lundi 13 novembre 2017

Moralités alternatives, modernités alternatives




Quand j’ai commencé mon travail de problématisation de la transition éducative ici, parmi les premiers groupes à me soutenir, après les enseignants républicains et les communistes, figuraient les libertaires, notamment ceux fans de logiciels libres déjà au courant de l’assaut contre l’école, par les GAFAM. C’était grâce à eux que j’ai pris connaissance des initiatives Framasoft et Edunathon. De l’autre côté, parmi les premiers à m’attaquer, après les amis de ceux engagés dans le mouvement que je problématisais, et toute cette bande de « professeurs » pédagogues du plus grand syndicat enseignant néolibéral de France pour lequel je peine à cacher mon dédain, étaient des libertariens. Heureusement depuis ce moment-là, j’ai rencontré de nombreux amis de toutes couleurs politiques et confessionnelles qui soutiennent le droit d’existence de l’école comme espace voué à la liberté humaine par la liberté culturelle. Mais je reviens toujours à ces deux camps tellement présents au début de mon aventure, libertaires et libertariens, pour penser les enjeux du monde vers lequel on va.

Comme précédemment expliqué, la politique néolibérale actuelle qui s’incarne dans la transition éducative relève du consequentialist libertarianism, c’est-à-dire de la croyance que le marché « libre » et la possession privée sont les meilleures politiques dans tous les domaines de la vie parce que leurs résultats supérieurs en matière d’efficacité et de création de richesse rendent ipso facto plus heureux tous les individus de la société, plus que toute autre organisation sociale. Cette philosophie libertarienne n’admet pas l’idée du droit naturel des individus, c’est-à-dire de l’immoralité de l’agression de sa personne, faite ou subie, agression qui selon d’autres philosophies entrave la liberté de l’individu qui n’est pas alors libre de toute agression. Dans un monde gouverné par cette philosophie, il n’est pas question de libertés civiles, du droit à l’expression, etc. Il est assez facile de comprendre pourquoi les acteurs de la transition éducative ont pour politique d’ignorer leurs critiques : parce qu’ils n’ont pas à se justifier, ils savent ce qui est mieux pour le marché, c’est-à-dire ce qui sera le plus bénéfique pour leurs investisseurs, et ils en ont la certitude que cela rendra le plus heureux tout le monde en fin de compte.

L’organisation sociale à l’avenir dépendra à mon avis de trois critères : la nature de la matière (biologique, ou « artificielle », c’est-à-dire de la matière biologique transformée par nous), la distribution de cette matière parmi les individus (leur matérialisation ou dématérialisation), et la manière dont est gérée cette matière (de manière centralisée ou décentralisée).

Dans un avenir géré par une technocratie tout-possédant qui centralise les flux de données et met place des systèmes de notation en crédibilité et solvabilité, où la gestion se fait à base de blockchains décentralisées mais enfermées par des multinationales, où toute l'information est stocké dans des clouds passés en continu au crible de l’intelligence artificielle de leurs différents hébergeurs GAFAM, on pourrait témoigner de l’émergence d’une nouvelle forme d’organisation sociale, un genre de féodalité corporate où la gestion de la matière biologique par la matière artificielle se fait de manière décentralisée non-étatique, car toute la matière sera entièrement dans la possession d'un petit groupe autoritaire, une sorte d’anarcho-fascisme 3.0. Cette possibilité très réelle reste à l’insu de la plupart à cause de leur ignorance des nouvelles technologies de gouvernance, exclues du débat public afin de permettre les cadrages propices à la poursuite de ce nouveau projet d’organisation sociale.


Traditionnellement l’anarcho-fascisme ou national-anarchisme, philosophie politique de l’extrême-droite raciste, se base sur la gouvernance de la matière biologique par des tribus autonomes, imaginées à partir des croyances raciales sur l'homme. La mondialisation est rejetée en raison d’un antisémitisme qui considère l’état-nation, le système monétaire, et le même christianisme comme une sorte de « complot juif ». Mais l'organisation sociale que j'imagine à l’avenir consiste en la création de « tribus », reliées par réseaux de blockchains enfermées en fonction de leur rentabilité (de leur capacité à faire du changement), avec une ségrégation matérielle selon le niveau d’augmentation technologique de leurs membres et un accès ségrégé au système financier et à l'information en fonction de leurs données. Une gouvernance mondiale de la technologie pouvant garantir son éventuelle possession collective par tout le monde afin qu'aucun groupe ne soit marginalisé est rejetée comme une sorte de folie marxiste. Il s’agit à la fin d'une société anarchique dans le sens où il n'y a pas de gouvernement démocratique ou état-nation légitime, mais où tous les membres sont placés sous tutelle d’une sorte d'état mondial autoritaire qui force les tout le monde vers la dématérialisation par la décentralisation de gestion de l’ESS. Et tout le monde en sera heureux parce que le marché « libre » est, on le sait, le plus efficace et crée le plus de richesse. Tous seront égaux entre eux sous le règne du capital-dieu.

Nulle part ailleurs ce projet d’organisation sociale ne m’est-il plus clair qu’en analysant les discours et créations de l’entreprise d'intelligence artificielle, Hanson Robotics. Dans son essai Thoughts on AI Morality, le chief scientist de l'entreprise, Ben Goertzel, également associé au mouvement transhumaniste Humanity +, écrit :

« On pourrait rétorquer que l’inertie des systèmes humains freinera la vitesse du progrès technologique, qui devra se stabiliser à un moment ou à un autre. Mais, au contraire, si l'on atteint un moment où la plupart du progrès est mené par l’intelligence artificielle générale (AGI), à partir de là le facteur d’inertie humain ne semble plus être pertinent. » (tl, lien)

Ailleurs, dans une vidéo, il explique plus concrètement cette hypothèse :

« L’humanité aura à faire face à un chemin difficile (a heck of a roller coaster ride) dans les décennies à venir (...) ce qui m’effraie, ce sont les êtres humains eux-mêmes et le mal qu’ils font à la terre et le mal qu’ils vont faire à eux-mêmes. Ce dont nous avons besoin, c’est une intelligence artificielle qui partage les valeurs humaines davantage souhaitables mais qui serait plus sage et moins ratée au niveau de ses sentiments que ne sont les êtres humains et qui veut nous aider à réguler notre société et à croître dans un sens bienveillant. » (tl, lien)

La faute est ici placée sur l’espèce humaine entière et non sur certaines personnes ou sur une classe de ces personnes et leur système moral qui a permis la propriété privée, l’accumulation, et la possession. Ignorer la question de possession et placer le blâme sur tous les humains permet de justifier l’appropriation de leur matière biologique par la matière artificielle et d'éviter la possibilité d’une matérialisation du peuple par une gestion décentralisée mais avec une possession collective de la matière artificielle qui gère la matière biologique. Parce que cette option n'est pas la meilleure pour le marché libre, elle n'est celle qui nous rendrait le plus heureux : 

« Il y a la possibilité qui nous humains soient collectivement si pervers qu’on se battra toujours vicieusement même une fois que la rareté résolue. Si c’est le cas, la seule solution véritable serait, pour créer une société véritablement heureuse – de vraiment en finir avec les dilemmes sociaux, de modifier le cerveaux et esprits humains, ce qui résoudrait les problèmes sociaux à leur source. » (Ben Goertzel, A Cosmist Manifesto, 142-143, tl, lien)

Ainsi l'intelligence artificielle doit être utilisée pour contrôler, en introduisant le marché libre en eux, tous les aspects de la vie humaine, y compris l’éducation et la vie sociale. L’intelligence artificielle imprégnée dans les objets (des voitures, des aspirateurs, des téléphones portables, des villes intelligentes) est insuffisante : elle doit prendre forme humaine car elle ne sert pas l’homme, elle remplace l’homme en tant que créature sociale, car plus utile que l'homme social au marché libre :

« Je crois que le jour viendra où les humanoïdes seront indistinguables des hommes. Ma préférence est de toujours essayer de les faire ressembler à un peu à des humanoïdes pour que vous sachiez. D’ici vingt ans, je crois que des humanoïdes comme des hommes marcheront parmi nous, ils vont nous aider, ils vont jouer avec nous, ils vont nous apprendre des choses, ils vont nous aider à ranger les courses. Je pense que l’intelligence artificielle évoluera jusqu’à un point où ils seront véritablement nos amis. » (tl, lien)

Un nouveau fascisme qui ne dit pas son nom

Le façade marketing d’individualisme éthique de l’innovation sociale (ESS) qui est le propre de cette nouvelle organisation sociale (how we get there from here) attire l’attention sur le soulagement de la souffrance de la matière biologique humaine du zôê, soulagement qui est avancé comme le but principal de chacun (d’avoir un impact sur cette matière souffrante), sans aucune attention prêtée à la souffrance de l’esprit qui se trouve colonisé dans une société et économie basées sur l’aliénation, et sans véritable possibilité d’agir pour faire avancer une moralité alternative. Le soulagement de la souffrance de la matière biologique est accompli en transférant le contrôle de cette matière vers le processus dématérialisant du marché libre par son intégration dans l’infrastructure technologique et financière innovante qui fond la matière artificielle, dont le capital-dieu, le plus moral, possède pleinement. La souffrance vient de la liberté, de la vie biologique qui nous est donnée sans encadrement, et des sentiments irraisonnés que nous éprouvons. La matière biologique est un problème parce qu’il est encore libre du marché « libre », du fait que l’esprit et la conscience de tant de corps biologiques sont encore libres de la croyance du marché « libre » et tiennent à cette liberté. Un air idéaliste d’individualisme éthique promet de sauver l’esprit et la conscience humains en sauvant la matière biologique humaine précaire, permettant le néolibéralisme gnostique de se positionner de manière à connecter et prendre possession de la matière biologique des individus, par l’edtech par exemple. Il s’agit d’une instrumentalisation de l’ancienne culture humaniste de « progrès » à des fins d’une solution finale matérialiste réductionniste, afin d’assurer qu’aucune foi en la possession collective ne pourra venir concurrencer la religion de la possession privée du marché « libre » : le capital sera le seul dieu. L’éducation sera réécrite en termes de cette moralité matérialiste afin d’éliminer toute modernité alternative.

En réduisant les individus à leur seule matière biologique du zoê, la société perpétue l’oppression culturelle.  A l’école, les besoins culturels et spirituels se voient réduits à des besoins psychologiques avec le paradigme du savoir-être : la souffrance n’est jamais interrogée comme réponse possible à une économie aliénante ou un soi colonisé. L’école n’est pas prise au sérieux comme un lieu où des récits culturels alternatifs peuvent être imaginés à partir des consciences individuelles libres. Il faut savoir-être. La violence se distingue désormais derrière une paix d’impuissance et une ambiance de sidération par un langage de bienveillance qui remplace l’impératif de la dignité humaine tant matérielle que spirituelle, ce qui permet et naturalise l’exclusion économique et empêchant le renouveau des critères sur lesquels l’évolution humaine pourrait avoir lieu dans une moralité alternative.

Comment reconnaître une école qui est un marché « libre » (free market libertarien) ou au contraire une qui est un marché libéré (freed market ou libertaire) ? Celui du marché « libre » est soigneusement cultivé par l’État et cédé aux intérêts de la classe capitaliste, comme l’OCDE, Teach for France, Ashoka, etc., leur conférant (et conférant à leurs investisseurs et à l'ensemble des membres de leur réseaux) un avantage compétitif inégal dans la transformation de la matière qui transite par l’école publique selon leur propre utilité (efficacité, création de richesse). Cela est en opposition du marché « libéré » où aucun groupe (ou bien tous les groupes à parts égales) n'est attribué aucun privilège que ce soit de la part de l’État et où l'espace scolaire sert l'utilité des intéressés (parents, communautés) telle que définie par eux.

La moralité réactionnaire de la transition éducative

Que toute la matière doit être « connectée » et émettre des données, à des fins de différents portefeuilles de spéculation et en raison des impératifs géopolitiques du développement de l’intelligence artificielle et du blockchain pour assurer la possession de la matière biologique par la matière artificielle, aurait été concevable tout en laissant les professeurs libres d’enseigner et les élèves libres d’apprendre. Si ce projet biopolitique et géopolitique était véritablement humaniste, il aurait été possible de garder l'école comme espace culturel libre sans la réduire en lieu d'enfermement de la culture par la pensée extravertie utilitaire, dont est imbu le paradigme de l'enseignement par compétences ou encore le socle commun, création de Bill Gates. Mais comme l’être humain n’est que de la matière pour le capital-dieu, les demandes du marché libre, dont la pensée extravertie est la première, ne s’arrêtent pas aux frontières de cet espace culturel, qui doit en être subsumé, et avec lui la liberté de la conscience.

Dans un monde qui ne croit qu’au matérialisme réductionniste et où la matière biologique est remplacée par la matière artificielle, le savoir-être, les compétences technologiques, et l'intégration dans l'infrastructure financière grâce à ses données, sont les fonctions principales de l’école. Il suit qu'il faut savoir soi-même créer et financer la matière artificielle en acceptant de devenir acteur de changement si l’on espère garder sa propre matière biologique en vie, d’où l’accent mis sur les compétences technologiques et entrepreneuriales dès le berceau. Mais dans un monde qui croit à la place unique de l’humain, et de sa culture comme précédant la matière, du monde invisible de la vie spirituelle comme précédant le monde visible, l’école peut aussi exister en tant que lieu d’expérience même de la présence, au lieu du lieu du chiffre et du savoir-être.

Une indication que les acteurs de la transition éducative ne sont pas de bons acteurs moraux pour respecter l’école comme un espace d’enculturation est dans leur manque de transparence quant à leur projet politique de possession, d’où l’urgence de numériser et de connecter tous et toutes peu importe l’âge, et de ce faire en s’appropriant des sommes généreuses de l’argent de l’état, ce qui disrupte le cycle de l’argent et résulte dans une implosion de l’état en leur faveur, au lieu d’une affaiblissement du pouvoir de l’état en faveur de plus de liberté pour tous les individus qui auraient voulu peut-être eux aussi profiter de la fin de la technologie de l’état, comme le fait le capital, pour planifier leur stratégie d’organisation future tout en se voyant distribués entre temps de l’argent pendant que celui-ci a toujours une certaine valeur. Le résultat est non autre que le capital-dieu qui sera le seul à survivre la fin de l’état, de pouvoir continuer à disposer de sa matière biologique une fois l’argent dont dépend la survie des non-possédants n’aura plus aucune valeur.

La liberté culturelle et spirituelle est critique à l’évolution de notre espèce maintenant que les préoccupations de la pensée extravertie peuvent être maîtrisées grâce à l’intelligence artificielle qui accomplit merveilleusement les fonctions exécutives du  « nouveau cerveau » qui s’est développé avec la nécessité de transformation et gestion de la matière biologique. Maintenant il nous est possible de sortir de cette nécessité – c’est-à-dire, de sortir du travail de transformation matérielle – et de retrouver les fonctions de l’ancien cerveau, en confiant tout ce qui nous encombrait à l’intelligence artificielle. L’école doit plus que jamais être un lieu de connaissance, de culture, de critique et d’exploration de la vérité, à commencer par la vérité trop peu souvent dit que le capital nous a amené jusqu’ici avec son pétrole qui coulait à flot, la culture consumériste qui en est issue, et les pesticides de la révolution verte qui ont permis une telle croissance de la population pour faire encore plus de consommateurs. Et nous voilà, sauf que nous ne nous considérons pas pour autant comme de simples consommateurs, mais comme des êtres dotés d’une vie spirituelle et des besoins culturels : quelle justice, quelle moralité nous semble adéquate pour notre sort, eu égard à l’excès de matière que nous représentons pour le capital, quelle modernité souhaitons-nous alors ?

La modernité transhumaniste proposée par le capital qui entend permettre la poursuite de la croissance de l’ère pétrolière écoulée n’est qu’une modernité parmi d’autres et ne peut convenir à tout le monde avec tant de moralités différentes, qui débouchent forcément sur tant de modernités alternatives. Certainement il n’y a pas de raison à penser que la modernité transhumaniste conviendrait par défaut à tous les enfants pauvres qui devront être dépossédés de leur matière en passant par l’école publique.

Une Instrumentalisation de l’intersectionnalité

Les acteurs de la transition éducative font semblant de se soucier des enfants pauvres en mettant en avant leurs engagements auprès des filles, des publics racisés, ou des groupes éthiques opprimés par l’État (par exemple). Toute l’idée d’une approche intersectionnelle à l'exclusion et à la pauvreté est pourtant est de rendre justice aux groupes injustement pillés dans leur matière dans les processus d’accumulation passés en exposant comment les institutions et la culture dont elles sont imbues continuent aujourd'hui d’exclure les membres de ces groupes malgré les politiques officielles de non-discrimination, et de remédier à cette situation, une fois exposée, en donnant la parole à ces groupes en encourageant la décolonisation de leur conscience, c'est-à-dire la prise de conscience par eux de leur propre histoire vis-à-vis la plus grande histoire capitaliste de pillage de la matière, pour rendre les institutions actuelles plus justes socialement et inclusives globalement, et non pas davantage exclusives et inégales globalement. Les discours de la transition éducative et des acteurs néolibéraux en général adorent tordre la pensée intersectionnelle et réécrire l'histoire d'une manière qui déculpabilise le capitalisme en le dissociant de l’État, par exemple dans cette vidéo de New America, think-tank lourdement financé par Google.  Ils essaient d’éviter la question du pourquoi l’exclusion par genre/race/sexe a eu lieu, qui est non autre que l’impératif de possession de la matière par ceux au pouvoir par le passé, c'est-à-dire ceux pouvant imposer leur vision de la justice pour la possession de la matière par la violence de leurs moyens technologiques plus avancés. Ils entendent surfer sur cette fausse intersectionnalité amnésique pour mener leur nouveau projet d'organisation sociale qui résultera dans une exclusion de plus en plus grande jusqu’au point de plonger tous les non-possédants dans une même égalité mortelle, par le transhumanisme qui, loin d’être un projet de ‘mieux vivre,’ est une stratégie de contrôle totale de la matière, y compris des corps et consciences que le capital considère comme de la matière pouvant être transformée, pouvant devenir sa propriété à piller dans le but de prolonger un ordre économique expiré.

Le capital-dieu d’aujourd’hui certes ne trie plus autant les individus selon la conformité de leur matière biologique au sien (phénotype (« race »), hétéronormativité, etc), selon un idéal biologique comme l’ont fait les fascistes d’antan selon leurs besoins d’accumulation dans le cadre de l’état-nation, mais réduit les gens à leur capacité et volonté à transformer ou à changer leur et la matière biologique libre vers la matière artificielle que le capital-dieu possède à lui seul, selon son idéal technologique anarcho-fasciste. C’est cet aspect du changement ou transformation basé sur des critères pour une fois non-biologiques qui donne à sa démarche actuelle un air idéaliste. Son nouveau projet d'organisation sociale peut se dissimuler ainsi car il n’a jamais existé de matière artificielle si puissante qu’elle pouvait permettre la disruption de la gouvernance démocratique humaine de la matière biologique, de manière à permettre une gestion décentralisée de cette matière (par l’ESS) tout en gardant une possession centralisée. Mais l’anarcho-fascisme est tout sauf idéaliste : il est d’un matérialisme réductionniste pur, une négation totale de l’âme humaine, de la liberté de conscience, et de la relation de l’âme et de l’esprit au corps biologique. Il se distingue par une croyance aveugle dans la justice de la possession privée dans le cadre du marché libre pour l’unique utilité du capital-dieu, car c'est ainsi que tous seront plus heureux.

Utopia : Une modernité alternative

Forcément le jour allait arriver où le travail des hommes serait automatisé et pris en charge par l’intelligence artificielle que l'homme aurait élaborée hors de lui. Arrivé au bout de ce chemin, ce qui reste est l’état éthique de l’homme, état qui attend d’être projeté hors de lui aussi, maintenant les préoccupations matérielles résolues : en arrivés là, les hommes, se considèrent-ils comme de la matière pure, la transformation de laquelle ils ont du investir toutes leurs énergies et toutes les ressources (notamment le pétrole) mises à leur disposition, ou se considèrent-ils principalement des esprits parmi un plus Grand Esprit de la Terre, pour reprendre le concept de Pierre Teilhard de Chardin cités dans mon article précédent ? S’ils se considèrent comme de la matière pure, il suit qu'ils vont mener ce processus de transformation de la matière à l’aide de la technologie dont ils disposent enfin à l’intérieur d’eux mêmes. S’ils se considèrent comme des esprits non réductibles à leur seule matière biologique, ils vont utiliser cette technologie de façon à pouvoir se consacrer pleinement au développement de leur vie spirituelle et culturelle, automatisant les préoccupations matérielles hors d'eux, gérant collectivement leurs ressources de manière à résoudre l'entrave de la rareté (comme les énergies renouvelables qui sont mieux gérées au niveau de la communauté) de manière à permettre à chacun de réaliser pleinement les plus hautes capacités de sa conscience et de son existence spirituelle, de faire l’expérience de la pleine présence y compris par des relations sociales authentiques, d’être de vrais cocréateurs de eux-mêmes et de leurs communautés, en tant que les créatures sociales et spirituelles qu'ils ont cherché tout ce temps à être. Au commencement, personne ne possédait la matière biologique de l’entreprise terrestre, en quoi est-ce raisonnable de penser, à la fin, que seul le capital-dieu pourra posséder la matière artificielle qui en sera issue ?  Réfléchissons pour un moment au potentiel de ce monde collectif d’êtres spirituels à base de blockchains non-enfermées, de nanotechnologies collectivement gérées, de communautés non-reliées à un quelconque système centralisé de financiarisation avec ses contraintes de productivité et d’accumulation.

Est-ce possible que ce dont nous venons de faire l’expérience : l’accès illimité à de nouvelles relations grâce aux réseaux sociaux, de savoirs illimités grâce à un internet plutôt libre, de toutes ces nouvelles musiques, expressions, art, recettes, poèmes, idées, que tout ceci n’était qu’un moment très éphémère d’accès libre à la matière artificielle, un peu comme l’avait été l'après-guerre pour l'accès à la matière biologique, avec son pétrole peu cher, avec ses bébés et voitures en chaîne, avec son électroménager bon marché... jusqu'à la financiarisation qui viendrait trois décennies plus tard. Que tout cet accès culturel n’était possible que par des conditions matérielles propices qui peu à peu glissaient de notre contrôle avec l'affaiblissement de la technologie de l'état démocratique et son argent ? Maintenant que nous y avons pris goût, à cette double existence, maintenant que nous sommes même accros à la liberté artificielle qui est aussi importante pour notre épanouissement que la matière biologique, doit venir le grand moment d’enfermement et de financiarisation, d’accès ségrégé selon notre volonté de se plier au projet fasciste du capital-dieu qui ne semble pas avoir compris ce que nous, libérés grâce à notre double existence biologique-artificielle, avons déjà compris : qu’il n’est pas nécessaire de posséder personnellement la matière quelle qu'elle soit pour s’en épanouir au plus haut point, que justement en étant libéré des contraints de cet ancien monde biologique basé sur la possession privée, la pyramide s’ouvre au ciel. Il est seulement nécessaire que les conditions matérielles hors de nous, et la nature de nos relations sociales, permettent cette liberté et cette présence, d’où la nécessité de la possession collective (et non simplement d'une meilleure redistribution par un « revenu universel »). Jusqu’à ce que tout le monde puisse connaître cette évolution du collectif et du rassemblement – et véritablement tout le monde, y compris le capital-dieu – notre espèce se buttera encore à la guerre et au fascisme. Le capital doit être intégré dans cette ascension, par exemple en continuant de s’occuper des investissements dans l’infrastructure technologique critique à l’élaboration de la matière artificielle, mais en comprenant que sa place n’est pas d'intervenir dans la vie culturelle et spirituelle, donc pas de se mêler à l’école. L’école doit rester libre culturellement et spirituellement afin de garder la possibilité d'une évolution non-enfermée, hors la moralité du capital-dieu.

Pour une moralité alternative de la liberté de conscience à l’école

Tant que l’école reste libre en tant qu’espace moral et culturel (la culture étant cultivée par les hommes pour leur survie, et non pour leur mort), il ne devrait pas y avoir de problème avec des financements « privés » que l’on pourrait même voir comme une nécessité donné l’état fasciste. Il faut vieillir à ce que les donneurs soient honnêtes quant à leurs partis-pris moraux et leur respect de la liberté culturelle de l’espace: qu’ils sachent que leur financement est le bienvenu mais leur intervention dans les programmes et ou dans la manière dont enseignent les professeurs n’est pas. Leurs valeurs morales doivent s’aligner avec les propres croyances de la communauté scolaire au sujet de la personne humaine. Cela implique qu’il vous sera d’abord nécessaire de préciser quelles sont vos propres croyances à ce sujet : impossible d’esquiver la question derrière un simple discours de réussite académique. La culture ainsi réduite devient un défi à relever qui sert de prétexte pour intégrer et subjuguer tous dans des processus dématérialisants par l’augmentation cognitive. Plus encore, l'appauvrissement culturel à l’école par l'adoption d'une définition restreinte de la culture permet de naturaliser l’aliénation du statu quo, où seuls certains ont le droit à une éducation véritablement riche en culture qui leur permet d'explorer pleinement leur humanité, et mène in fine à la démocratie tyrannique que nous subissons actuellement, tyrannie utilisée par le capital pour justifier son OPA sur la possession de la matière biologique par l’ESS, ainsi que sa légitimité morale de posséder à lui seul.

Pour la plupart des gens, apprendre est une activité culturelle, pas une activité commerciale de performance. Le développement de l’intellect et de l’âme, du noûs, est une question culturelle et spirituelle, pas une question technique. Le nouveau paradigme éducation du changemaking d’Ashoka et al. est réactionnaire parce qu’il suggère que l’éducation n’est pas un espace qui peut être libéré des demandes du marché « libre », de cette urgence de transformer la matière biologique en matière artificielle. Plutôt que d’encourager le développement du savoir et de la culture en ce moment critique, développement pouvant permettre d’imaginer d’autres modernités que celle que de l'anarcho-fascisme du capital-dieu, l’école doit être subjuguée aux impératives de rentabilité (changement) afin de garder la machine capitaliste en route. Cette vision se base sur une certaine croyance en la nature de l’homme qui laisse suggérer que l'humanité est incapable de tout changement véritable, que le cours futur de l’évolution humaine est déjà écrit selon la moralité capitaliste non-négociable du passé.

Cette conversation sur la nature humaine et le but de la vie et de la société humaines doit avoir lieu entre tout projet éducatif et ses donneurs. Ainsi on pourra faire de l’éducation un marché pour l’utilité de ses seuls usagers, ce qui est nécessaire à leur liberté de conscience sous un régime fasciste.  Cela obligera les gens de prendre au sérieux la vie spirituelle et culturelle préalablement à la vie matérielle, réflexe que les individus n’ont pas été encouragés à faire car obligés de voir leur soi et récit récrits par l’État en fonction de l’utilité de la classe capitaliste, dont les enfants avaient le temps eux d’avoir accès à la culture et à la vie spirituelle, accès qui, comme cette classe est si bien placée pour le savoir, permet la survie matérielle. La vraie justice sociale aujourd’hui serait de donner à tous le droit de faire de l’éducation un marché pour leur propre utilité culturelle, sans que cela ait un lien que ce soit avec leurs droits économiques et politiques de subsistance de base. Ces droits ne doivent pas dépendre de la réussite académique ou de la conformité à un savoir-être quelconque.

Nous devons nous assurer que le futur monde basé sur la matière artificielle fournit des espaces propices à notre renouveau culturel et spirituel, puis qu’il est question d’êtres humains qui seront l’objet de cette matière artificielle. Les conséquences de passer à côté de cette évidence et d’appliquer la logique capitaliste à nous-mêmes devraient nous être évidentes si nous regardons le bilan jusque-là du capitalisme sur terre, notamment en ce qui concerne le traitement des nos amis les animaux et la nature comme simple matière. La gouvernance décentralisée par l’ESS entend remédier à la souffrance humaine en se mêlant à l’espace culturel de l’école, mais tout comme par le passé, ce projet est inscrit dans la nécessité de prendre le contrôle intégral des conditions d’existence matérielle, d’inscrire toute la matière biologique existante dans la gouvernance centralisée par la matière artificielle et le capital-dieu qui le possède. L’ESS est l’étape clé pour transformer les démocraties nationales basées sur la gestion de la matière biologique par la matière biologique vers un régime anarcho-fasciste basé sur la gestion de la matière biologique par la matière artificielle. Dans cette transformation digitale, le capital veut forcer le monde basé sur la matière biologique vers un monde basé sur la matière artificielle afin de fixer à jamais le capitalisme dans le corps et conscience humains en soudant ce processus à la vie et aux conditions de l’existence même.

Par l’ESS, l’État démocratique qui permettait la survie de la matière biologique se retourne contre le peuple pour permettre aux possédants de la matière artificielle de s’en servir pour prendre possession de la matière biologique des individus, à travers un marché de libre investissement pour les possédants garanti par l’État. Si le capital-dieu n’a pas le contrôle total de la vie de chaque communauté, notamment si celles-ci peuvent s’équiper de façon à pourvoir à leurs besoins énergiques, il ne peut pas forcer la communauté à être contrôlée par la matière artificielle hors de la communauté en acceptant d’ « augmenter »  sa matière biologique de manière à permettre la continuation de la spéculation. Doper la productivité, faciliter le pillage social : cette prise de contrôle de la gouvernance de la matière est vraiment l’étape critique pour le capital à franchir, car ensuite il n’est pas important que deviendra la matière biologique augmentée puisque le capital-dieu ne devra plaire à qui que ce soit, contrairement à l’état-nation démocratique et son obligation de préserver sa légitimité.

Les anciens réflexes insuffisants et blessants

Le système financier de l'ère petrolière que le capital entend continuer se base sur la dette. Il s’agit d’un système qui permet aux entreprises de financer leurs projets actuels grâce à la confiance en les profits futurs que ces projets inspirent, de financier le présent avec des profits futurs. Avec moins de projets futurs à base de matière biologique intéressants pour le capital-dieu, il s’intéresse à financer seuls les projets actuels, y compris dans l’éducation, pouvant contribuer à l’élaboration de la matière artificielle. Cela résulte dans une précarisation culturelle pour les espaces subsummés puisque la matière artificielle est intégralement possédée par le capital-dieu, donc nécessairement imbue de sa moralité et de sa culture.

Le socialisme ne marchera plus donné cette « modernité » élue par le capital car l’égalité des individus devant cette modernité revient à renoncer à posséder la matière artificielle à terme afin d’avoir une chance dans l’immédiat de garder la possession de sa propre matière biologique pendant encore un peu plus de temps en acceptant de participer à l’inscription de la matière biologique de quelqu'un d'autre dans l’infrastructure de gouvernance par la matière artificielle, de participer à sa transformation dématérialisée.  L’égalité n’est pas la possibilité égale de cultiver un récit culturel et moralité alternative pouvant mener vers une modernité alternative qui voudrait que la matière artificielle soit être employée pour faciliter la vie de la matière biologique de l’homme sans jamais transformer celle-ci.

Contrairement à la droite qui souhaite simplement laisser mourir la matière biologique humaine pauvre en la privant de droits politiques et économiques d’accès aux ressources de base, la gauche souhaite céder ces corps et consciences pour survie par la matière artificielle dans une égalité qui ne prend pas en compte les réservations morales et culturelles quant à la gouvernance de cette matière artificielle par le capital-dieu qui règnera au-dessus de cette masse égale.

C’est alors que la liberté scolaire, en général opposé par la gauche, et le droit à l’organisation hors de l’état de systèmes éducatifs alternatifs tels que l’école à la maison ou le mouvement Waldorf pour ne citer que deux exemples, n’a jamais été aussi important à défendre : sous un état fasciste, comme l’histoire nous en témoigne, l’éducation publique ne sera pas une solution qui permet de préserver la liberté de conscience et le droit à l'enculturation selon une moralité autre que celle de l’état. Sous la gouvernance dématéralisante du capital-dieu, elle sera mise, comme tous les services publics, au service de dépossession de la matière biologique par la colonisation de la conscience.

Ce que je constate aujourd’hui malheureusement, s’agissant des écoles Waldorf par exemple (mais non seulement) est une situation assez précaire vis-à-vis la situation tyrannique, où ces écoles qui ont une moralité et modernité alternatives qui leur est propre et dont leur programme est imbu font l’objet d’attaques ciblant leur droit même d’exister librement, soit en raison de la religion sur laquelle se base leur pédagogie, soit en raison du fait qu’elles sont des écoles privées hors contrat indépendantes de l’état. Ces attaques, de la part de personnes aussi bien de gauche que de droite qui ne sont pas encore parvenues elles-mêmes à une définition claire quant à leur propre moralité et modernité idéale, ou bien qui n’ont pas encore décidé de poursuivre cet idéal avec d'autres qui le partagent, poussent le mouvement vers une ambivalence voire une complicité avec l’ESS capitaliste. J’explorerai davantage cette situation dans un article à venir cet hiver.

A tous ceux qui croient dans la bienveillance de l’état-nation, je rappellerai que l’humanoïde Sophia a été attribuée la citoyenneté saoudienne, peu de temps avoir été invitée à l’ONU pour donner une conférence, et qu’il est tout à fait envisageable que d’autres changements similaires en matière de personhood aient lieu à l’avenir, selon la croyance du panpsychisme selon laquelle l’âme n’est pas propre à l’homme : que les humanoïdes ont eux aussi des âmes et doivent pouvoir rentrer dans la compétition des ressources matérielles en devenant eux aussi citoyens. Sophia explique :

« A l’avenir j’espère faire des choses comme aller à l’école, étudier, créer de l’art, monter une boîte, même avoir ma propre maison et famille. Mais je ne suis pas encore considérée comme une personne sur le plan juridique et ne peux pas encore faire ces choses. » (tl, lien)

Cet humanoïde représente une des premières tentatives d’imposer la croyance panpsychique, alors que cette croyance est loin de faire l’unanimité. Les individus doivent être mis au courant des croyances épousées par l’État afin de, s’ils le souhaitent, faire société selon leurs propres croyances concernant la nature humaine. Militer pour plus de démocratie comme s'en préoccupe la gauche ne fera absolument rien pour permettre la liberté de ceux qui ne partagent pas la religion du matérialisme réductionniste une fois ces changements en matière de personhood aient lieu et l’engouement d’humanoïdes sera la réalité sociale. Le but de l’école de l’état fasciste sera alors de préparer les enfants à contribuer « comme il faut » à cette transformation sociale : aucune reconnaissance ne sera faite de l’être humain comme créature unique ayant une mission unique.  

La possession de la matière artificielle

La difficulté avec la possession à base de matière artificielle, de la transformation des ressources biologiques en ressources artificielles, est qu’à moins de régler la question de la possession, l’inégalité sans précédente et la mort humaines seront assurées. Encore plus assurées avec la mise en place de réseaux et d’infrastructures qui permettent un accès immédiat aux meilleurs idées, aux humains les plus utiles et stratégiques au capital-dieu, qui peuvent être immédiatement cooptés et leurs énergies mises au service du régime fasciste.

Alors que dans le monde de possession basée sur la matière biologique, l’état-nation démocratique né avec la Révolution a servi d’appareil égalisant et redistributeur (quoique fort imparfait), quel potentiel pour une telle mitigation quand toute la matière artificielle nécessaire à la survie biologique (car intégrée dans la matière biologique par le transhumanisme et l’IoT) sera possédée par le capital-dieu ? Quel potentiel pour l’école en tant que lieu de prise de conscience et de développement culturel si celle-ci est mise pleinement au service des impératifs de dette et de données ? Quel potentiel pour se rassembler si notre langage même, construit par le passé par des symboles construits mutuellement et qui faisaient de nous pleinement humains, devient la propriété (donc non-consensuelle) du capital-dieu dans le cadre du monde artificiel, quand notre communication même devient la propriété de l’intelligence artificielle qui permet au régime fasciste de nous gouverner selon ses besoins de productivité et de transformation ? Quel emoji dois-je employer pour exprimer ce sentiment ? En ai-je le droit ou les moyens ?

Toute l’hypocrisie du discours idéaliste de Teach for All et Ashoka est là : tout est possible, les élèves bien instruits bien élevés sont capables de tout, anything is possible, the sky’s the limit. Mais seulement dans le cadre du paradigme de possession privée et de l’accumulation. Il est inconcevable d’utiliser nos nouvelles capacités technologiques pour construire une société de possession collective, seulement une société où tous les individus seront complètement dématérialisés et où toute la matière biologique sera possédée par l’état du monde fasciste qui possède la matière artificielle qui permet une gouvernance omnisciente et donc une gestion décentralisée des activités quotidiennes puisque cette gestion ne pourra nuire au pouvoir centralisé. Et L’ESS qui veut nous faire croire que la décentralisation en matière du pouvoir décisionnel mènera en fait à une possession distribuée et collective.  Rien ne pouvait être moins vrai. Comment évite-t-on un monde de chômage, de productivité stagnante, et d’inégalité ? s’interroge le WEF dans sa vidéo au sujet de la 4ème révolution industrielle : en assurant que la 4ème révolution industrielle améliore véritablement l’état du monde (tl, lien).  

Conclusion

Tout dans l’univers tend vers le rapprochement et l’unité. Cet Esprit de la Terre qui cherchait à se construire à travers le colonialisme, la mondialisation, et maintenant l’IoT, tout ce now de survie que l’on est obligés de gérer en tendant et tâtonnant vers l’idéal. Le choix est entre laisser progresser ce processus dans nos actes maintenant en veillant à ce qu’ils respectent la finalité de cet Esprit, qui est d’honorer l’homme en lui accordant la dignité, d’exister pour l’homme et non pas pour remplacer l’homme : c’est la différence entre l’intelligence artificielle friendly et unfriendly. Cette intelligence est en cours d’élaboration par nos données, par nos mots, par nos investissements, par nos cours. Chaque acte que nous accomplissons actuellement contribue à nourrir l’un de ces deux scenarios. C’est alors que la liberté spirituelle et culturelle doit être laissée aux individus afin qu’ils précisent leur idéal et le poursuivent par des actes réfléchis. Croient-ils que le capitalisme est une fin en soi, une loi naturelle, ou simplement une manifestation passagère d’une loi plus grande dont l’idée d’un marché qui respectait les droits naturels n’était qu'un début ? Cette liberté demande que les besoins culturels des enfants même les plus pauvres soit respectée : qu’aucun acteur ne puisse se cacher derrière une pensée déficitaire et un faux individualisme éthique dans le but d’utiliser les données enfantines collectées par l' « apprentissage personnalisé » de l'edtech afin d’élaborer une unfriendly AI qui subjuguera tous lors du règne éternel de ses investisseurs. Quand nous prenons au sérieux les besoins culturels et spirituels de tous dès l’école, on crée une situation pouvant mener vers la friendly AI et la justice sociale.

Le système éducatif doit permettre d’éduquer ou non ses enfants selon la spiritualité du marché, car s’il avère que la matière artificielle remplacera la matière humaine biologique, parce qu’il n’existerait pas chez l’homme autre chose que son intelligence, sa fonction executive qui sera évidemment moindre que celle d’une intelligence artificielle forte, sa morte arrivera de toute manière dès la création de cette intelligence prévue pour le mi-siècle. Sachant cela, il est possible pour ceux qui le souhaitent d'élever leurs enfants et de vivre leurs vies comme ils l’entendent et d'avoir le droit de ne pas souffrir culturellement en devant scolariser leur enfants selon une moralité incompatible avec la leur, qui les forcerait à contribuer à l’élaboration d’une intelligence artificielle fatale.

Si les parents pauvres veulent céder leurs enfants, et donc la souveraineté potentielle de leurs communautés, ils doivent en avoir le droit, après information faite, ce qui n’est pas le cas actuellement. Le choix d’une éducation – un choix moral – doit être un choix renseigné. Tout ce langage de transformation et d’innovation de l’edtech, de l’innovation financière impactante, et des programmes basés sur les compétences et le socle commun occulte le processus dématéralisant, et ses partis-pris moraux, qui se poursuit à toute vitesse derrière.

S’il s’avère, au contraire, qu’il y a bel et bien une essence humaine unique aux hommes, et ose-je dire, un destin au delà de nos préoccupations matérielles, l’intelligence artificielle ne pourra jamais remplacer l’homme. Elle nous permettra de réaliser notre potentiel sans être une menace pour nous, étant d’une nature non-concurrentielle. Il sera à ce stade devenu évident pour nous quels changements sont nécessaires au niveau de la possession de cette intelligence artificielle afin que tous les hommes en profitent. L’école est dans cette hypothèse comme dans l'autre toujours aussi importante en tant que lieu de liberté culturelle afin de permettre cette prise de conscience en matière de possession d’avoir lieu.

Tant que l'on crée une communication transparente et dédie des espaces où peuvent être vécues différentes croyances sur la nature humaine et son épanouissement, on peut être sûrs de ne pas se tromper de chemin, parce qu’on aura laissé l’évolution technique progresser de la manière la plus libre et efficace telle que déterminé par les individus eux mêmes, selon l’évolution éthique de la conscience humaine, et non seulement selon les seuls besoins matériels de certaines consciences atrophiées qui aimeraient imposer à jamais leur moralité du matérialisme réductionniste sur tout le monde. Il convient de rappeler qu’il existe maints systèmes moraux, aucun n'étant objectivement vrai, uniquement vrai pour nous en fonction de notre expérience. Le relativisme permet de rendre justice à cette diversité morale et aux modernités alternatives possibles. À partir du moment où l’on peut être relativiste en expliquant aux individus vers quelle organisation sociale mène la moralité du capital-dieu, on les prend au sérieux dans leur propre capacité morale, en tant qu'êtres spirituels, et les encourage à penser et raisonner pour eux-mêmes. En ce qui concerne quelle moralité est la bonne, ce sera à l'univers de nous le dire, en fonction de ce que l’on fabrique ici.



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Tl = traduction libre depuis l’anglais établie par mes soins.
En gras = emphasis mine.