stratégie McKinsey comme OnPurpose et Ashoka sont particulièrement bien conçues sur ce plan, en ce qu'elles rassemblent les talents ayant des connaissances variées en stratégie commerciale et culturelle pouvant agir en cohérence pour mener à bien le récit parmi les populations dans le besoin, ou pour qui l'attachement insécurisant est fréquent, facilement cooptées par un affect rassurant et positif.

En plus du travail affectif au quotidien, il est également essentiel de créer des occasions de performance pour vos communautés, des opportunités pour performer les subjectivités admises et rappeler les valeurs de votre récit, en partageant un affect collectif. Ces performances ne doivent pas tomber dans le cliché des hackathon et conférences TED et peuvent très bien prendre formes variées et originales. Je ne cesse par exemple d'être impressionnée par l'affect palpable des vidéos de la conférence d'Ashoka, "Redessinons l'éducation."

Je ne doute pas que certains trouvent ces propositions déplacées : après tout, nous sommes censés être voués à l'éducation et non au marketing. Mais l'état actuel de nos démocraties et de notre planète, sans parler de la croissance rapide de Teach for All et Ashoka, devrait être preuve assez pour vous convaincre de l'importance des histoires à notre survie, de leur future-making capacity Au lieu de blâmer la culture, on peut s'en servir pour faire ce qui nous semblait impossible.

1)  "possessing power inevitably corrupts the free exercise of reason." - Immanuel Kant, Scriti Politici