dimanche 1 janvier 2017

La force de regarder demain



Maintenant quatre ans depuis mon déménagement à New-York, ce n'est plus du tout le même moment. Le meilleur testament à ce changement, c'est cette petite ruelle à SoHo dont le nom m'échappe où j'avais l'habitude de siroter des matcha latte avec une copine d'enfance retrouvée grâce à Facebook. Naguère bordée de petits commerces et cafés dont le nôtre, toutes les vitrines sont aujourd'hui vides. En haut, les appartements ont été convertis en espaces de co-working, en hacklabs, ou en succursales de start-ups divers qui envahissent chaque aspect de notre vie quotidienne en tant qu'intermédiaires obligatoires et payants - pour réserver une table, prendre rendez-vous chez le médecin, trouver une nounou, appeler un taxi, commander du café. Le grand avantage de vivre de ce côté-là, dans cette capitale du capital, c'est de pouvoir goûter en avant-première aux tendances économiques et sociales les plus avancées, à la subsomption plus que réelle.

Quand on vit pour comprendre, toute colère, tout danger engendré par cette précarité cède aussitôt à l'émerveillement, comme un néolibéral excité devant une conférence TED. Comment penser ces changements à partir d'autres perspectives, qui sont les membres de ce groupe, comment justifient-ils leur actes, comment se comprennent-ils vis-à-vis les groupes qu'ils dominent, quelles sont les pratiques culturelles employées qui leur permettent de cultiver un sens et agir en bonne conscience ?

Pour pénétrer ces cercles, il suffit en général d'avoir une tête de bourgeois. Vous en êtes reconnaissante au bon dieu. Vous pouvez jouer le rôle, jouer le genre, aller de rooftop en rooftop donnant sur une ville scintillante que vous ne reconnaissez pas comme la vôtre, boire du champagne comme vous n'en connaissez pas. Vous vous appropriez en toute sécurité éphémère leurs valeurs et leurs rêves, maisons et enfants, licornes et transhumanisme. Vous appréciez les paillettes de fards scintillants qui recouvrent leurs joues pleines de collagène. Vous appréciez d'enfin pouvoir parler de capital sans que l'on vous colle des guillemets ou le titre de marxiste, comme se passe sinon dans la rue sous le cadrage. Venture capital, vous précisez.

Vous adorez leur culture de la performance, ce qui manque cruellement au peuple qui se contente comme se contentent des rats de laboratoire de retracer toujours les mêmes chemins pour rentrer chez eux, toujours les mêmes petites habitudes minables, d'acheter des soupes en conserve avec une forte teneur en sodium qui crève les reins, dans les mêmes magasins, petite vie de sacs en plastique qui rôdent les paumes dans le vent d'hiver. Vous savez reconnaître la médiocrité et lutter contre. Vous savez vous servir de la langue pour vous en écarter : innovation, entreprendre, disruption, économie collaborative, consommation collaborative. Ce langage vous préserve de la petitesse, de la mollesse de cette classe de la honte qui empêche votre pleine liberté, du juste règne qui serait sinon de votre droit.

On vous traîne dans une conférence d'innovation edtech à l'université d'élite où vous avez, vous avouez, une certaine chance d'étudier, une des plus grandes performances de l'industrie pour clore comme il se doit l'année bientôt écoulée, occasion idéal de rencontres pour le venture capital que vous représentez. Vous appréciez ici l'absence de marxistes qui décrient (plus ça change) à perdre haleine un processus qui est pour vous naturel et nécessaire. Vous n'appréciez guère leur air hautain, leur éthique impossible, comme s'ils ne poursuivraient pas, donné votre même tête, les mêmes opportunités fructueuses. De nos jours, la vie est une délicate négociation, pas une lutte.

Une vibration de votre portable vous signale que l'heure du shark tank est venue : une dizaine d'investisseurs, des hommes blancs portant le noir des plus grandes firmes de l'industrie éducative attendent avec impatience, assis au long d'une table devant la grande scène rouge, où les entrepreneurs défileront pour présenter en quelques minutes seulement mais de manière très convaincante leur late stage start-ups qui promettent une innovation importante. Votre préféré, c'est l'Ourson 3D, qui met l'impression 3D à la portée des élèves.

Depuis l'obscurité de votre petite table au fond de la salle, vous tweetez avec le hashtag prévu à cet effet, vous retweetez d'autres retweets tagués de ce même hashtag, vous suivez et vous êtes suivie et vous vous suivez mutuellement. #enivrant, la contagion. Il y a des gens venus de partout, même quelques grands philanthropes de Chine cernés après un si long vol. Un philanthrope de la fondation Zuckerberg pose une question : pouvons-nous fournir à chaque enfant une éducation de qualité pour un prix que nous sommes prêts à payer ? La seule possibilité dont nous disposons pour ce faire, à un prix que nous sommes prêts à payer, c'est la technologie.

Vous avez des picotements au niveau des joues, comme une bouffée de chaleur devant tant d'espoir et mobilisation pour sauver nos écoles défaillantes, bastions de professeurs médiocres qui vivent de la rente des enfants d'autres médiocres qu'ils entendent garder dans la médiocrité, vous sortez pour vous promener parmi les projets à divers stades de l'incubateur des start-ups, il y a un logiciel très prometteur pour surveiller la performance des profs,  il y a beaucoup de réalité augmentée cette année. Vous vous asseyez sur un canapé couleur crème relevant de cette réalité-là, dans votre vue se produit un dinosaure qui se repose sur le flanc ou bien qui vient de s'éteindre. Vous aimez cette réalité là, ainsi que la réalité virtuelle et mélangée, d'ici quelques années on se rencontra principalement, apprendra et travaillera principalement ainsi. Vous croyez que la réalité dite objective n'est qu'une simulation parmi d'autres et vous êtes un peu en panne de volonté devant cette représentation si peu rentable. Vous appréciez être épargnée de la laideur biologique en attendant d'en être libérée.