lundi 13 mars 2017

Brave New Affective World




La monnaie désormais, c’est l’affect à l’état pur. C’est le bonheur d’habiter de nouveau dans mon pays natal : on peut remplacer la substance par l’affect, réaliser un profit important, et si l’opération est bien faite, les gens en seront même satisfaits et en redemanderont, encore, jusqu’à leur mort. Tout le pari est là : comment convaincre l’autre de céder, même pendant une minute, son propre récit, son univers affectif ressenti comme authentique, pour un autre, profondément dépourvu de droits à la substance matérielle nécessaire pour sa survie dans l’économie automatisée dématérialisée d’affects de demain ? Comment pénétrer cette couche, quoique jamais bien épaisse, de raison et de logique qui demeure encore chez certains individus consternants ?

Dans le métro, tout le monde attend, portable greffé à la main moi aussi, monde affectif, réseaux affectifs, jeux pour sublimer l’affect avec mignonnes créatures affectives poilues et touffues maman regarde. Pour quelqu’un qui suit de près l’actualité technologique, ces scènes quotidiennes ressemblent déjà à une carte postale avec un accroc à chaque coin, jaunie par le temps qui existait avant. Le peu de distance entre la perception et l’interface doit être éliminée rapidement par la réalité virtuelle, pour libérer les gains de productivité qui attendent, pour libérer l’affect par l’innovation, pour que chacun soit entièrement affecté de manière maîtrisée au plus profond de son être par le capital qui en a marre de l'imprévisibilité de la vie. L’affect sauvera le monde. L’affect qui a commencé cette histoire de capitalisme et qui devra bientôt la terminer en beauté.

L’affect permet la financiarisation, en révélant de nouveaux espaces au sein des espaces existants, de nouveaux besoins crées par de nouveaux affects ressentis dans ces nouveaux espaces par de nouveaux membres pouvant y accéder en se laissant être financiarisés. Belle immanence, processus qui se fait dans le plus grand acquiescement de tous, tellement nous sommes paralysés à l’idée de briser la dictature des affects en osant la voie de la raison, par peur que l’univers affectif s’effondre, sachant qu’il ne reste déjà plus de réalité de fond. Nous nous rendons sans peine. Tout le monde est si gentil et serviable, même les gueux. Il fait bon vivre ici.

L’affect permet la financiarisation de l’éducation, en convaincant les pauvres que les charter schools avec leurs recrues de TFA et autres non-qualifiés sont d’une qualité meilleure que l'on trouve dans les écoles publiques. L'école du vide pour l'ère du vide. Il suffit d’avoir un bon marketing pour interpeller les espoirs, grands, des pauvres, tâche pas bien difficile vu l’absence de service marketing dans la plupart des écoles publiques classiques. Comment prétendre combattre l’affect par le fait ? Dans n’importe quel quartier pauvre, blasonnées sur les flancs des bus rouillés, encadrées dans les panneaux éclairés près des carrefours, prolifèrent publicités pour les charter schools. L’éducation, c’est du business, récit qui fait recette.


Pour ceux affectés autrement, se croyant éclairés, l’affect authentique est fort rare, au point d’avoir ses propres subcultures où l’on refuse de manger du pain plastique peu importe la teneur affective de son emballage. Du vrai bon pain comme à Paris, du bon café, une bonne éducation pour notre enfant dans une bonne école indépendante loin de l’industrie éducative où nous payons une petite fortune pour lui épargner pendant ses années formatives la prison affective des ready-made feelings et le prêt-à-penser à volonté.

Selon mon professeur d’histoire, nous aurions au mieux un an pour sauver la démocratie. Comme s’il était de notre devoir de sauver qui ou quoi ce soit, comme si les gens étaient incapables de se sauver eux-mêmes, d’eux-mêmes. Simplement : dommage que mon existence en dépend. La survie sans servitude n’inspire plus face à un affect confectionné pour donner l’impression de vivre. A chacun sa plus grande utilité, même le pain plastique, même la mort. Prendre les gens au sérieux entend aussi prendre leurs choix au sérieux. Selon mon professeur, il y aurait des choses concrètes qu’il faudra faire maintenant, à commencer par se libérer de ce téléphone portable qui est, comme l’a révélé WikiLeaks en début de semaine, en écoute constant par le CIA, enfin comme tous les autres écrans du monde. Mais ce monde dans ma paume m’est plus réel que le monde dit réel, tout l’affect qui m’est authentique y est, grâce à Teach for France, quel paradoxe.

Partout, dans l’engourdissement de la foule sous le traumatisme chronique, on est interpellé à sauver l'école, comme s’il s’agissait d’un affrontement d’autrefois, d’un combat entre deux mondes, entre le bien et le mal, entre la pédagogie passive et active, entre Céline Alvarez et les professeurs moyens mais moyens qui seraient contrairement à elle politiques et idéologiques, entre les pseudo-journalistes du Monde et les militants engagés pour la vérité, partis un peu trop loin sur la voie de la raison.

Dans cette impression d’engrenage entre clivages et camps, nous négocions les limites de notre authenticité. Dialogue de sourd entre populations ne partageant pas la même authenticité, chatouillées par affects autres du fait de leur identité autre, de leur éducation autre, de leur souffrance d’enfance si ce n’était pas pour l’école, de leur lebenswelt autre. D’un côté, la prison affective, l’économie digitale circulaire, les enfants makers d’affects spectaculaires : start-ups juvéniles, entrepreneuriat enfantin, survie magique malgré ressources naturelles épuisées, car l’affect lui est inépuisable, la financiarisation elle sans fond. Quand on aime on en veut toujours plus voilà. Profs-makers acteurs de changement formés « pour faire comprendre aux étudiants le contexte socio-économique global dans lequel ils s’inscrivent ». Et de l’autre côté, fidèles à l’école républicaine, où le temps n’est pas encore financiarisé, croyants laïques incarnations de la raison et démocratie de Condorcet, affect non-aligné et non-conforme, pour qui se rendre au régime affectif en vigueur équivaut une trahison de leur propre histoire et engendre une dissonance pouvant s’avérer fatale.

Mais comment faire quand le moment est venu de se délester de tout affect national, de toute langue se prêtant aussi mal au prêt-à-penser, de la pensée des Lumières bordel, de cette bouse humaine biologique qui a vécu il faut bien l’avouer son temps. Il était une fois, en faisant conformer les différents peuples ploucs des régions à une seule identité nationale respectable, assimilation affective ayant respectée leurs différences jusqu’à ce que celles-ci s'effacent d'elles-mêmes, travail d’epistemicide accompli grâce à un corps enseignant professionnalisé et autonome, jamais l’Etat capitaliste n’aurait imaginé à quel point il serait un jour difficile d’y mettre fin, de céder le monopole de l’identité nationale au marché mondial.

Le professeur serviteur et facilitateur d’affects, profs-makers transformative leaders d’un charisme confirmé sachant disrupter et hacker l’école du plafond au plancher avec feu-d’artifices augmentés qui scintillent à travers la vue et parfois même l’effet reste. Professeur créature affective pouvant éveiller chez ses élèves-makers la foi du marché du capital, contrairement aux croyants de Condorcet qui eux prêchent la voie de l’universel et de l’humain. Parce que c’était clair que personne ne se présentait plus pour faire ce métier rude tellement il manquait d’affect. Ecole ornée de prix, galas, et storytelling d’un très haut niveau pour financer par l’affect, de la réalité virtuelle pour former le nouveau soi par l’affect. Personne apprenait avant de toute manière tellement l’offre affective hors les murs était meilleure. Ne demandez pas quelle pédagogie permet de mieux apprendre, mais laquelle permet d’être le mieux affecté, car quand on est bien affecté, voyez, in this flow state, c’est à ce moment-là que l’on commence à apprendre de manière vraiment efficace.

Ashoka et Teach for France : belles opérations en enculturation enrichies en empathie et leadership respectivement, qualités essentielles pour être bien dans la prison affective, formules tout-prêts qui ne demandent qu’à être dévorés localement et intégré globalement dans l’infrastructure affective de l’école de demain qui se chargera d’écrire l’identité des enfants-makers ayant goût à leur précarité, ayant une appétence pour les affects corporate-authentic d’un tout nouveau genre. Même pas le temps de négocier les droits de cession de l'école républicaine de façon démocratique, afin de prévoir un paiement aux citoyens : il faut foncer, les inonder d’affect, smother them with good vibes, bon marketing, altruisme, argument from authority, enfin comme tu veux, au point où on en est, je vous jure que ça marchera.

Les croyants de Condorcet, il semblerait, ont arrêté de prendre au sérieux les pseudo-journalistes du Monde il y a un moment, ce qui est dommage car ces jours-ci ça bosse. Pages de publi-information où l’éducation est l’« un des sujets stratégiques pour les années à venir » (WISE, 167), où le grand défi est de réussir la délicate négociation de la vérité glissante, de maintenir une illusion de crédibilité tout en osant, de « remain reliable even when being confrontational » (168). Certains reprochent au journal sa petite tradition qui peut tout à fait se comprendre d’accorder carte blanche au storytelling de Teach for All et Ashoka (1 / 2), par exemple dans sa récente promotion, sans mention stratégique aucune car sinon j’aurais perdu un oeil, du publi-film Une Idée Folle starring François Taddei, pari réussi qui déborde d’affect et donne envie de se rendre, all of me, d’abandonner la voie de la raison pour une école de confiance sous les auspices des voyous qataris du WISE d’une générosité fort rare, spectacle d’innovation rare où ça débat à fond entre pratiques de display, rassemblement d’altruistes d’une violence linguistique remarquable et qui, devant la prison affective, s’émerveillent. I never knew / it would be / that easy.

Mais quelle idée folle : marchandiser l’école en asservissant par l’empathie pour ensuite laisser les masses affectives se mener toutes seules à leur mort les moutons on adore, en veillant à en tirer profit en financiarisant chaque étape du chemin, every step of the way, idée folle sauf qu’on est en France donc forcément on a dix ans de retard et pas mal de râleurs. Les acteurs-vautours de la transition éducative en pleine ruée vers la vérité glissante commencent à s’agiter après une période fastidieuse d’incubation, mais c’est enfin le bon moment : la conférence Eduspot, Future Edu, LabSchool Paris, Eduvoices, Trousse à Projets et vous n’avez encore rien vu : un jour bientôt, comme il est déjà le cas par ici, il ne sera même plus possible de trouver un emploi dans l’éducation, en quelque capacité que ce soit, si vous restez comme ça croyant de Condorcet pratiquant la pédagogique critique de Freire.

Ashoka, Incubateur d’Affects

Pionnier dans l’entrepreneuriat dit « social et solidaire » (ESS), l'entreprise-réseau bien branché (et dont l’Etat français fait la promotion sur ses chaînes d’endoctrinement publique) est l’ œuvre d’un ancien consultant de McKinsey, Bill Drayton, d’une brillance stratégique à concurrencer Teach for All, dont la présidente a été nommée Ashoka Fellow parce que. Expansive et ne se limitant pas à la marchandisation de l’éducation, sa stratégie est claire et convaincante : transférer le contrôle de la formation affective du soi des institutions démocratiques pour une gestion directe par le capital, par le biais de ses entrepreneurs sociaux modèles « acteurs de changement » qui sauront porter leurs idées après validation et financement par le capital auprès des masses désarçonnées de la prison affective. Dépendant directement des marchés de capitaux, ces tout nouveaux marchés définiront les termes de chaque aspect de la vie, poseront eux-mêmes les incentives qui feront plier peu à peu la société entière à la pleine conformité affective, ce qui à terme rendra possible l’utilisation de la technologie aux uniques fins productives utiles au capital, dans le cadre du projet transhumaniste des années à venir qui prend racine aujourd’hui par la réalité virtuelle, nouveau monde d’affects (grâce à l’affective computing) entièrement financée par et dépendant du capital.

Ecoles-marchés labellisées Ashoka incubateurs d’affect pour étendre les bonnes pratiques affectives que l’on y cultive à l’ensemble des écoles publiques, de la même manière que les lubies de leadership des profs-managers de Teach for France devront être adoptées par l’ensemble des professeurs. Ces deux approches sont nécessaires pour ne rien laisser au hasard dans la mise en conformité du nouveau soi affectif de chaque incarcéré. Au Canada, une exercice en empathie mise à point dans deux écoles-marchés Ashoka où l’on apprend à câliner un bébé bien comme il faut a été aujourd’hui étendu à quelques 14.000 écoles, innovation affective qui sert aussi de storytelling dans les médias divers, racontée de manière identique à chaque fois jusqu’à devenir vérité.

L’affect étant indissociable de la financiarisation, peu étonnant l’intérêt des marchés de capitaux pour Ashoka, conçu par et pour eux. Dans un entretien confié à Fast Company, Drayton explique comment l’évolution des marchés de capitaux accélère l’entrepreneuriat social. Selon lui, « plus que le secteur civil devient compétitif, mieux que c’est – et la situation actuelle, qui dépend des financements des gouvernements et fondations, ne fera pas l’affaire. (...) Nous avons besoin de renverser trois siècles de cloisonnement entre les secteurs privé et associatif. (...) Ce qui manque, c’est la présence de l’industrie privée for-profit. Les gens vont s’étonner de la vitesse avec laquelle l’industrie financière se fait une place dans ce marché. Les transactions ne manqueront pas. » S’agissant de l’éducation, « les gouvernements dans bon nombre de pays en voie de développement construisent des universités et centres de formation, où il manque de système de prix (pricing system), et donc les places dans ces établissements sont proposées en dessous de leur juste valeur. Il y a donc une offre réduite qui est mise à disposition à bas prix. (...) » La solution d'Ashoka consiste donc à créer un « fonds de capital humain » : les investisseurs du capital souscrivent un fonds adossé à 5.000 prêts étudiants, et bien que la capacité individuelle de remboursement de n’importe quel étudiant soit incertaine, il y a une certitude globale que la plupart d’entre eux pourront repayer leurs dettes à l’issue de leurs études, ce qui augmente l’offre de dette que peuvent vendre les banques aux investisseurs du capital. Drayton se dit « convaincu que les temps sont prêts pour de projets pareils. Nous construisons un organisme, et l’ensemble devient très clair dès que l’on comprend les composants. Le problème, c’est que la plupart des gens ne voient pas les composants, sans parler de l’ensemble. Ca fait partie de faire du monde un lieu radicalement différent. »

Passé la mise en place d’un réseau de changemakers, étape actuellement en cours en France, la prochaine étape consiste, selon Drayton, à « encourager les institutions financières for-profit à faire leur entrée sur le marché, en apportant avec eux leurs habitudes compétitives enracinées. (...) L’entreprise y trouve de nouveaux marchés et profits, alors que les groupes citoyens apprennent de nouvelles compétences, rendent heureux leurs clients, et gagnent de nouveaux revenues considérables, croissants et durables qui leur permettront d’échapper à la dépendance des gouvernements et fondations. Dès que les bienfaits seront visibles, d’autres compétiteurs, entreprises comme groupes citoyens, se mobiliseront. Ashoka nourrira cette réponse compétitive de manière vigoureuse en travaillant avec les médias, groupes professionnels, et cabinets de conseil (un nouveau groupe de pratique !). (1) (...) Alors que se multipliera le nombre d’acteurs de changement, de plus en plus de problèmes à tous les niveaux seront résolus, et encore plus au fur que les gens s’accorderont la permission d’innover et d’organiser. En parallèle, l’organisation de la société et ses attentes deviendront peu à peu plus accommodants. Le résultat à terme est une société transformée. » (2)

Ailleurs, Drayton explique : « Maintenant est le moment pour l’industrie financière de développer de nouvelles façons pour permettre à ses clients d’investir dans les maux sociaux – maux qui touchent chaque tranche de revenues. Le secteur civil est prêt. La demande y est. (...) Pour le PDG d’une institution financière for-profit prêt à faire le premier pas, il y a énormément d’opportunité, pour créer de nouvelles classes d’investissements, trouver de nouveaux clients, gagner un avantage compétitif, et de voir croitre dans le temps le retour sur l’investissement. »

Selon Kamat, « l’Education est la nouvelle frontière de marchandisation des Etats et des entrepreneurs qui se chargent de l’intégrer dans la sphère de production, profit, et création de richesse (...) l’éducation devient un des plus grands marchés privés de dette, ce qui la rend très séduisante aux investisseurs d’équités privées. L’éducation est de moins en moins un lieu pour créer du capital humain et davantage un site pour l’accumulation du capital pour multinationales, firmes d’équités privées, et banques multinationales qui viennent y tirer profit, facilité par les gouvernements en manque de moyens. Le philanthrocapitalisme laisse in tact les stratégies d’accumulation corporate. (...) Ce nouveau genre de philanthropie corporate permet aux riches de profiter de la pauvreté qu’ils ont eux-mêmes créée. Non seulement la classe milliardaire investit sa richesse dans de nouveaux investissements sociaux exemptés d’impôts et porteurs de profits, mais du fait de cette nouvelle influence, elle exercice une influence croissante sur la recherche et les politiques qui gouvernent l’éducation, l’agriculture, et la santé » (875-876).

Laisser place à la religion

Les institutions confessionnelles sont également conviées à porter leur pierre à l’édifice. Dans un entretien accordé à un site-web chrétien, Drayton explique que la boussole de tout acteur de changement «  est la compétence d’empathie, d’être une bonne personne. Voici où nous avons vraiment besoin que les institutions religieuses fassent ce qu’ils ont fait à l’époque des prophètes. Nous traversons actuellement une période de transition tout aussi important qu’alors, mais évoluant à une vitesse bien plus rapide. C’est un moment pour chacun d’apprendre cette compétence qu’est l’empathie, et tout le monde devra faire preuve de cette compétence à un niveau de plus en plus élevé. Les cultes qui contribuent à ce processus, qui le comprennent, qui font en sorte que chaque croyant – et chaque personne qu’il touche – possède cette compétence, et qui peuvent expliquer son urgence éthique en termes d’équité et d’égalité dans la société, brilleront. (...) Il n’est pas possible d’être un adulte dans le monde d’aujourd’hui si vous n’avez pas la capacité à être une bonne personne. »

Let Them Read History

Le précédent historique français qui se rapproche le plus à la stratégie brillante d’ESS d’Ashoka et Teach for All est la Croix-de-Feu, devenue par la suite le Parti Social Français (PSF), mouvement pouvant être crédité avec la création d’un climat social et politique propice à l’avènement du gouvernement de Vichy. Avec une rhétorique du « social », l’organisme a réussi à mobiliser surtout des femmes pour politiser l’espace civique, opération de vérité glissante qui rendrait acceptable pour la plupart le régime de Vichy en 1940 (Campbell 725). L’ironie étant que la Croix-de-Feu/PSF a pu se servir de cet espace civique, lieu central au républicanisme français, pour semer la destruction de ce dernier : « La chute de la Troisième République et son remplacement par un régime antithétique aux principes de base du Républicanisme - l’universalisme et la laïcité - est l’héritage des puissants mouvements d’extrémistes de la fin des années 30 » (725).

Ce réseau d’acteurs de changement a su interpeller l’affect des femmes bourgeoises catholiques désireuses de découvrir un nouveau monde, publique, autre que celui, domestique, dont elles avaient coutume. « Enfants, jeunes gens, jeunes filles du Mouvement Croix-de-Feu, chacun de vous doit devenir un ‘chef’ » le mouvement les suppliait (Downs 1), en leur proposant un champ d’action concret dans le cadre d’un projet politique d’ordre social ayant pour ambition d’épargner la France de l’influence marxiste et républicaine, idéologies enracinées parmi les classes ouvrières (Campbell 724). Sous la direction de Mme Préval, le mouvement connut une explosion de croissance vers les années 1934-36, et ses acteurs de changement « se sont rendues indispensables comme transmetteurs de l’ultranationalisme central à l’impact du mouvement sur la culture politique » (697). Le mouvement, qui proposait un portefeuille impressionnant de « programmes sociaux, tels que crèches, ouvroirs, haltes garderies, programmes d’éducation et d’éveil censés donner goût aux classes populaires aux valeurs catholiques bourgeoises », fut « une réponse à la tentative du gouvernement français, entre 1860 et 1914, de mettre à l’écart les influences religieuses dans la société » (698). 

Tout comme Ashoka, la stratégie de l’organisme consistait à se répandre dans tous les domaines critiques de la vie, par un « programme social sophistiqué qui comprenait des soins de santé, l’éducation sportive, les centres sociaux et de jeunesse (...) qui ont servi quelques 60.000 jeunes. Les centres universitaires ont également attiré une population importante d’étudiants femmes et hommes ; en juin 1939, les abonnements au journal étudiant du PSF était de 26.827 » (Campbell 718). L’organisme savait réaliser ses ambitions en les communiquant avec charisme, par sa branche de recrutement et propagande, l’Action Civique, qui n'est pas sans rappeller le journalisme affectif actuel d'Ashoka France. « Jean d’Arc était seule à croire en sa mission et elle a refait la France. Nous, nous sommes des millions ! Pourquoi pas nous ? », se demandait Mme Fouché, responsable des cours d’action sociale, lors du premier Congrès Social du PSF (724). 

La technologie qui change tout

Les entrepreneurs sociaux de nos jours promettent de soulager la souffrance dans son immédiateté, par les affects, en poursuivant une voie d’impact immédiat qui rappelle la Croix-de-Feu. Mais leurs stratégies, dont Ashoka et Teach for France qui sont les plus conséquentes pour l’avenir de la France et du monde, dépassent de loin celles de jadis, qui semblent presque anodines en comparaison. Le paysage technologique, emmêlé dans la fabrique de nos vies et nos villes, s’est étendu de la façon la plus intime. Le soi est désormais téléchargeable et prévisible, réductible en algorithme, accessible à Bill Gates, Mark Zuckerberg et à qui veut. Les militants se servent de ces mêmes technologies de surveillance pour contester les bases même du système ayant permis leur création et qui rend possible leur existence continue.

Ainsi, l’intelligence artificielle n'est pas transcendante, quelque messie dont l’arrivée soudaine dans un AI takeover signalerait notre extinction, mais immanente, intelligence qui se fabrique et s’améliore en temps réel, nourrie par l’ensemble de nos données, de chaque soi de chaque nouvelle âme, façonnée conformément à la volonté des dominants, en tête la Fondation Gates, qui aime filmer les professeurs, pratique de panoptisme employée déjà à très grande échelle par Pearson ; qui aime définir quels savoirs seront enseignés à l’échelle mondiale en finançant les programmes de « socle commun » dans le monde entier ; qui façonne les affects par la mise en place d’écosystèmes edtech d’ « apprentissage personnalisé » avec social-emotional learning intégré dont l’utilité, dans le cadre du projet inBloom, est de partager sans accord parental et en temps réel les données spécifiques à chaque élève avec les entrepreneurs et l’ensemble de l’industrie éducative. La Fondation Gates grand financeur par ailleurs de Teach for All dont l'utilité en tant qu'incubateur d’édupreneurs est largement reconnue. Petit jeu amoral d’appropriation des ressources externes qui permettent la survie - on s'étonnera que ExxonMobil soit un grand sponsor de Teach for All, Ashoka, et WISE - par la domination des technologies qui permettent la création et l’accès à ces ressources. La technologie s’organise pour assurer son évolution. L’intelligence artificielle friendly ou unfriendly n’est pas une question éthique décidée par quelques ingénieurs qui devront veiller à bien écrire les commandes : nous définissions sa nature chaque jour, par le climat politique que nous permettons, par la tolérance du contrôle capitaliste des politiques éducatives qui façonnent les identités de nos enfants, qui dicteront à quelles fins la technologie sert.


Accepter, ou non, l’ordre politique actuel comme notre réalisation la plus complète, de même que certains hommes bien organisés par le passé ont tenté, et auraient réussi s’ils avaient eu la technologie dont disposent certains hommes aujourd’hui, à imposer leur vision pour l’humanité en espérant arrêter son évolution à leur seule volonté. Est-ce bien dans l’ordre sociale actuel, maintenu grâce au capital qui finance Ashoka, Teach for All, Gates, l’État capitaliste français et tant d’autres, que cette histoire humaine forte douloureuse devra prendre fin ? Est-ce bien à ces mains, et bien entendu aux autres mains choisies par ses mains, que nous devrions confier l’écriture du dernier chapitre de la vérité ?

Suivant le thomisme ou le réalisme de Cornell, et tant d’autres, les choses sont telles qu'elles devraient être, dans ce présent toujours parfait. Selon le naturalisme pragmatique téléologique de Kitcher, nous sommes même arrivés à notre paroxysme, incorporant les leçons de toutes les fautes graves de nos ancêtres dans un état de perfection éthique. Mais mon expérience de militant suggère tout le contraire : dans le manque d’analyse critique et stratégique sur Ashoka et Teach for France de la part du Monde, dans le silence d’autres médias du capital autour de ces enjeux d’une urgence pourtant critique, dans les réponses moqueuses des stagiaires de com' de ces marchands de l'école, dans le silence de mort du Ministère, dans le storytelling copié-collé qui fait tourner le tout. Et quelle angoisse engendrée par cette opacité si évidente hors les murs de la prison affective, où l’on voit fermer les dernières sorties de secours alors que la dystopie s’installe. La raison glisse à l’affect, le capital qui a toujours raison, car avec l’effondrement de la structure démocratique, c’est lui et lui seul qui détient toutes les ressources externes. C’est lui le grand Dieu, le grand roi au dessus de tous les dieux.

The collapse of time. L’ère démocratique qui se clôt, parenthèse de raison et démocratie qui se ferme sous la dictature de l’affect-artifice trois fois titrisé. La promotion par l’État capitaliste français d’Ashoka et de Teach for France en dit long sur l’urgence de la situation. La démocratie, projet humain en devenir constant, était loin d’être parfaite, mais elle nous permettait d’échouer mieux collectivement. La nature humaine, selon Noonan, dans sa critique du transhumanisme comme projet capitaliste, se définit par la possibilité de l’échec. « La vie, écrit-il, est une série d’échecs et de luttes pour surmonter les échecs. Quand j’écris de la philosophie, j’échoue, car mes arguments peuvent être critiqués. Je révise, et j’échoue de nouveau (...) en espérant échouer mieux (...). De la même manière, les groupes échouent. La révolution française a échoué, en ce que les conditions pour la jouissance égale des droits des hommes et citoyens n’ont pas été satisfaites. (...) Les groupes subséquents échouent mieux, et peu à peu font des droits égaux une réalité, même si l’oppression et l’exploitation continuent d’exister. Agir, tout en sachant que l’on peut échouer, que l’on échouera forcément -  car notre action ne peut jamais atteindre l’idéal, est l’essence même de notre liberté humaine. (...) Vivre ainsi, en tant que sujet créatif, est ce qui fait que la vie en vaut la peine. Jusqu’à notre mort, nous pouvons toujours échouer de nouveau, et nos échecs deviendront des précédents pour de nouvelles tentatives, après notre disparition, qui sera sans regret, si nous avons connu la plus grande liberté qui soit compatible avec notre liberté existentielle » (51).

Que dire sauf que j’avais cru l’avenir tout sauf monotone. J’avais cru le noosphère un ensemble tout-monde de toute la pensée pouvant être pensée, de tout le sentiment pouvant être éprouvé, et non seulement celle et celui d’une infime partie de la population. J’avais cru qu’il n’y avait pas d’avenir évolutif à attendre pour l’homme en dehors de son association avec tous les autres hommes. J’avais cru le transhumanisme la fin du travail et le début de nous, un projet technologique pouvant servir à autre chose que la réalisation de gains de productivité sans précédent, à autre chose qu’une prison affective d'aliénation ultime où la plupart des humains seront drogués et enfermés dans une réalité qui empêchera toute possibilité d’être autrement affecté par la beauté du divin. Alors qu’on pensait se servir de la technologie, elle se servait de nous. Alors qu’on pensait évoluer grâce à elle, à nous occuper davantage de nos identités, nos savoirs, nos affects, c’est elle qui a évolué grâce à nous, en s’appropriant nos identités, savoirs, affects. Elle ne fait pas partie de notre vie : on fait partie de sa vie, et bientôt, de son passé.

L’école comme préparation à bien vivre


Selon Kamat, « l’impossibilité de trouver une solution dans les arrangements actuels suggère que le capitalisme croît en détruisant la démocratie, et la vraie bataille se situe entre les deux. Le capitalisme et la démocratie sont contradictoires. Comment, alors, sortir de cette impasse, où le capital a absorbé la démocratie tout entière, alors que toute reforme du capitalisme requiert une démocratie active et efficace ? » La solution : « une éducation qui reconnaît que notre pleine humanité doit remplacer l’éducation capitaliste qui se réduit à une formation en compétences nécessaires à la survie dans une économie de plus en plus stratifiée et inégale. La possibilité d’un nouvel ordre social ne se trouve nulle part ailleurs que dans de tels espaces éducatifs et n’émergera pas des institutions et programmes établis par les élites et leur gouvernement. Plus la pénétration du capital sera importante, moins seront les possibilités pour l'éducation critique, c’est-à-dire la démocratie, de prendre racine et prospérer » (877).

En attendant d’être taylorisée, chaque pensée financiarisée et responsabilisée, le système éducatif entier restructuré à la manière du modèle teacher-free teacher-proof de peer-to-peer learning de l'Ecole42 de Xavier Niel et d'OpenClassrooms, j’enseigne toujours librement dans ma salle de classe au sous-sol, dans le même espace-temps que mes étudiants en chair et en os qui ne cessent de m’inspirer et me pousser à échouer mieux. Plutôt que de leur apprendre à câliner des bébés, nous conduisons, dans une langue qui n’est pas celle que nous maîtrisons le mieux, des thought experiments, révisons stratégies logiques et parlons philosophie. Ils savent que je pense que la réponse à toutes ces questions ainsi qu'aux autres se trouve dans l’Ethique, sinon chez Bergson : Remettons le possible à sa place : l’évolution devient tout autre chose que la réalisation d’un programme : les portes de l’avenir s’ouvrent toutes grandes ; un champ illimité s’offre à la liberté. (...) Comme si la possibilité n'était pas créée par la liberté même (...) C'est le réel qui se fait possible, et non pas le possible qui devient réel. (...) Le temps est immédiatement donné. Cela nous suffit (...) Il y a un jaillissement imprévisible effectif de nouveauté (...) La réalité qui s'invente sous nos yeux donnera à chacun de nous sans cesse certaines des satisfactions que l'art procure de loin en loin aux privilégiés de la fortune : elle nous découvrira, par delà la fixité et la monotonie qu'y apercevaient d'abord nos sens hypnotisés par la constance de nos besoins, la nouveauté sans cesse renaissante, la mouvante originalité des choses. Mais nous serons surtout plus forts, car à la grande œuvre de création qui est à l'origine et qui se poursuit sous nos yeux nous nous sentirons participer, créateurs de nous-mêmes. Notre faculté d'agir, en se ressaisissant, s'intensifiera. Humiliés jusque-là dans une attitude d’obéissance, esclaves de je ne sais quelles nécessités naturelles, nous nous redresserons, maîtres associés à un plus grand Maître.

Nous reprenons notre liberté grâce à la pensée critique, liberté à la quelle je fus initiée très jeune grâce aux professeurs libres de l’école catholique de mon enfance, en violation flagrante du temps néolibéral et du prêt-à-penser. Grâce aux professeurs libres, dont les tentatives d'échouer mieux je porte aujourd'hui en moi en tant que professeur, j’ai reçu, et reçois encore, une éducation libre qui fait que je prends la liberté de me moquer royalement des pseudo-journalistes du Monde quand on essaie de me vendre un affect infecte inauthentique enrichi en servitude Ashoka.


Footnotes

1) On appréciera l'implication du cabinet de conseil A.T. Kearney dans Teach for France.
2) C.f. le discours de Brett Wigdortz sur la réplication large du modèle Teach First pour les services sociaux (police, santé...) de base au Royaume-Uni.
 

Works Cited

Bergson, Henri. La pensée et le mouvant. Paris: PUF, 2009. Print. 114 -116.

"Bill Drayton: How To Be a Change Agent." Faith and Leadership. 28 Mar. 2011. Web. 12 Mar. 2017.

Campbell, Caroline. "Building a Movement, Dismantling the Republic: Women, Gender, and Political Extremism in the Croix De Feu/Parti Social Français, 1927-1940." French Historical Studies, 35.4 (2012): 691-726. EBSCOhost. 12 Mar. 2017.

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WISE 2011 Final Report (lien

Images du film Le Congrès, du réalisateur Ari Folman.