mercredi 26 avril 2017

Merci Macron !




"Et elle faisait que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque en leur main droite, ou en leurs fronts; et qu'aucun ne pouvait acheter, ni vendre, s'il n'avait la marque ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom." -Apocalypse 13:16-17


Dimanche, un si beau jour de printemps. Un peu avant 14h, l'heure où seront connus les résultats de ce qui aurait été la dernière élection présidentielle française, je décide d'aller faire un tour sous les magnolias et cerisiers de mon quartier, pour respirer un peu.

L'émotion qui me paralyse avant tout est la haine que j'éprouve envers moi-même, d'avoir cru en l'intelligence du peuple, d'avoir milité pour la démocratie (et une école démocratique) malgré les nombreuses instances dans l'histoire où le peuple s'est servi de ce même système pour faire élire des hommes qui ensuite tueraient en masse pour faire avancer les intérêts de leur classe. Ensuite, la haine envers mes valeurs humanistes qui m'empêchent de rejoindre intelligemment le camp du capital tueur comme il faudrait. Était-ce bien cela, l'authenticité que je recherchais au moment il y a bientôt un an où je fus dégoutée par l'ethos corporate de Teach for France, quand je fus navrée de découvrir que ce dernier avait comme adresse fixe celle de l'Institut Montaigne, employeur de Laurent Bigorgne, son vice président, ami d'Emmanuel Macron, dont le parti En Marche ! avait comme adresse fixe.... celle de l'Institut Montaigne ?

J'avoue que la politique ne m'inspire aucun intérêt particulier, et étant entourée de capitalistes et néolibéraux pour la plupart, c'est un sujet que j'ai appris à esquiver avec délicatesse, bien que fermement libertaire dans l'âme. Il est plus utile, je trouve, de comprendre comment l'autre pense ces questions que de vouloir y répondre soi-même. C'est alors que j'ai décidé, dès le début de la campagne stopTFF, de ne soutenir aucun candidat dans ces élections, et en réalité, il y avait plusieurs candidats qui auraient pu mettre fin à Teach for France, même si un seul avait pris soin d'inscrire spécifiquement cet objectif dans son programme et je lui en serai toujours infiniment reconnaissante. M. le Président Emmanuel Macron ne figurait pas, bien évidemment, parmi ces candidats.

Comme cette nouvelle saison, son élection, la dernière, est pour moi une invitation à vivre de nouveau. Résignation, défaite, diront certains. Mais le peuple a parlé, démocratiquement, et le peuple a demandé la fin du service public dont l'école publique, par la marchandisation dont Teach for France et Ashoka sont déjà bien placés pour assurer. Évidemment, je regrette son choix, et même si je le trouve en grande partie attribuable à l'endoctrinement par les médias et la baisse du niveau d'instruction imposée par ce qui est devenu le Ministère de l'Ignorance Nationale, cela ne le rend pas moins valide.

Au cours des mois estivales qui viennent, je publierai ici le restant de ma recherche sur ce qui aura été le tout début de la longue marchandisation de l'école, et cet été j'aurai l'honneur de rencontrer certains d'entre vous dont les valeurs je partage et qui devront reprendre le flambeau de stopTFF sous le règne d'un président-roi qui fera de Teach for France sans doute le premier recruteur et formateur d'enseignants dans l'Hexagone, sans parler des autres services publics qui seront eux aussi confiés aux entrepreneurs "sociaux" dans le cadre de la transition de gouvernance vers une féodalité corporate. Cette expérience militante, malgré ce résultat tragique, m'a convaincu de l'urgence de m'investir désormais dans un nouveau projet pédagogique que je dévoilerai bientôt ici. Elle m'a aussi apporté la plus grande compagnie, rencontres vraies ou "virtuelles" mais toutes aussi enrichissantes et authentiques de professeurs et parents et militants dont la résistance aux reformes sans fin de nivellement vers le bas fut inébranlable. Rien que pour ces amitiés, toute la souffrance engendrée par le fait d'avoir compris bien trop à l'avance l'étendu de Teach for France et Ashoka aura valu la peine.

La suite : ce qui nous attend

En étalant ici la transition de gouvernance qui marquera les années à venir, je souhaite ni effrayer ni décourager, et en toute probabilité il s'agit d'un cycle naturel qui nous dépasse, étroitement lié avec l'évolution technologique qui produit un effet d'amnésie politique et historique. Mais s'en informer est essentiel afin de mieux cibler son action et ne pas perdre son temps. Le plus tôt que chacun comprend cette transition, plus il aura de liberté pour choisir le chemin le plus adapté à ses valeurs et motivations. Le choix de ce chemin, bien que ne pouvant qu'être temporaire, reste important pour apporter un certain sens personnel pour le peu temps qui reste.

Si je devais résumer cette transition en une phrase, ce serait : si vous ne pouvez pas vous rendre utile au capital (en tant qu'un de ses rares employés, ou en vous portant entrepreneur ou entrepreneur "social" ("acteur de changement")), vous méritez de disparaître, sauf si bien sûr vous avez vous-même du capital, ou si vous avez un réseau familial ou amical qui pourra vous en prêter.




(Pour rappel, le peuple peut se rendre utile au capital : i) en créant des opportunités pour la spéculation, c'est-à-dire en devenant entrepreneur et montant des start-ups qui s'endettent auprès du capital et lui remboursent des intérêts, ou mieux encore en devenant entrepreneur "social" (eg Teach for France, Ashoka) et aidant les établissements anciennement institutions laïques et leurs clients à se financiariser, à s'endetter auprès du capital ; ii) en devenant "enseignant" pour endoctriner les enfants aux bonnes dispositions d'"travail d'équipe," "leadership," et "empathie" nécessaires afin d'assurer leur obéissance future même dans la plus grande précarité et inégalité sociale ; et iii) en tant qu'employés contractuels (incapables d'action collective) sur les plateformes numériques de travail qui permettent aux entreprises et entrepreneurs de l'économie digitale de développer, maintenir, et vendre leurs technologies qui améliorent la productivité de chaque secteur en assurant un maximum de travail pour un minimum de rémunération.)
Par le passé, le peuple a réussi, par l'utilité de son labeur direct et par les droits obtenus au fur de ses luttes collectives, à obtenir de l’État, structure qui protège la propriété privée et la valeur monétaire du capital dans ses frontières, un système de rente qui a empêché la pleine accumulation des ressources par le capital. Ce système de rente a notamment inclus des paiements au peuple conformément à ses droits (eg la retraite, les allocations familiales, les allocations logement, les remboursements d'actes médicaux...) ainsi que les institutions laïques, c'est-à-dire permettant l'exercice de libre conscience, sans obligation de conformité à une idéologie de marché quelconque, telles que l'école publique et les hôpitaux publics. Ces institutions parsemaient le territoire dans une logique d'exploitation et de développement des commodités et des corps dans le cadre d'un projet nationalisant et identitaire de nation-building. L’Éducation Nationale, premier employeur, était l'institution par excellence, en raison de ses professeurs érudits capables de problématiser le système de gouvernance, et impossibles à virer si jamais ils osaient exprimer leur mécontentement. De plus, certains apprenaient à leurs élèves les savoirs nécessaires pour comprendre ces processus politiques et leur historicité.


Aujourd'hui, après de longues années passées à tirer profit du territoire et du peuple pendant ce stade d'exploitation, le capital a réussi à accumuler suffisamment de ressources et à développer une technologie qui, seule, lui est  suffisante, ce qui lui oblige de mettre fin à l'État en tant que système de rente populaire et de renverser le sens de son fonctionnement : plutôt que d'être un moyen de redistribution du capital au peuple, il deviendra une force violente qui assurera le transfert de l'intégralité des ressources restantes du peuple au capital. Avant d'être complètement démantelé, l’État doit donc être utilisé très stratégiquement par le capital afin d'assurer les conditions sociales, économiques, et technologiques nécessaires à la domination éternelle de ce dernier.

La transition institutionnelle

Auparavant, les impôts  réorientés vers les budgets des institutions publiques avaient pour effet de réduire le pouvoir d'achat de ceux qui avaient les moyens de contourner le service public en privilégiant un service privé ségrégé (école, hôpital...) : les impôts ne finançaient pas per se le service public, mais plutôt libéraient l'argent nécessaire à son bon fonctionnement. Avec la défiscalisation et le recours (souvent obligé, dans un cercle vicieux de dévalorisation du service public) aux services privés (notamment dans l'éducation et la santé), l'ensemble de l'offre des services devient moins efficace et plus ségrégé socialement.

L’École est ici une institution clé, car elle doit être brisée en mille bouts pour offusquer ce qui lui arrivera, que ce soit au niveau de la ségrégation, la dégradation de la qualité d'enseignement, ou sa financiarisation par le capital. Les charters schools et programmes de chèque-éducation seront indispensables dans ce processus.  L’École deviendra un lieu très utile de monitoring de données de chaque individu par écosystèmes edtech pour vérifier que chaque élève devienne "acteur de changement" qui comprend ce nouvel environnement stratégique et se porte volontaire pour aider à "conduire le changement," c'est-à-dire de contribuer au processus d'accumulation sans demander de droits ou privilèges en retour, lieu de financiarisation, lieu d'initiation à la culture du travail digitale, lieu de délivrance de diplômes digital (learning badges) qui permettent aux élèves d'intégrer les plateformes numériques de travail et de rembourser leurs prêts scolaires et étudiants.

Le revenu universel comme stratégie de paupérisation

Les paiements et allocations divers de l’État d'autrefois seront remplacés par un seul revenu universel unique (ce que Friedman appelait negative income tax), qui, financé non au stade de l'émission de l'argent par l’État, ce qui empêcherait la pleine accumulation continue du capital (voir mon dernier billet pour comprendre ce qu'est l'argent), mais, conformément aux demandes des plus grands patrons aujourd'hui, par un taxe sur le revenu de ceux qui travaillent, un revenu donc pleinement intégré au sein du marché pour ne pas empêcher son bon fonctionnement. Ceci permettra de libérer le capital de ses responsabilités fiscales d'autrefois vis-à-vis de l’État, qui par le passé devait payer non seulement les fonctionnaires (de classe moyenne) des institutions publiques mais aussi et la subsistance (famille, retraite, chômage...) du peuple.

Les institutions de l’État déléguées aux entrepreneurs "sociaux," le revenu universel financé par les travailleurs et dépensé auprès des ces derniers pourra être en partie récupéré par le capital, dès que les start-up "sociaux" deviennent performantes et peuvent repayer le capital.  Afin de s'assurer que leurs prestations au peuple s'alignent avec les besoins stratégiques en accumulation du capital, ne seront financés que ceux employant ou pouvant contribuer à ses technologies (notamment : wearables permettant collecte de données, géolocalisation permettant surveillance continue, augmentations (implants) qui augmentent la productivité, intégration dans le tissu de l'Internet of Things, ce qui obligera le peuple à quitter la province, difficile à surveiller, et à s'installer en ville, dans des smartcities pleinement intégrées dans l'IoT).

Dans ce nouvel environnement stratégique, le revenu universel libère l’État de la responsabilité d'accorder un emploi à ceux qui veulent travailler. En contraste avec un droit au travail, qui obligerait l’État de créer des emplois pouvant concurrencer ceux, précaires et temporaires, proposés par le capital, emplois garantis pouvant être crées partout sur le territoire afin de revaloriser l'infrastructure d'une manière qui ne participe pas à l'unique accumulation du capital. Le revenu universel, dont le montant est susceptible d'être revu à la baisse, éliminé, ou dévalorisé par l'inflation, assure la pleine dépendance du peuple. Il divise ceux qui ont la chance de travailler et ceux qui vivent du seul revenu universel. Il revient à prendre des premiers et donner à tous y compris ceux qui ne travaillent pas, sans aucune échange de valeur : l'argent perd sa valeur car non adossé à la production, méthode de redistribution qui sème l'inflation. Le droit au travail, en contraste, augmente la production de valeur et réoriente l'argent (donc, le pouvoir) vers le peuple (par l’État).

Mais le droit au travail ne sera pas parce que le peuple a choisi de céder le contrôle directement au capital en élisant M. le Président Macron dans un contexte de développement technologique sans précédent. En ce faisant, il a renoncé à toute possibilité, sauf intervention divine, de sa survie future. Son sort est, désormais, la douce asphyxie. Comme démontre le tableau ci-dessous du cabinet de conseil PwC, l'IoT, qui permettra la pleine surveillance et maîtrise sociale totale, est prévu d'ici cinq ans, à temps pour les prochaines élections, suivi un an plus tard par le transhumanisme et la réalité virtuelle comme environnement de base, avant d'arriver en 2025 au remplacement des emplois professionnels par l'intelligence artificielle, le futarchy en 2026 (gouvernance par smartcontracts et démocratie liquide), et finalement la domination éternelle du capital par sa propre cyrptomonnaie et blockchain (voir mon dernier billet) en 2027, à temps pour le désastre écologique qui sera alors immanent (et les capitalistes iront vivre dans l'espace vers ce moment-là).


Dans les semaines qui viennent, il reste tellement plus à problématiser sur cette transition de gouvernance, notamment sur le plan philosophique : bien avant cette élection historique et fatale, la fondation de ces changements fut mise en place avec la pleine complicité de l’État, constitué de citoyens ayant été éduqués pour la plupart à l'école républicaine, y ayant appris à défendre le bien commun et les droits, afin que d'autres citoyens puissent connaître une même instruction et liberté. Qu'en conclure sur la nature humaine ?

Mais le plus urgent, il me semble, c'est de se rapprocher de ceux qui partagent nos valeurs. Regardant la carte et constatant le grand pourcentage d'électeurs ayant voté autrement, je rêve de faire monde à part avec eux, malgré nos pauvres ressources matérielles, loin de l'ignorance, l'inauthenticité, et la servitude dont Teach for France et Ashoka sont l'incarnation, et M. le Président Macron le leader.