samedi 15 avril 2017

L'enjeu de l'argent



Il est 6h00 à Brooklyn, paix pascale de mi-avril, saison tendre où règne le romantisme, bourgeons charnels, pourpres, rose-violacés, de quoi lire empilé dans chaque coin de cette pièce. Gencive molle d'un chat soyeux qui ronge ma cheville. 

Que vaut le temps, un si beau jour en plus, un matin qui appel à la promenade, pendant qu'on est toujours libres, liberté éphémère qui ne sera bientôt que souvenir, parce que le peuple ne sait pas penser à l'avenir, ne sait pas penser stratégiquement, car naturellement l'école de l’État capitaliste ne lui apprend pas cette faculté. 

Je refuse de croire les sondages, dont la précision nous a été révélée par l'élection de Donald Trump. Sur Facebook, Twitter, et autres lieux virtuels de contagion, je n'ai encore constaté personne vantant ou le candidat néolibéral de l'Institut Montaigne, ou le candidat fasciste de la haine, tous deux émanations du capital dans le cadre de son projet stratégique d'asservir le peuple français, mais qui voit, en raison de son histoire, à travers la manipulation des médias du capital.

En attendant de savoir, ma gorge et poitrine restent constamment serrées par l'angoisse, au point d'empêcher par moment la respiration de l'air pullulé qui est de mon droit, en attendant que la planète entière soit détruite pour me subjuguer, pour nous subjuguer définitivement aux augmentations transhumanistes innovantes du capital. J'ai beau être stoïque et reconnaître que cette histoire d'accumulation dépasse mon propre champ d'action, je la vis très personnellement, jusqu'aux tripes. Traumatisme chronique, sidération quotidenne. A la fin, c'est une question de liberté violée, d'avenir ôté.

Participer aux élections d'un état aussi corrompu à tous les niveaux par des élites qui s'en engraissent toujours plus n'est pas une manière idéale de passer les derniers moments de sa liberté.

Pour comprendre pourquoi les candidats proposés par le capital souhaitent sous-traiter, entre autres institutions laïques garantissant la liberté des citoyens individus, le système éducatif entier au capital, il faut comprendre que l'argent est politique.

La source et la nature de l'argent

Le point essentiel que chaque citoyen doit comprendre, c'est qu'il n'existe pas de source privée ou étrangère de l'argent. L'argent émis est un crédit d'impôt : tout l'argent qui existe, existe car il n'a pas encore été utilisé pour payer des impôts. L'argent "crée" par les banques commerciales dans le cadre de leurs prêts revient à une promesse de remboursement dénommée en telle monnaie. Il n'existe pas, donc, de crise financière qu'une baisse d'impôts ou augmentation de dépenses ne soit pas capable de remédier. 

Sous-traiter l'école à Teach for France ou Ashoka, qui sont des formes organisées que l'argent prend, sous prétexte que l’État n'a plus de moyens pour revaloriser l'institution républicaine et ses enseignants est donc un pur mensonge politique qui vise à accroître l'inégalité de distribution de l'argent vers les structures privées (souvent défiscalisées) des entrepreneurs "sociaux" qui deviennent des lieux d'accumulation, car permettant l'investissement privé, la financiarisation (par l'endettement) des établissements (de leur immobilier, leur matériel, leurs programmes, et leurs élèves), et la création de nouveaux marchés (notamment edtech, formation et recrutement des professeurs). L’État capitaliste facilite activement cette transition politique vers un contrôle direct de l'école par le capital en finançant avec son argent ces structures privées par les partenariats public-privé, en établissant des politiques publiques qui déprofessionnalisent les professeurs et rendent "autonome" les établissements (c'est-à-dire qui confient tout le pouvoir décisionnel aux seuls directeurs d'établissement). 

L'accumulation de l'argent
 
Au moment économique où nous vivons, accumuler de l'argent est l'objectif principal pour tout capitaliste, bien plus qu'acquérir des biens ou services avec cet argent. C'est tout le contraire du temps passé du fordisme, quand le capitaliste devait posséder l'usine et les moyens de production (les commodités), pour en extraire le profit par l'exploitation directe de la main d’œuvre. L'argent revient au pouvoir sur la production future, la possession du temps futur. Aujourd'hui, le capitaliste cherche à augmenter, à assurer son pouvoir (sa domination) à l'avenir (un objectif donc politique), et pour ce faire doit accumuler de l'argent par la spéculation, c'est-à-dire en confiant la tâche de production des biens et services aux individus aspirants (des entrepreneurs) en qui il a confiance en leur potentiel de pouvoir réaliser un profit afin de repayer leurs dettes avec intérêts. Le remboursement de son argent avec intérêts permet au capitaliste de continuer le cycle, en proposant de nouveaux prêts à de nouveaux individus.
La difficulté est que, avec la plupart des aspects de notre planète et de nos vies déjà exploités au maximum, pour faire marcher ce cycle de dette qui est la source de la croissance économique, le capitaliste nécessite toujours plus d'occasions de spéculation, toujours plus d'entrepreneurs avec idées qui promettent de rendre tel ou tel aspect de la vie plus productif, par la technologie par exemple, et par l'accès à un plus grand nombre (néocolonialisme, et croissance de la population, notamment pauvre). Sous ce système, la production économique nécessite une croissance continue de la dette, qui repose sur la confiance de son remboursement. Dès lors que la confiance s'en va, le capitaliste ne prêt plus son argent, et le processus de production s'arrête, entraînant la décroissance (récession).

Avec la dévalorisation des services publics sous l'austérité budgétaire de l’État néolibéral, politique visant à accroître la domination capitaliste en permettant l'amoncellement de l'argent (qui n'est, rappelons-le, rien qu'un crédit d'impôt de l'état) dans les structures privées au lieu d'être investi dans les institutions laïques dont l'école, un grand marché s'ouvre aujourd'hui aux capitalistes par le biais des entrepreneurs "sociaux" dont les projets inspirent la confiance, donné la caution de l'état et la nature obligatoire des services publiques. De plus, en raison de ces politiques néolibérales ayant réussi brillamment à accroître les inégalités de revenus et détruire la classe moyenne, les rangs de la population pauvre flambent, promettant de nouveaux individus dont les avenirs peuvent être financiarisés par la dette s'ils empruntent les voies productives qui leur sont proposées par les entrepreneurs "sociaux."

Capitalisme, démocratie et l'enjeu de la (dé)croissance

Comme nous pouvons constater, l'économie est donc un sujet profondément politique, de distribution de l'argent et donc de pouvoir. Et jusqu'au présent, le mode de gouvernance "démocratique" en vigueur, sa légitimé auprès des gouvernés qui espèrent à une certaine redistribution de l'argent, repose sur l'impératif de croissance de l'économie capitaliste, qui repose sur la spéculation par la dette, qui repose sur l'accès continu de capitalistes aspirants endettés (entrepreneurs) pouvant tirer profit, en augmentant la productivité, de nouveaux marchés et populations. La mise à disposition par l’État de ses institutions laïques et en conséquence les populations qui en dépendent s'inscrit dans ce processus politique d'asservissement direct au pouvoir capitaliste, processus facilité activement par l’État, afin de garantir une transition en douceur vers une gouvernance capitaliste directe.

Naturellement, voyant la finalité à l'avenir de ce processus, à savoir le contrôle direct de tous les aspects de leur vie selon les impératifs de productivité toujours plus exigeants, le peuple se révolte et se sert du peu de démocratie qui reste pour élire des candidats qui promettent une certaine protection de ce cycle. Mais encore, quel leurre dans leurs choix : le capital a tout prévu, car les candidats d'extrême-droite qui promettent cette protection à certaines populations privilégiées (non-racialisées hétéronormatives) ne font que passer des lois qui font agrandir la précarité nécessaire à la continuation du processus (notamment les politiques fiscales favorables à l'accumulation, la dérégulation de la spéculation, et l'élimination des droits des femmes pour garantir leur asservissement par le travail productif de care pour garder contre l'anomie totale, et le travail reproductif pour agrandir la population pauvre). 

Les non-racistes non-hétérosexistes sont donnés par les médias un seul alternatif : le candidat néolibéral qui se dit de gauche, financé par les plus grandes entreprises du capital, et n'ayant d'autre programme que de permettre la pleine pénétration de ce dernier, en lui cédant les institutions laïques et éliminant les droits de tous les citoyens pauvres confondus sans critère de race, religion, ou genre, car tous sont capables d'être responsabilisés vis-à-vis les impératifs de productivité et les besoins de spéculation du capital. Chacun est capable de se rendre utile au capital, si bien entraîné, si volonté est, chacun peut apprendre à faire la pute avec brio. Il peut aimer ça.

Toujours est-il, et ça fait vraiment peur, que quelques candidats proposent de vrais alternatives économiques pour sortir du processus, et qui reposent notamment sur l'écologie (la planète pourtant devant être détruite par le capital) et sur des modes de production qui sortent de la spéculation et s'alignent avec les besoins réels, actuels, du peuple, dont la liberté d'expression et de conscience seront garanties par la revalorisation des institutions laïques dont l'école. Un de ces fous est devenu bien trop populaire aux États-Unis lors de la dernière élection, et une situation similaire se produit en France à l'instant même. Cette situation est très grave pour le capital, et tôt ou tard, avec l'accès croissant à ce genre d'analyse, avec ces évidences de plus en plus évidentes à travers  crises économiques répétées et précarité de plus en plus grande, sans parler des cours des enseignants critiques qui apprennent la libre pensée dans leurs salles de classes obscures, un de ces fous risquent d'être élu. 

Puisque l'argent est une affaire d'état, sa valeur dépend de l'existence continue de l'état, et son accumulation dépend de politiques économiques favorisant la croissance par la spéculation, ces candidats du peuple foutent la trouille au capital : posséder l'argent à valeur élevée revient à dominer à l'avenir, à la liberté et le droit au moment par la possession de l'avenir. Et la démocratie, pour peu qu'il en reste, est le maillon faible de cette domination, qui doit devenir certaine. Car avec la certitude vient la confiance, et avec la confiance, la spéculation, et avec la spéculation, la croissance...

Blockchain, cryptomonnaie, IoT : brèches de pouvoir

De leur côté, gens du peuple, de gauche (la vraie), communistes, ou simples amoureux de la liberté par les droits aux ressources externes de base (interpersonal self-owernship !) comme cette libertaire, s'interrogent sur comment se libérer de l’État capitaliste, et de l'autre côté, le capital et ceux qui trouvent dans son récit hégémonique leur sens, de "gauche" comme de droite, s'interrogent sur comment se libérer de l’État démocratique. Les deux camps sont conscients de l'urgence de la chose et savent que l'équation revient à : 1) l'argent, notamment sa valeur, sa circulation ; 2) les institutions centralisées du capital, notamment l'état et les institutions financières ; 3) la possession de la technologie ; et 4) les populations pauvres et jeunes, notamment les quelques deux milliards sans compte bancaire et non encore financiarisés.

Dans cette bataille pour la possession de l'avenir, trois nouvelles technologies indissociables sont clé : le blockchain, les cryptomonnaies, et l'Internet des Choses (IoT).
La technologie du blockchain est assez simple et déjà utilisée à petite échelle dans de nombreuses communautés pour de nombreux services. Lors d'un transfert (de propriété, d'argent) ou d'une transaction (d'authentification d'identité, de vote), un réseau d'utilisateurs connectés (par téléphone portable, par ordinateur) permet d'attester de l'authenticité du transfert grâce à l'enregistrement de ce dernier dans un cahier décentralisé, visible par tous, où est attribué à chaque transfert un identifiant en fonction de sa place dans l'ordre des transferts, qui sont eux regroupés par blocs en fonction de leur chronologie, et ces blocs reliés en chaîne, immuable, encryptée, et connue de tous. Le transfert est quasi-immédiat.

A l'opposé des transactions d'argent classique de l'état passant par institutions financières et plateformes classiques du capital (Paypal, Visa...), les transactions sur le blockchain peuvent s'effectuer en monnaies alternatives numériques, appelées cryptomonnaies (par exemple, Bitcoin, Ethereum, Litecoin...), qui échappent dans bien de cas aux règles d'imposition de l’État.

Cette structure financière alternative accompagne l'ensemble des objets connectés et communiquant entre eux, appelés l'Internet des Choses (IoT) : par exemple, la lumière de cette pièce qui s'éteigne quand le poux communiqué par mon wearable suggère que je fais la sieste, ou le frigo qui commande de quoi boire quand il voit dans mon agenda que je reçois la semaine prochaine des invités, ou les panneaux solaires du jardin de la voisine auprès de qui ma maison, quand besoin est, rachète de l’électricité. L'IoT promet une productivité comme jamais auparavant, mais aussi, puisque le tissu urbain entier en est imbu (des "smartcities"), une surveillance et une mise à l'écart de tout individu qui souhaiterait disrupter le projet capitaliste, par exemple les lanceurs d'alerte et autres militants, dont la moindre activité sera répertoriée.

Si vous êtes capitaliste, ces technologies, qui ne relèvent pas de la science fiction et existent déjà, présentent certains défis : d'abord, la promesse de la cryptomonnaie permet une nouvelle opportunité de bâtir de la valeur, sans doute plus maîtrisable et moins sujette au risque démocratique que l'argent classique de l'état, et la domination de la technologie des choses reliées par l'IoT par quelques firmes technologiques du capital est très rassurante. Mais concernant la nature décentralisée de ces technologies, et vu la population croissante des pauvres et jeunes qui n'ont pas grande pitié pour le monde sans avenir que le capital leur propose, il existe un risque de perdre le contrôle du projet de domination éternelle de l'avenir, surtout vu l'autre camp des amoureux de la liberté qui travaille nuit comme jour pour bâtir leur monde parallèle basé sur ces mêmes technologies.

Puisque, dans ce monde décentralisé, ni l'état ni les institutions financières ne sont indispensables en tant que gardiens (custodians of assets), l'attribution des biens étant visible par tous du fait de l'enregistrement décentralisé, il est nécessaire d'intervenir rapidement au niveau de la création et maintien du réseau blockchain où s'effectueront les transactions, car celles-ci engendrent des tonnes de données pouvant servir à l'amélioration des algorithmes (et l'intelligence artificielle) qui permettront une technologie et réseau toujours supérieurs (est-il étonnant que Western Union, une des institutions financières dont l'activité de transfert d'argent est la plus menacée par l’immédiateté et gratuité du blockchain, est un grand financeur de Teach for All ainsi que d'Ashoka ?). Ensuite, il est nécessaire de se porter originateur (originator of assets), celui à l'origine des transactions de cette population croissante, et puisque la croissance marche sur la spéculation, il faut intégrer ces populations dans le cycle de la dette dès que possible, non seulement pour assurer leur rentabilité actuelle mais leur conformité future, dans la structure d'opportunité économique des plateformes mondiales de travail où elles pourront faire valoir leur compétences validées (par "learning badges") par écosystèmes edtech à l'école. La fiabilité des blockchains capitalistes, notamment en ce qui concerne l'identité, l'efficacité de l'IoT à des fins de surveillance, et le maintien de l'ignorance et endoctrinement généralisés dont dépend l'acceptation générale des "solutions" nécessitent qu'un maximum de personnes soient connectées. Une fois les performances académiques, dotation en compétences, et maîtrise de dispositions de serviabilité ("empathie") connues par l'interface mondial edtech, les individus pourront être mieux intégrés aux plateformes virtuelles de travail, et leurs investisseurs (ceux ayant souscrit la dette nécessaire pour financer leur éducation à l'école-marché) pourront spéculer en temps réel selon leur rentabilité future par un monitoring de leur productivité, qui ne cessera de croître avec les augmentations transhumanistes. Les possibilités d'y créer de nouveaux produits financiers seront grandes, d'où pourquoi jeunes et pauvres financiarisés dans chaque école de tous les quartiers sensibles et pays dominés du monde doivent être un impératif stratégique pour continuer l'accumulation à l'avenir, pour assurer la distribution des privilèges économiques selon l'ordre actuel.

Ashoka, pour faire basculer le monde

Pour illustrer la dystopie qui se prépare, revenons au cas d'Ashoka, projet brillant brillant d'un ancien de McKinsey déjà présenté dans mon billet précédent. Il s'agit d'une structure capitaliste qui propose des solutions de financement (par venture capital) aux entrepreneurs sociaux partout dans le monde, mais notamment dans le secteur de l'éducation. Ceux-ci permettent la financiarisation de nouveaux publics à un coût très bas et avec une sensibilité anthropologique puisque ils viennent pour la plupart des communautés qu'ils aident à s'endetter. Le président d'Ashoka explique, dans un entretien accordé à Bloomberg transcrit ici

"c'est un partenariat entre des gens qui ont une structure à moindre coût, qui comprennent le marché en question, qui feront le travail de vente nécessaire pour vendre les prêts, et puis vous avez un marché énorme, un marché très bon auquel vous n'aviez pas accès avant." (1)


Mais comme on pouvait s'y attendre, ce même discours n'est pas suffisamment enjolivé pour séduire dans le milieu de l'éducation que bon nombre de gens estiment encore être un droit, un chemin possible vers la liberté. Pour ce public, l'objectif d'Ashoka "n'est pas de capturer un marché (...) ce n'est pas le but." 

La réussite du projet repose sur l'endoctrinement aux dispositions nécessaires au projet de financiarisation, dispositions qui, pour ceux d'entre nous qui étudient l'histoire de telles offensives, ne sont pas nouvelles, je démontrerai sous peu ici. La disposition chouchou d'Ashoka est sans surprise "l'empathie," plus précisément "l'empathie appliquée" ou "l'empathie cognitive," et il existerait une carence "empathique" chez le 25 ou 30 pour cent de la population mondiale pauvre, carence qui expliquerait d'ailleurs leur pauvreté. Selon Drayton, dans un discours à Google transcrit ici

"(...) nous avons 25, 30 pour cent de la population mondiale marginalisée, personne ne veut avoir affaire à eux, des groupes entiers de gens sont marginalisés, alors, quelle est la cause de cette marginalisation ? Eh bien, il y a des causes multiples, mais nous sommes venus à croire, de plus en plus, que la cause principale, la plus importante, est que des groupes entiers, et donc les individus qui en sont membres, n'ont pas maîtrisé cette compétence très compliquée qu'est l'empathie appliquée. (...)"  (1)

L'objectif pour ce projet psychologique, explique Drayton, est que chaque jeune, de 12 à 20 ans, maîtrise l'empathie et devienne "acteur de changement," dans la visée de faire basculer le monde ("to tip the world") d'ici cinq ans grâce aux adultes qui travaillent auprès des enfants qui veilleront à la bonne implémentation du projet. "Si vous ne pouvez pas contribuer au changement," dit-il, "vous n'allez pas pouvoir être un player." (1)

Peut-être est-ce dû à mon expérience dans les marchés de capitaux, mais en entendant ce dernier mot, le sens des autres termes de la novlangue Ashoka me sont soudain devenues évidentes :


Le projet consisterait donc à faire basculer le monde, en cooptant les pauvres et jeunes pour mettre fin à la structure démocratique par un processus de jujitsu (voir sa note à ce sujet pour exemples de storytelling), c'est-à-dire l'étranglement de l'état démocratique et les habitudes enracinées du peuple (eg les droits) par une stratégie très aiguisée qui forcera, d'abord par les dispositions et ensuite par le climat juridique et économique de servitude, chacun de devenir "acteur de changement", c'est-à-dire de faciliter activement le processus d'accumulation du capital, la définition même de "changement". S'agissant du contexte français, le film Une Idée Folle est une manière d'encourager ces mêmes dispositions propices à la servitude au sein même de l'école républicaine, opération permise par l’état capitaliste et qui devrait suffire pour vous appeler à l'action.

Ce que je trouve le plus étonnant dans cette stratégie discursive, outre la négation du rôle du peuple et ses luttes au long de l'histoire pour bouleverser les politiques économiques (racistes, sexistes) du capital fondées sur l'ordre social et l'utilité immédiate, c'est la passivité de l'individu face à l’accélération de l'accumulation. Par exemple, dans un discours transcrit ici, Drayton explique : 

"Vous devez comprendre comment sera ce monde, et il arrive à grands pas, de quoi ont-ils (les jeunes) besoin pour y réussir, et puis, que peuvent-ils, et que peuvent les parents et les enseignants ?" (1)


L'agency de l'individu devant ce nouveau monde est inexistant : il ne peut que se doter des dispositions et compétences qui lui seront demandées pour survivre, ce qui suggère que le sens donné à changement implique de ne rien changer de l'ordre social actuel, si ce n'est d'effectuer le travail sur soi nécessaire pour se préparer à un climat économique précaire, et ensuite de faciliter l'expansion maximale de ce climat dans tous les aspects de la vie pour ceux non encore intégrés car non empathiques. Dans cette délicate danse psychologique qui naturalise l'accumulation, le changement est quelque chose face auquel on ne peut rien, mais au même temps, nous sommes capables de contribuer à son progrès pour basculer le monde en sa faveur.

Il semblerait y avoir également une référence aux plateformes numériques de travail, qui permettent la mise en concurrence des exploités, sans droits et réduits à leurs seules compétences,  à travers le monde pour le plus grand profit du capital : 

"Il vous faut vous organiser comme une fluide, car ce que vous servez est en changement constant, donc vous devez constamment changer qui vous êtes, ce que vous faites, ouvert car vous devez avoir les meilleures idées où que vous soyez dans le monde, peu importe le secteur ou la géographie, vous avez besoin d'une équipe, car maintenant vous avez besoin que chacun soit un acteur, chacun essaie de comprendre tout ce changement et ce qui se passe et voir ce qu'il peut y apporter, et puis vous devez pouvoir travailler ensemble, chacun prenant l'initiative, c'est donc très différent, une fluide, ouverte, une équipe d'équipes, et dans ce monde, vous n'avez pas les moyens d'avoir sur votre équipe quelqu'un qui n'est pas acteur de changement." (1)


La situation du moment présent serait, selon Drayton dans un discours à Standford transcrit ici, "un de ces rares moments dans l'histoire quand nous sommes privilégiés, tous, si nous nous accordons la permission, de contribuer vraiment à cette histoire, chacun ici peut aider à réaliser ce changement, c'est une question d'aider les gens à ouvrir leurs esprits pour voir 'Oh, d'accord! nous vivons dans un monde de changement, ceci est le nouveau jeu, et c'est un jeu tellement meilleur, tout le monde acteur de changement implique que ce n'est pas possible que les problèmes dépassent les solutions, c'est une société plus égale car tout le monde a beaucoup de pouvoir, tout le monde acteur de changement, réfléchissez-y, et puis tout le monde a cette expérience, nous tous, de devoir exprimer l'amour et le respect par l'action et d'avoir une vie vraiment heureuse, vraiment (...)" (1)


Our World, Our Time

Si le projet politique des puissants de ce monde que je viens de décrire vous est agréable, éthiquement, culturellement, économiquement, si la technologie, notre patrimoine humain, employée à des seules fins de productivité nécessaires à la domination future des dominants actuels, ne vous pose aucun problème, ce n'est pas la peine de lire plus loin.

Je ne souhaite m'adresser qu'à ceux pour qui un tel avenir revient à une trahison des principes de justice et de liberté qui fondent notre humanité même, notre volonté de vivre tout entière. Ceux pour qui l'école n'est pas un espace d'une innovation politiquement figée pour permettre l'accumulation capitaliste (2), mais un lieu d'émancipation  "pour éclairer les hommes pour en faire des citoyens," un lieu où l'on enseigne "ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même et jouir dans la plénitude de ses droits." (3)

Nous devons avoir l'honnêteté d'avouer que cet état capitaliste, avec ses élites du capital mondial, et leurs médias menteurs, et toute cette bouse qu'est la "transition éducative" qui transite dans toute cette structure de pourriture de nausée et de fric, qui s'étale sur les esprits de nos enfants innocents dans le but d'empêcher leur élévation, ne nous représente plus.

Ceci est notre monde, notre temps, notre avenir à créer. Cet avenir devra se passer, à terme, par la mise en place des technologies permettant notre indépendance à jamais des structures du capital mondial qui empêchent notre souveraineté, mais dans cet instant historique, pour cette élection qui sera peut-être bien la dernière, il se passe par la liberté totale de nos enseignants et de l'ensemble de notre système éducatif vis-à-vis des vautours et voyous qui salivent à l'idée de le subjuguer pour instaurer le projet politique nécessaire à leur survie. Cet avenir devra se passer par la mise en place d'un système économique qui accorde un maximum de liberté au peuple, liberté garantie par des droits et non selon sa capacité de se laisser humilier pour financer les lifestyles de ceux qui aspirent devenir dieu devant une humanité ignorante de son histoire et dominée par la technologie que sa pleine exploitation aura permis de créer. Cette technologie, ce monde, ce temps est le nôtre, pour notre plus grande jouissance. 




1) traductions établies par mes soins
2) Teach for France utilise l'expression "conduire le changement" (en anglais : drive/fuel change) pour signifier "accélérer l'accumulation capitaliste à l'école"
3) Condorcet, rapport de 1792