samedi 14 octobre 2017

Déconstruire pour reconstruire




 “The intuitive mind is a sacred gift and the rational mind is a faithful servant. We have created a society that honors the servant and has forgotten the gift.” – Albert Einstein

“Pour surmonter (...) son inquiétude, j’estime que le monde moderne n’a qu’une chose à faire : aller sans hésiter jusqu’au bout de son intuition.” (Pierre Teilhard de Chardin, 228)

En ce qui concerne la plupart des sujets, tout le potentiel libérateur de la décentralisation, maintenant une réalité imminente grâce aux technologies de la blockchain et de la cryptomonnaie, est en train d'être gâché par la colonisation des esprits, c’est-à-dire par l’incapacité de concevoir et de mettre en œuvre au niveau des politiques publiques, compte tenu de l'existence de ces nouvelles technologies de gouvernance, une mode de possession matérielle autre que celle garantie par les lois de l’État capitaliste, dont les termes sont dictés par certains sujets, le capital, et imposés sur tous. Il s’agit d’un état psychique engendré par l'époque centralisante et qui trouve sa continuation dans l’acceptation non-problématisée de la politique de l’ESS adossé au capital comme solution, politique qui vise à faire de chacun un changemaker™, c'est-à-dire un marché individuel basé sur l'utilité au projet politique du capital. Il s’agit d’une véritable épidémie psychique caractérisée par une surabondance de ce que Jung appela la pensée extravertie (Te), résultant dans une sur-accumulation de la matière chez le capital. La pensée extravertie, au service de la nécessite de cette petite population, se trouve dissociée de toute capacité intuitive ou morale, résultant dans l’action immédiate sans réflexion stratégique à long-terme  (notamment par l'intuition introvertie Ni) et sans considération morale propre à l’individu (notamment par le sentiment introverti Fi). Agir sans réfléchir. Conduire le changement, avoir un impact, être un véritable levier, un bon leader exemplaire. Avoir un impact par la mise en place d’un paysage politique innovant (regulatory capture) qui réoriente l’argent de l’État vers le capital et ses changemakers™, aboutissant dans le changement du régime de vérité et de la culture personnelle de chacun de façon à naturaliser le darwinisme social à base de consequentialist libertarianism, du changement des sujets non-utiles en sujets utiles car pleinement inscrits dans les processus de dépossession permettant la pleine accumulation matérielle du capital (par la nouvelle infrastructure de gouvernance fintech). Cette violence discursive est menée par l’État ainsi que par tous les acteurs de l'ESS capitaliste et du grand capital qui les finance. Même le mot solidarité, comme le démontre Murphy dans son ethnographie Yearning to Labor, est désormais redéfini pour dire employabilité, capacité à être inséré sur le marché du travail, à être utile au capital et donc au pouvoir. Ce champs discursif colonisant, riche en pensée extravertie, circule parmi les autres sujets, qui se l’approprient, souvent même à leur insu car ce discours est doté d’une grande puissance. Son appropriation large permet de stabiliser le nouveau régime de vérité et sens commun, d’acquérir de la légitimité en circulant et élargissant ses frontières sociales, en refaçonnant des réalités individuelles.

La situation psychique engendré par ce paysage discursif conduit à un isomorphisme moral en faveur d’encore plus de politiques publiques favorisant la pensée extravertie, y compris dans des champs sociaux pourtant culturels pouvant être propices au développement d’autres fonctions, comme le sentiment ou raisonnement personnels (Fi/Ti) ou à l’intuition (Ni/Ne), tels que l’éducation. Toutes ces fonctions ne sont alors développées qu’accessoirement qu’à travers l’utilité suprême de la pensée extravertie. Ces champs deviennent mis au service du changement, discours normatif à base d'une forte dose en sentiment extraverti (Fe) caractéristique des phénomènes de contagion, freinant le potentiel de ces espaces de permettre aux sujets libres de concevoir, par l’intuition et l’expérience de la présence (Se), un monde autre que celui accablé par la surabondance de la pensée extravertie. Cette situation produit une société aliénée de son subconscient, à conscience colonisée, incapable d’être en relation véritable avec son intuition et l’expérience authentique. De paire avec les nouvelles technologies de gouvernance, cette colonisation de la conscience mènera à une décentralisation féodale, c’est-à-dire où le monde matériel - son régime de possession (par la technologie) et son régime de vérité (par la culture) - sera contrôlé par le capital selon les seuls besoins de celui-ci. Avec le basculement de ce contrôle par la destruction des services publics de l’État-providence en qui les sujets faisaient confiance, auquel on pouvait s’attacher en sécurité, nombreux seront relégués à une situation pouvant aggraver l’attachement insécurisé, faiblesse exploitée par le marketing et pratiques discursives porteuses d’espoir et rassurants Te/Fe de l’ESS capitaliste, ainsi que par les rapports comportementalistes avec la technologie et le monde virtuel. L’aliénation est maintenu par ce boucle toxique accumulation matérielle accélérée du capital x (précarité dématérialisante par l’ESS capitaliste + mise en demeure du service public) x dépendance technologique. Le monde virtuel et la gouvernance par l’ESS servent ici d’échappatoire pour rassurer lors du chemin vers la mort, et de façon qui empêche de régler, comme il sont tous deux ensembles capables de le faire, le problème de fond : le régime de possession privée et sa culture d’utilité au capital, le darwinisme social et la culture de mort. 

Dislocation and narration

Comme à l’époque de la Révolution, le récit par lequel transite ce nouveau discours de vérité est clé pour donner un sens à l’expérience des sujets face au basculement :

 “Ce qui a fait que le passé est paru comme si lointain et la progression dans l’histoire si angoissant aux observateurs du XIXème était la rupture profonde au niveau de la mémoire engendrée par la Révolution française. Deux forces complices étaient au travail pendant cette période : le déplacement général engendré par la révolution et la guerre, et le récit de ce déplacement en tant que “changement” ou “progrès,” ce qui semblait mettre fin à la tradition. Sans la machine narrative – la notion d’époque et l’impression d’un nouveau temps pouvant structurer les histoires (...) et mémoires (individuelles), les changements au niveau de la matière n’auraient pas pu être interprétés comme une “seule pièce”, comprenant le passage historique qui a élevé les tragédies (locales) dans de nouvelles (expériences) compréhensibles et pleines de sens.  Et sans la mobilisation incessante d’hommes et de femmes dans de nouveaux arrangements économiques, nouveaux espaces géographiques, et nouveaux services politiques, ce récit aurait perdu sa pertinence, son autorité, et son urgence (...)” (Fritzsche 16-17, tl.)

Mais les citoyens quoique contraints par un discours normatif de vertu étaient invités à imaginer autre chose que l’organisation sociale du statu quo ayant marqué leur passé, en opposition à ce qui se passe actuellement :

“Ce que la révolution a rendu radical c’était la possibilité même de définir une communauté morale justifiée selon la vertu plutôt que selon la coutume, tradition, ou religion. (...) L’avenir pouvait dès lors être imaginé comme un espace d’innovation et de nouveauté, un endroit de possibilités abondantes. (...) Le monde n’était pas déterminé et (...) la tradition pouvait être rejetée. Ces idées étaient exprimées en de mots ordinaires et phrases simples, mais elles ont engendré des changements dramatiques dans des pratiques sociales parce qu’elles ont produit des hommes et femmes conscients de leur relation au monde qui les entourait et les ont invité à remettre en question ce qu’ils ont par le passé accepté comme naturel ou inchangeable. Les révolutionnaires ont mis l’accent sur l’instant de création d’une communauté nouvelle, un moment sacré de nouveau consensus en rites et cérémonies, et ils ont insisté pour que les gens se présentent en public en tant que citoyens vertueux (...). » (Fritzsche 18, tl.)

La nouvelle stratégie d’ingénierie sociale changemaker™ est tout le contraire – sous cette nouvelle stratégie, les sujets sont invités à admettre comme fatalité l'évolution technologique comme étant inscrite dans le processus d’accumulation de la matière par le capital selon les termes définis par le capital. There is no alternative. Que cette colonisation aliénante par le capitalisme doit demeurer une fatalité. Et qu’il faut transformer les institutions dont l’école pour convenir aux nouveaux besoins de ce processus d'accumulation, afin de maintenir l’ordre social face à l'évolution technologique.

Ce que ces deux moments dans l'histoire partagent, c'est bien la manipulation de la conscience par le déracinement et l’attachement de manière à créer de la dépendance : jadis, il fallait aimer la patrie avant de s'aimer soi-même, faute de quoi ; de nos jours, il faut aimer l’argent d’abord, avant de pouvoir s'aimer ou d'aimer l’autre, manipulation est à la source de notre épidémie actuelle. Fritzsche raconte : 

Rien n’était laissé sans inspection dans un effort pour refaire les citoyens, un effort laborieux qui a représente non seulement les prétentions de la Révolution mais aussi sa menace. La politisation de la vie quotidienne a fait que les Républicains avaient du repenser ce qu’ils devaient aux autres mais aussi ce qu’ils souhaitaient pour eux mêmes (...) et a beaucoup augmenté les points de rencontre entre l’État révolutionnaire et l’individu. La présentation publique du soi révolutionnaire, avec ses rubans et cocardes, a appelé à la vigilance publique, mais aussi aux dénonciations, procès, et exécutions.” (19, tl.)

L’épidémie psychique

Un grand symptôme de cette épidémie psychique est de croire qu’on ne peut pas vivre dans une organisation sociale autre que le capitalisme aliénante alors que tout suggère que l’on ne peut plus vivre avec. De croire qu’une société durable est celle qui convoite la pensée extravertie comme fonction par excellence permettant au pouvoir d’acquérir encore davantage de pouvoir, matériel et culturel, to make power go to power, to make money go to money, au détriment des autres fonctions moins utiles au processus d’accumulation matérielle du capital dans le capitalisme avancé. De croire que malgré ces nouvelles technologies de gouvernance à notre disposition, il nous faudra à l’avenir toujours une centralisation par la possession privée du capital-dieu tout bénéficiaire pour demeurer en paix et ne pas s’entretuer. De penser que la gnose serait la capacité de « voir » la nécessité du seul capital dans ce moment stratégique – la colonisation aussi bien technologique et culturelle - et d’avoir la sagesse de saisir l’occasion en se convertissant en changemaker™, en s’engageant à mener cette opération colonisante et dématérialisante chez le peuple peu sage peu moral. Cette colonisation est élaborée pour aboutir dans le transhumanisme, qui est, comme le néolibéralisme, un projet purement politique que le capital présente comme projet économique à une humanité totalement aliénée de son humanité, n’ayant aucun sens outre celui de l’argent, outre celui du capital-dieu et de sa culture.

Il y a une décentralisation accélérée, au niveau de la gestion des anciens services publics, menée par  l’ESS capitaliste, et au même temps une colonisation approfondie de la conscience individuelle dans le cadre de l’épidémie psychique. Mais cette décentralisation non-accompagnée de décolonisation n’est pas une véritable décentralisation, plutôt une féodalité.

Des générations d’enfants pauvres, passées par l’école de l’empathie et de la coopération envers le capital seront concernées. La manière dont nous allons laisser le capital se servir d’eux est la preuve de notre propre colonisation. Les enfants sont apparemment des sujets auxquels nous avons droit, de la matière que nous possédons : notre obligation ne serait pas d’adapter notre monde à eux, de le rendre plus accueillant pour eux, mais de savoir se servir d’eux afin de pouvoir continuer notre grande entreprise sociale aliénante et faire avancer le régime de possession privée en laissant libre cours à l’accumulation du monde matériel par le capital. Confier à un acteur amoral, le capital, un acte moral, éduquer, permet de mener à bien cette colonisation des esprits par le capitalisme, la transformation d’un espace, l’école, à haut potentiel en décolonisation, en espace propice à l’accumulation continue par l’entreprise. L’ESS est la passerelle qui rend structurellement possible cette transformation, et la spiritualité du marché du néolibéralisme gnostique ce qui le rend individuellement possible. 



Jung

C. G. Jung dans son essaie La psychologie de l’archétype de l’enfant décrit l’épidémie psychique : 

“On est confrontés à chaque nouvelle étape du processus de différentiation de la conscience qui suit le cours de la civilisation, à la tâche de trouver une nouvelle interprétation appropriée à cette étape, afin de relier la vie du passé qui continue d’exister en nous avec la vie du présent, qui menace d’échapper au passé. Si ce lien ne se fait pas, une sorte de conscience sans racines survient, plus du tout orienté vers le passé, une conscience qui se plie dans l’impuissance à toutes sortes de suggestions et, en pratique, s’expose à l’épidémie psychique.” (1959/1977, para. 267, tl.)

Polonchak interprète cette épidémie à la lumière de notre situation actuelle : 

“Notre culture a succombé à l’épidémie psychique du narcissisme (l'aliénation du soi), qui se perpétue alors qu’elle se transmet de génération à génération. D’où remonte cette situation et comment en est-on arrivés là ? Par l’exercice de la volonté, la conscience de l’homme « civilisé » est devenue de plus en plus uniforme. Il a perdu le lien avec ses racines, à la fois le principe compensateur féminin et le domaine de l’expérience de l’enfant. Notre culture occidentale, dominée par le masculin, qui ne jure que par le « progrès », refuse toute idée qui suggère un mouvement régressif. De façon innée, on est poussés vers (...) une conscience différenciée du principe masculin.  La théorie jungienne de la psyché est fondée sur l’idée que le conscient né du subconscient. (...) En tant que peuple, il nous faut ce mouvement de développement pour faire avancer notre civilisation par les découvertes scientifiques et la création de nouvelles technologies. Mais, la psyché de notre culture semble mal s’autoréguler, ayant pour conséquence une déséquilibre entre les principes masculins et féminins – entre la conscience collective et le subconscient compensateur

(...) Ce lien ne pourra être rétabli que si l’on arrive à surmonter notre obsession pour (...) les hauteurs croissants du conscient et ose retourner à l’intérieur, vers le domaine profond et noir du subconscient. Je voudrais suggérer que c’est dans la dévalorisation et manque de potentiel du subconscient, du domaine féminin par notre culture patriarcale qui résulte dans notre épidémie psychique actuelle de narcissisme – une culture qui ne produit que du vide, sans âme. »
Pour les anthropologues Bronson et Fields, ce vide est dû à une crise d'imagination :

“Selon nous, il y a une crise fondamentale qui fond la dégradation sociale (...) – une crise d’imagination. L’historien militaire Shore a démontré qu’il existe des « pièges cognitifs » (cognitive traps) (...) qui confondent les causes et les effets, et que ces pièges sont la raison pourquoi la sagesse collective échoue à des moments critiques, ayant pour conséquence les catastrophes historiques les plus connus (...) Quand l’imagination comprend un souci pour l’autre par la compassion, elle devient l’empathie, deuxième facteur identifié par Shore comme central à la résilience humaine face à une crise. Afin que le pouvoir de l’imagination et de l’empathie puissent être pleinement libérés (...), les manières de penser traditionnelles qui nous ont accompagnées jusqu’à notre état actuel doivent être remises en question de manière stratégique et réfléchie. Ceci est nécessaire afin d’aborder ce qui, au fond, sont des problèmes de conscience collective ainsi qu’individuelle (...) » (2, tl.)

Epidémie psychique à lucrativité limitée bien lucrative in fine

C’est dû au contexte culturel qui fond cette épidémie que l’état redistributeur vit ses derniers jours. Comment alors sortir de cette impasse et créer une société où l’intuition et le sentiment auront toute leur place à côté de la pensée extravertie ? Cette décolonisation doit forcément permettre de comprendre l’importance de l’argent et le potentiel de manipuler sa circulation par les politiques publiques afin de pouvoir faire plier L’État au projet politique envisagé. Dans la manipulation de cette circulation se trouve tout le potentiel de gouvernance des sujets par leur appauvrissement et leur dématérialisation, notamment par la possibilité de rendre dépendant leurs communautés et lieux culturels libres où peut naître une vérité alternative (par exemple, la séparation de l’école et de l’économie, ce qui est impossible sous un état capitaliste dans le stade avancé d’accumulation matérielle actuelle, qui nécessite l’accumulation par dépossession).

L’ESS capitaliste est aujourd’hui présenté comme solution car permettant aux sujets, grâce à un financement direct du capital, de payer moins d’impôts, et trouvant dans ce fait un consensus large. Rappelons alors que l’argent n’appartient pas aux sujets mais à l’état et que la seule valeur de l’argent réside en ce qu’il est possible d’acheter avec lui : ainsi, la circulation de l’argent, dictée par les politiques publiques, détermine la production future, matérielle et en partie culturelle (par les médias, les écoles, et les réseaux culturels que le capital achète). L’expression « l’argent du contribuable » permet de confondre ses intérêts matériels et culturels propres, ses propres possibilités de dicter la production future (dont l’évolution de la technologie) en fonction de ses intérêts, ses propres possibilités de dicter la production culturelle future grâce à une certaine liberté dans ce domaine, avec les intérêts matériels du capital, confusion qui aboutit dans la situation actuelle d’une économie de l’offre naturalisée par l’hégémonie culturelle qui apprend qu'une telle circulation de l'argent serait pour le bien de tous.

La seule raison pourquoi un sujet perçoit de l’argent du tout est parce que l’État a décidé d’en dépenser, d’acheter des services tels que l’éducation ou la santé avec l’argent qu’il a imprimé et dont il est la seule source de l'impression. Quand l’État dépense, l’imposition en résulte : l’État imprime de l’argent, finance avec cet argent des services de base et l’économie réelle, cet argent est alors mis en circulation parmi les sujets, qui devront reverser une partie de cet argent à l’État en payant des impôts. Les sujets gagnent de l’argent, et autant d’argent, parce que L’État a décidé de dépenser de l’argent au tout début du cycle.

L’économie s’apparente donc à un cycle naturel : L’État dépense dans l’économie réelle, en finançant ses institutions. Ceux qui travaillent dépensent l’argent perçu par leurs salaires ce qui permettent à d’autres de travailler et gagner de l’argent. A chaque stade, l’argent revient à l’État par des impôts. Autrement, si L’État continuait de dépenser sans récupérer de l’argent qu’il dépensait, cela engendrait de l’inflation : il y aurait trop d’argent en circulation et l’argent perdrait alors sa « valeur ». Les impôts ne peuvent être reversés à l'État par ses sujets qu’après que l’État a dépensé de l’argent dans l’économie réelle. Ainsi, il est purement mensonger de dire que L’État n’a pas les moyens de financer les services publics. Ce mensonge permet la délégation de ces services au capital, qui les modifie selon ses propres intérêts, selon ses propres besoins politiques d’accumulation matérielle.[1]Cela s’oppose à l’alternative de céder ces services publics directement aux sujets pour une gestion directe par eux et par leurs communautés, qui en partageraient les profits de manière coopérative et les posséderaient pleinement, tant au niveau de l’infrastructure technologique et financière qu’au niveau du récit culturel. Cette gestion pourra se faire de manière coopérative, avec redistribuant parmi les membres de la communauté, assurant sa pérennité.

Si l’État dépense moins et impose moins, seuls certains sujets – ceux ayant réussi à manipuler en leur faveur les politiques publiques qui gouvernent la circulation de l’argent - continuent de percevoir de l’argent et les autres sujets cessent d’en gagner, aboutissant dans une situation où ces certains sujets qui contrôlent l’État dictent les conditions d’existence (par la possession de la technologie) et de conscience (par la culture) des autres sujets. Ce projet politique liberticide est celui prévu par les états capitalistes dans les années qui viennent : le capital, dépendant de l’État pour le maintien du régime de possession privée qui permet son accumulation continue légitime et juste du monde matériel, intervient au niveau des politiques publiques pour réorienter la circulation de l’argent, par le passé destiné au service public, aux fonctionnaires, et à la majorité de sujets, vers ses propres ESS dont les projets « sociaux et solidaires » sont conformes à ses besoins en utilité, c’est-à-dire qui permettent d’entériner, compte tenu des nouvelles technologies de gouvernance et besoins en accumulation, de nouvelle matière pouvant être pillée, entraînant un changement en sa faveur : la décentralisation colonisée qui aboutit à la féodalité.

Dans cette situation, où seuls les sujets du capital et ceux dans ses bonnes grâces amassent des quantités importantes de l’argent de l’État et ne paient que peu d’impôts, l’État, toujours garant de la possession et du régime de propriété privée, ne redistribue plus qu’aux sujets du capital. Les seuls gagnants sont alors le capital et ses changemakers™ complices, c’est-à-dire ceux ayant réussi à modifier les politiques publiques en leur faveur et ceux qui mènent ces politiques sur le terrain, et qui grâce à cette nouvelle circulation d’argent ont le pouvoir décisionnel directe et peuvent dicter les règles par lesquelles les autres sujets devront vivre ou mourir.

La fait même que cette réalité pourtant évidente reste un mystère pour la plupart des sujets est la preuve que l’État et les multinationales du capital qui contrôlent l’éducation de la majorité des sujets sont incompétents pour faire avancer les processus de déconstruction de l’hégémonie et de décolonisation du soi nécessaires pour avancer vers un monde égal et juste. Une bonne raison de les bannir définitivement de l’école.

Une gnose toute autre

La vision sociale de Pierre Teilhard de Chardin est tout autre, très loin d'une société qui récompenserait la seule pensée extravertie Te et y asservirait les autres fonctions pouvant permettre l’élaboration d’un ordre social autre, bâti sur la valeur d’une vie libre pour tous les sujets au lieu de leur rentabilité à certains sujets et ensuite leur mort. Dans sa vision pour l’avenir, l’humanité guérit de l’épidémie psychique de la pensée extravertie, ayant apprise à valoriser l’ensemble de ses fonctions de manière équilibrée, et faisant que chacun trouve sa place dans une économie basée sur les besoins de base matériels et culturels nécessaires à la liberté matérielle et culturelle de chacun.

Pour lui, une pensée darwiniste basée sur la mort est une régression éthique non-conforme aux lois naturels qui gouvernent à ses yeux l’évolution humaine, et nous distingue de l’évolution des autres espèces d’animaux:

« Une autre doctrine de « progrès par l’isolement » fascine, en ce moment même, de larges fractions d’Humanité : celle de la sélection et de l’élection des Races. Flatteur pour un égoïsme collectif, plus vif, plus noble, et plus chatouilleux encore que tout amour-propre particulier, le Racisme a pour lui le fait d’accepter et de prolonger, rigoureusement tells quelles, dans ses perspectives, le lignes de l’Arbre de la Vie. Que nous montre en effet l’Histoire du Monde animé, sinon une succession d’éventails surgissant, l’un après l’autre, par succès et domination d’un groupe privilégié. Et pourquoi échapperions-nous à cette loi générale ? Encore maintenant, donc, et même entre nous, lutte pour la Vie, survivance du plus apte. Épreuve de force. Le Surhomme doit germer, comme toute autre tige, à partir d’un seul bourgeon d’Humanité.

(...) De ces théories, cyniques et brutales, mais où peut souvent vibrer une noble passion, la suite nous montrera à quoi tiennent l’attrait – ou la perversité ; et pourquoi, sous l’un et l’autre de ces appels à la violence, nous ne pouvons nous empêcher de résonner parfois jusqu’au fond de nous-mêmes. Subtile déformation d’une grande vérité ....

Ce qu’il importe pour le moment, c’est de bien voir que l’une comme l’autre se trompent et nous trompent, dans la mesure où négligeant un phénomène essentiel, « la confluence naturelles des grains de Pensée », ils cachent ou défigurent à nos yeux les contours véritables de la Noosphère, et rendent impossible, biologiquement, la formation d’un véritable Esprit de la Terre. » (238-239)

« Positivement, je ne vois pas d’autre façon cohérente, et partant scientifique, de grouper cette immense succession de faits, que d’interpréter dans le sens d’une gigantesque opération psycho-biologique, comme une sorte de méga-synthèse, le super-arrangement auquel tous les éléments pensants de la Terre se trouvent aujourd’hui individuellement et collectivement soumis. (...) Toujours plus de Complexité : et donc encore plus de Conscience. Mais, si c’est là vraiment ce qui se passe, que nous faut-il de plus pour reconnaître l’erreur vitale cachée au fond de toute doctrine d’isolement ? Faux et contre nature, l’idéal égocentrique d’un avenir réservé à ceux qui auront su égoïstement arriver à l’extrême du « chacun pour soi ». Nul élément ne saurait se mouvoir ni grandir qu’avec et par tous les autres avec soi. Faux et contre nature, l’idéal raciste d’une branche captant pour elle seule toute la sève de l’Arbre, et s’élevant sur la mort des autres rameaux. Pour percer jusqu’au soleil, il ne faut rien moins que la croissance combinée de la ramure entière. » (244)

« Pas d’avenir évolutif à attendre pour l’homme en dehors de son association avec tous le autres hommes. Les rêveurs d’hier l’avaient entrevu. Et, en un sens, nous voyons bien la même chose qu’eux. Mais ce que, mieux qu’eux, parce que « montés sur leurs épaules », nous sommes en état de découvrir, ce sont les racines cosmiques ; c’est aussi l’étoffe physique particulière ; c’est enfin la nature spécifique de cette Humanité qu’ils ne pouvaient, eux, que pressentir – et que pour ne pas voir, nous, il nous faut fermer les yeux. » (246)

Pour lui, cette société basée sur l’Unité passe par la décolonisation du soi, et le développement de son esprit propre, qui s'apparente au sentiment et à l'intuition introvertis Fi et Ni de Jung, au sein du plus grand Esprit, d’une décolonisation généralisée de la conscience de soi : 

“L’évolution (...) est une montée vers la conscience. (...) Elle doit donc culminer en avant dans quelque conscience suprême. Mais cette Conscience, justement pour être suprême, ne doit-elle pas porter en soi au maximum ce qui est la perfection de la nôtre : le reploiement illuminateur de l’être sur soi ? Prolonger vers un état diffus la courbe de l’Hominisation, erreur manifeste ! C’est uniquement vers une hyper-réflexion, c’est-à-dire vers une hyper-personnalisation, que la pensée peut s’extrapoler, autrement, comment pourrait-elle emmagasiner nos conquêtes qui se font toutes sans le Réfléchi ?” (259-260)

« (...) l’Univers, sans rien perdre de son énormité, et donc sans s’anthropomorphiser, prend décidément figure : dès lors que pour le penser, le subir et l’agir, ce n’est pas en sens inverse, c’est au-delà de nos âmes qu’il nous faut regarder. Dans les perspective d’une Noogénèse, Temps et Espace véritablement s’humanisent – ou plutôt ils se sur-humanisent. Loin de s’exclure, Universel et Personnel (c’est-à-dire « Centré ») croissent dans le même sens et culminent l’un dans l’autre en même temps. Erreur, donc de chercher du côté de l’impersonnel les prolongements de notre être et de la Noosphère. L’Universel-Futur ne saurait être que de l’hyper-personnel – dans le point Oméga. » (261)

Sa pensée fait écho à l’idée du noûs, mélange d’esprit et d’intellect, qu’Anaxagore considérait comme la cause même de l’univers. Dans cette perspective, l’imago dei n’est pas réduit à sa seule capacité d’agir et d’organiser son environnement externe par la pensée extravertie : l’homme, composé de capacités morales et spirituelles (Ni/Ne/Fi), est la réflexion même du divin dans sa capacité de s’actualiser, de cheminer vers l’entendement, en développant ses qualités spécifiques telle que la liberté créatrice et la transcendance de sa seule dimension matérielle, ce qui le distingue d’autres animaux et qui lui donne par ailleurs conscience de sa place unique dans la réalisation et l’actualisation du projet divin. L’homme se sait co-créateur : il doit donc aimer l’autre car l’autre est aussi participant dans cette co-création, l’autre est aussi une expression du divin.

“Le noûs (...) dépasse le seul sentiment, il implique notre intellect et notre volonté raisonnée. Du noûs découle le jugement de raison et de bon sens, et la capacité de vivre une vie équilibrée. Le noûs est « l'oeil de l’âme ». C’est la partie la plus intérieure de notre existence, de notre essence, qui nous permet une perception spirituelle. Notre lien à Dieu qui est devenu fragilisé ou perdu de vue à cause du Mal. Tout ce que nous faisons dans notre vie qui est pour Dieu aide à rétablir le noûs, qui est non autre que notre soi véritable tel que nous avons été crées pour être.” (Haldas, tl.)

Un esprit dans le Noosphère

l’Humanité, selon de Chardin, tend vers un seul Esprit d’imago dei qu'il appelle L’Esprit de la Terre, et ce aussi bien sur le plan de la gouvernance qu'en matière de la matière :

«  Réalité collective, et donc sui generis, l’Humanité ne peut se comprendre que dans la mesure où, dépassant son corps de constructions tangibles, nous chercherons à déterminer le type particulier de synthèse consciente qui émerge de sa laborieuse et industrieuse concentration. Elle n’est finalement définissable que comme un esprit. (...) Nous pouvons de deux manières, par deux degrés, essayer de nous imaginer la forme qu’elle peut être amenée à prendre demain. Ou bien, et ceci est plus simple, comme un pouvoir ou acte communs de connaître et d’agir. Ou bien, et ceci va bien plus profond, comme une super-agrégation organique des âmes. Science, ou Unanimité. » (248)

Sortir de l'accumulation assoiffée de toujours plus de matière, et le chômage et automatisme de la pensée extravertie concomitants, par une « nouvelle expansion physique » (...) d’unité et non pas de féodalité : 

« La double crise, déjà sérieusement amorcée, au Néolithique, et qui approche de son maximum sur la Terre moderne, elle tient d’abord (...) à une Prise en masse (à une « planétisation », pourrait-on dire) de l’Humanité : Peuple et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communication psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant. Mais elle tient aussi à ce fait que, sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffement de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées. L’Homme moderne ne sait plus que faire du temps et des puissances qu’il a déchaînés entre ses mains. Nous gémissons de cet excès de richesses. Nous crions au « chômage ». Et pour un peu nous essaierions de refouler cette surabondance dans la Matière dont elle est sortie,  sans remarquer ce que ce geste contre nature aurait d’impossible et de monstrueux. Compression grandissante des éléments au sein d’une énergie libre qui croît aussi sans arrêt. Comment ne pas voir dans ce double phénomène les deux symptômes liés, toujours les mêmes (...) un pas nouveau dans la genèse de l’Esprit ! C’est en vain que nous cherchons, pour n’avoir pas à changer nos habitudes, à régler les conflits internationaux par des ajustements de frontières – ou à traiter comme des « loisirs » à distraire, les activités disponibles de l’Humanité. Au train où vont les choses, nous écraserons bientôt les uns sur les autres, et quelque chose explosera, si nous nous obstinons à vouloir absorber dans le soin donné à nos vieilles masures des forces matérielles et spirituelles taillées désormais à la mesure d’un Monde. Un domaine nouveau d’expansion physique : voilà ce qui nous manque, et ce qui est juste devant nous, si seulement nous levions les yeux. La paix dans la conquête, le travail dans la joie : ils nous attendent, au delà de tout empire opposé à d’autres empires, dans une totalisation intérieure du Monde sur lui-même, dans l’édification unanime d’un Esprit de la Terre. » (252-253)

S’autoriser la liberté d'être

La politique publique construisant la culture de mort par la promotion de la pensée extravertie utile à l’accumulation matérielle continue au détriment des autres fonctions, en mobilisant les conditions nécessaires à l’aliénation et à l’attachement insécurisé, en manipulant les conditions économiques qui rendent dépendant l’individu de la culture coloniale pour ses besoins d’identité et d’amour. Mais cela n’implique pas, compte tenu du chemin que nous avons parcouru depuis le temps de La Grande Nation, ce regard que nous sommes maintenant capables d’avoir sur l’histoire – donc sur notre condition, de paire avec les nouvelles relations sociales, discussions, inspirations et modes d’organisation collective et coopérative que nous permet enfin cette technologie que nous avons crée. Il n’y a pas de raison pourquoi à ce moment historique notre situation doit être transformée, par la manipulation des politiques publiques de l’État par certains individus souhaitant modifier le cours de l'argent de l’État en leur faveur pour conformer les lois de cet État de manière à permettre la féodalité que requiert leur projet politique, de manière à continuer le statu quo de la possession, en passant tout de suite à la construction d’un avenir féodale par la cession de l’école au capital, qui aliène encore plus en remplaçant la nécessité évidente de l’amour de soi et de l’autre par le développement de nos capacités intuitives et sentimentales avec l’injonction d’utilité au capital – de faire de l’argent, de rapporter du fric, un peu de monnaie, aussi bien sur le plan matériel que sur le plan spirituel, en colonisant la conscience des jeunes sujets d’une fausse empathie qui est non autre qu’une l’internalisation de l’impossibilité de concevoir une société hors du régime de possession privée basée sur l’amour et l’unité. Comme si l'on n’était pas suffisamment colonisés dans l’état actuel des choses. Comme si la gnose revenait à se laisser coloniser afin de coloniser les pauvres avec encore plus de pensée extravertie alors que l’heure nous appelle à l’intuition et à la valorisation de l’expérience subjective authentique.

Au lieu de passer sa vie colonisée par l’automatisme de la seule pensée extravertie, d’utiliser cette seule fonction pour garantir les profits centralisés de quelques sujets qui vivent du régime de possession depuis longtemps arrivé à péremption, la décentralisation peut permettre de sortir du régime de possession capitaliste, être l’occasion de se regrouper, grâce à la technologie et à l’ethnographie des données (data ethnography), entre individus souhaitant valoriser leurs fonctions intuitives et sentimentales en expérimentant de nouvelles formes de gouvernance au niveau du groupe en fonction de leur vision commune, hors de ces histoires de manipulation de l’argent de L’État par le capital.

Un lecteur m’a récemment posé la question : voyant enfin la nature de ces changements structurels que je problématise ici, comment enfin s’y opposer si les sujets seront subjectivement plus heureux dans ce meilleur des mondes, bien que moins libres objectivement ? Il me semble que les gens ont le droit de décider d’eux-mêmes et que l’on doit prendre leurs choix au sérieux. Personne n’a le monopole sur la vérité, n’en déplaise au capital, et celle-ci se définit et se redéfinit dans le monde externe à nous, où elle est confirmée ou démentie par la loi naturelle. La raison pour laquelle on en est arrivés à ce point est bien une histoire de choix individuels privilégiant le bonheur de certains individus au détriment de la liberté d’autres. Le cycle de l’argent n’aurait jamais pu être manipulé à ce point si ce n’était pas pour cette réalité, devenue véritable épidémie. L’État, l’argent, la démocratie était dans leur ensemble, au delà d’un programme de gouvernance technologique et culturelle, un test de notre libre-arbitre : face aux résultats, il devient, j’avoue, assez difficile de se regarder dans la glace et de s’aimer. 

Mais telle est la nature même de notre condition humaine dont la liberté de créer comme celle de détruire, de choisir la vie comme la mort, fait pleinement partie. Liberté qui demande d'être continuée coûte-que-coûte. J’ai envie de répondre, par bon sens, à ce lecteur, que si la décentralisation par la possession centralisée allait être si agréable que ça pour les sujets dématérialisés et colonisés, qu’il ne serait pas aussi nécessaire d’enrober ce projet dans autant de marketing et de cacher du grand public les détails stratégiques qui visent, pour reprendre l’expression du fondateur d’Ashoka™, à faire basculer le monde, aspects stratégiques réservés aux entrepreneurs sociaux gnostiques s’étant engagés dans une démarche « éthique » de mener la mission civilisatrice de la pensée extravertie. Ces détails doivent être cachés du grand public bien que facilement accessibles au monde académique ou commercial car, simplement, il n’y a pas de place pour tout le monde de demeurer libre ni dans le corps ni dans la conscience dans ce meilleur des mondes féodale. Il n’y a pas de place pour tout le monde car il n’y a pas de possession collective, mais une possession centralisée promise au capital-dieu par l’État. Plus ça change.

Grâce à mes écrits ici et ceux de nombreux autres, par exemple le chercheur Matthieu Hély, toute personne en France ayant accès à internet est capable de comprendre, s’il le souhaite, ce que signifie structurellement, en dessous du beau marketing, la transformation de gouvernance vers l’ESS capitaliste élue par le peuple français en mai dernier et mise en place par ordonnances en toute urgence aux quatre coins du pays et dans chaque école. Par le passé, peut-être aurais-je été, moi libertaire de gauche, tentée de voir dans ces politiques d'ESS capitaliste, proche de l’acceptation du marché capitaliste faute de mieux décrit par VanDrunen, une manière d’accélérer la fin de l’État et donc, finalement, une bonne transformation car laissant plus de place aux communautés indépendantes désirant vivre une autre production matérielle et culturelle par une autre organisation sociale, ou aux individus souhaitant entreprendre pour vivre une autre expérience de co-création. Mais rien de pouvait pas être moins vrai : par la destruction des programmes de risque mutualisé telle que la Sécurité Sociale, il devient plus difficile d’entreprendre hors des grâces du grand capital car les coûts des programmes d’assurance santé, comme nous en faisons l'expérience aux États-Unis, sont exorbitants et prohibitifs pour bon nombre de sujets, réduisant ainsi leur liberté d’agir. Et encore, en ce qui concerne la liberté des communautés, ayant conscience de l’infrastructure de servitude financière et technologique mise en place impérativement, notamment dans la transformation des communautés les plus pauvres, et le lien entre cette infrastructure qui engendre la spéculation et la dépendance et le projet transhumaniste prévu pour 2045, il est évident que toute promotion que le capital fait en faveur de la liberté des communautés sous son règne directe est une instrumentalisation, une manipulation destinée à les faire croire, comme il fait croire aux individus, qu’elles pourront prétendre, bien que subjuguées matériellement, à davantage de liberté culturelle, à demeurer non-colonisées par le capital dans leur conscience, alors que nous savons qu’il est attendu de chacun de devenir changemaker™. Pour toutes ces raisons, nous n’avons, face à cette transformation fasciste, pas de temps à perdre. Fugit irreparabile tempus ! La politique éducative entière doit être libérée de cette épidémie psychique, c’est-à-dire vouée à la libération de l’école en tant que lieu culturel autonome de la nécessité matérielle du capital et de la seule pensée extravertie qui rend possible sa réalisation. Seulement ainsi l’école pourra-t-elle devenir un lieu de création libre, capable de transformer l’ordre social, de basculer le régime de possession en vigueur.

Il n’est pas, pour ceux d’entre nous qui suivent de près l’impact de cette transformation de l’école, difficile à voir que la décentralisation est tout sauf une décolonisation de la conscience. Dans la start-up nation, le subconscient, les fonctions de l’intuition et du sentiment qui en découlent, se trouve plus que jamais subjugué aux impératifs d’impact (d’utilité au capital) par la pensée extravertie consciente. Seule la décolonisation entière suffira pour garder la liberté.

Tel est la nature de cette drôle d’expérience de l’imago dei : conscients de notre condition, de notre mortalité biologique, de notre fragilité matérielle, on peut choisir de vivre une vie qui admet pleinement la liberté du présent malgré un avenir inconnu. C’est l’état de grâce, de love smiling through all things. Ou bien, de vivre dans le manque de confiance, dans l’angoisse, la névrose, le doute, le déni de la suffisance du moment présent, refoulant notre nature spirituelle et intuitive qui permet la co-création, qui est non autre que notre état de réalisation, notre bonheur. La liberté qui fond l’imago dei est une liberté pouvant résulter aussi bien dans la réalisation que dans l’aliénation : le choix est le nôtre et ce choix doit demeurer libre. On doit être libre de nier l’existence de notre dimension spirituelle et intuitive. La possibilité de s’aimer soi, ou d’aimer l’autre – et donc d’aimer le divin, dont l’autre est le reflet – peut tout à fait être nié, négligé, ignoré dans l’épidémie psychique que nous traversons, à l’instar de celles que nous avons traversées par le passé en d’autres moments où suraccumulation matérielle et nouvelles capacités technologiques ont fait mauvais ménage.

Malgré tout ceci, je demeure plutôt optimiste, car il est pour moi une évidence que la Noosphère doit faire de la place pour toutes les consciences, pour toutes les déclinaisons humaines possibles, pour toutes les fonctions cognitives, afin d'aboutir dans une grande famille humaine qui s’aime et qui se fait confiance hors des forces destructrices auxquelles nous sommes parvenus enfin à voir et à en comprendre l’origine, qui est non autre que la possession privée même. Tout cela pour nous retrouver enfin ici et maintenant avec la possibilité de surmonter cette situation, technologiquement certainement, mais d’abord culturellement, en prenant la liberté de conter un récit autre en fonction de notre vérité autre. Pour vivre dans l’amour et la confiance, envers nous-mêmes et envers l’autre, dans nos communautés, et non plus subjugués et dépendants au capital aliénant, maintenant que ces nouvelles technologies de gouvernance existent. De s’autoriser la liberté de faire école et société autrement, de faire vivre notre propre culture en fonction des valeurs que nous savons vraies. Bref, d’être acteurs pour notre propre changement.




Ashoka™ et Changemaker™ sont des marques déposées appartenant à Ashoka™.
Tl = traduction libre depuis l’anglais établie par mes soins.
En gras = emphasis mine.

Works Cited

Bronson, Matthew C. et Tina R. Fields. “Introduction.” In So What? Now What? The Anthropology of Consciousness Responds to a World in Crisis. Eds. Bronson and Fields. Newcastle upon Tyne: Cambridge Scholars Publishing, 2009. Print. 1-27.

Chardin, Pierre Teilhard de. Le Phénomène Humain. Paris: Editions du Seuil, 1955. Print.

Fritzsche, Peter. Stranded in the Present: Modern Time and the Melancholy of History. 2004.

Haldas, Michael. “Sacramental Living.” Sunday Theosis #4-2. Eastern Christian Bulletin Service. Print.

Murphy, John P. Yearning to Labor: Youth, Unemployment, and Social Destiny in Urban France. University of Nebraska Press, 2017.

Polonchak, Cathryn. “The Epidemic of Narcissism.” Jung Society of Washington. (lien)

VanDrunen, David. “The Market Economy and Christian Ethics: Refocusing Debate Through The Two-Kingdoms Doctrine.” Journal of Markets & Morality 17.1(2014): 11-45. EbscoHost. Web. 11 Oct. 2017.





[1] Christopher Bacon, dans son article, explique :

« L’argent du contribuable n’existe pas (...) mais imaginons que l’argent du contribuable existait et que l’État en dépensait. Dans cette version des faits, la situation suivante arrive : l’État impose une taxe sur la population, un impôt sur le revenu, mettons. Cet impôt prend de l’argent des gens qui remplissent les critères et le donne à la Trésorerie. La Trésorerie, alors, prend cet argent et le dépense selon les envies de L’État : hôpital, école, sous-marine, n’importe. D’où vient cet argent, excluant la possibilité que Dieu le fait tomber du ciel ? Alors, c’est l’argent du contribuable. L’argent appartient donc aux contribuable – donc doit parvenir des contribuables, qui doivent l’émettre/l’imprimer. Ce qui est très bien, mais cela n’est pas le cas dans la réalité. Les contribuables, au Royaume-Uni, n’imprime pas les livres sterling. Ceci constituerait une infraction pénale.

On arrive à un paradoxe : si les contribuables n’impriment pas « l’argent du contribuable, » et le gouvernement en requiert afin d’obtenir de « l’argent du contribuable » avant de pouvoir le dépenser, alors comment L’État peut-il dépenser (d’où vient l’argent avec lequel il va pouvoir effectuer ses achats ?) Par ailleurs, comment les contribuables peuvent-elles payer leurs impôts (d’où vient l’argent avec lequel ils vont pouvoir payer leurs impôts) ?

Afin de taxer un contribuable, il doit y avoir quelque chose à taxer. Mais puisque les contribuables n’impriment pas leur propre argent, il n’y a rien à taxer chez eux. Et afin que L’État dépense de l’argent, L’État doit d’abord pouvoir taxer. Mais puisqu’il n’y a rien à taxer, L’État ne pourra jamais encaisser des taxes et ne pourra jamais dépenser.

Évidemment, ce descriptif ne décrit pas la réalité. Dans la réalité, L’État dépense bel et bien, et les contribuables paient leurs impôts. Ce qui invalide l’existence de « l’argent du contribuable ». L’argent du contribuable n’existe pas, et/ou L’État ne doit pas encaisser des impôts afin de dépenser.

Concernant cette deuxième prémisse, L’État doit pouvoir dépenser avant de pouvoir encaisser des impôts. Parce que s’il ne dépense rien, il n’y aura rien à encaisser – puisque les contribuables n’impriment pas leur propre argent et celui-ci ne tombe pas non plus magiquement du ciel. Les dépenses publiques précèdent l’imposition. Ainsi on peut voir que l’argent en circulation est l’argent de L’État – l’argent émis par L’État – il suit qu’il n’appartient pas au contribuable. » (tl.)