jeudi 5 avril 2018

Truth, Beauty, Goodness


“What anthropology means : (...) open-mindedness with which one must look and listen, record in astonishment and wonder, that which one would not have been able to guess.” - Margaret Mead


Par de temps pareils, que certains appelleront crises de civilisation, il est tentant de se ressourcer dans la pensée conservatrice et d’imaginer que ce qui se passe sous nos yeux est vraisemblablement moins complet, moins parfait qu’il n’était « avant ». C’était mieux avant, dans ce que le sociologue conservateur Pitirim Sorokin appelait la société ideational, celle qui donnait un maximum de place à la satisfaction des besoins spirituels, immatériels, de l’homme, bien avant la société matérialiste actuelle sensate, qui ne prend vraiment au sérieux, dans ses structures diverses, la satisfaction de ses besoins sensoriels.

Abandonnant ce jugement nostalgique, il est possible de conclure simplement que le présent est un reflet de l’état spirituel des hommes qui sont des agents libres, et quels que soient les désagréments que cette situation politique puissent présenter pour nous personnellement, tant que nous avons conscience de l’existence d’un bien, et sommes libres de donner un sens à notre existence en ouvrant vers sa réalisation par l’exercice de notre volonté individuelle, ce qu’il en sera de notre espèce in fine sera non autre que notre nature véritable, forcément satisfaisante et parfaite parce que tout ce qu’il restera de nous, nous qui ne pouvons s’évaluer tant que nous sommes, la justice et moralité se référant à la société que nous construisons.

En cette fin de l’histoire, nous faisons l’objet d’un assaut discursif, d’un récit matérialiste déterministe totalitaire dans le cadre du projet transhumaniste néolibérale-fasciste, croyance qui se présente « pour le bien de tous » - for the good of all – afin que nous devenons « tous acteurs de changement » - everyone a changemaker pour le bien social – for the social good.

Pour rappeler la définition de Robert Paxton, le fascisme est :

« (...) une forme de comportement politique marquée par la préoccupation excessive avec le déclin de la communauté, l’humiliation (...) et par des cultes compensatoires d’unité, énergie, et pureté, où un parti de masse de militants (...) convaincus, travaillant de concert pas toujours facilement mais effectivement avec les élites traditionnels, abandonne les libertés démocratiques et poursuit avec une violence rédemptrice sans contraints éthiques ni juridiques des objectifs de purification interne et d’expansion externe. » (218, tl.)[1]

Il n’y a dans ce projet aucune place, peut-être à terme même pas la mort, d’être agent moral libre et décider du bien vers lequel notre soi pourra tendre, à l’aune de quelles valeurs il s’évaluera dans son récit téléologique. Dans son documentaire Singularity or Bust, Ben Goertzel articule le projet :

« (...) Ten years to a possible singularity if the right amount of effort is expended in the right direction. If we really, really try. I focus mainly on the path to singularity via artificial intelligence because that’s where my own work is. I believe I know how to create an artificial general intelligence that can lead us to a positive singularity. But there’s a lot of other interesting work going on. There’s work in molecular and nanotechnology, which will allow us to reconfigure matter according to our will. There’s work on brain-computer interfaces, which will let us hook our brains into computers, radically enhancing our power of cognition. Any one of these paths could lead to a positive singularity way, way sooner than most people think. But the sad thing is, the amount of resources, the amount of energy that our society devotes to these things is very, very small. The human race is at a funny stage in our evolution, we spend far more of our energy and attention on things like making chocolatier chocolates or making more attractive underpants than we do on creating new forms of matter, improving human cognition, extending human life. »

D’avoir le droit négatif d’être libre de ne pas participer à un projet matérialiste dématérialisant car croyant dans un autre telos pour l’homme qui comprend une autre théorie de justice ? On en est très loin. La philosophie politique actuelle de la mondialisation menée par les acteurs que je ne cesse d’exposer ici est fasciste (mondialement cette fois-ci au lieu de nationalement), ne laissant aucune possibilité pour la gouvernance mondiale post-nationale que nous sommes nombreux citoyens du monde à vouloir – un monde véritablement plat, connecté, égalitaire, possédé collectivement – de s’établir en fonction d’un bien immatériel éthique qui reconnaît pour l’homme une anthropologie immatérielle (non-darwiniste) : seule la croyance matérialiste des possédants actuels est prise au sérieux, et chaque personne, dans la logique universaliste d’individualisme économique, est obligée, en raison de sa nature matérielle – produisant et consommant de la matière - d’orienter sa volonté vers la réalisation du bien dicté par cette croyance matérialiste, pour l’accumulation total de la matière y compris la sienne par les clercs capitalistes. La grande différence avec le fascisme du passé et celui-ci est qu’au lieu de se limiter à des frontières nationales, ce nouveau groupe est mondial, se donnant le monde entier comme terrain interne, et orienté vers l’outre-espace comme terrain externe d’expansion et de colonisation.



Ce nouveau fascisme est tout autant soucié dans son récit avec la réhabilitation par le « progrès » qu’il appelle « changement », la purification de l’espèce qu’il appelle « transformation » (la matière biologique vers la matière artificielle marchandisée), la violation de libertés (notamment culturelles, d’expression, d’association, de self-ownership, droits négatifs dans l’éducation et la santé...) et la violence aux plus fragiles qui ne rentrent pas dans son récit (necropolitics), ceux dont les valeurs ne peuvent être transformées en valeur d’échange pour contribuer à la transformation qu’il souhaite. Riedner explique qu’au niveau de son discours :

« (...) Human-interest stories (...) deploy and orient values or rights, inclusion, and recognition to neoliberal political economic value. “Values” most often refers to shared, meaningful beliefs that are held in common. Value also has economic meaning as it describes the transformation of the activities and labor that people produce to sustain their lives (what Marx called “use-value”) into capital that can be exchanged and turned into surplus through a process of production, circulation, and exchange. (...) This transformation is rhetorical: capital takes the products of human activity, or use-value, and writes them into a representation that allows them to function in a system of exchange.” (3)

« Transforming a wide range of productive activities into affective stories of inclusion, self-responsibility, self-sufficiency, entrepreneurialism, and freedom demarcates between who and what is value-producing and therefore valuable (meaningful), and between who and what is not value-producing and therefore not valuable and worthy of narrative. Those who do not fit with values of neoliberalism are abandoned, neglected, and allowed to die. This disavowal of violence is accomplished by affective rhetoric, which can be found in human-interest stories and other texts in which those who are not representable are abandoned to topographies of cruelty. In this framework, human-interest stories are a rhetorical mechanism that distinguishes between who will live and who will die. » (100)

Il n’y a pas un jour qui passe où cette situation ne m’est pas personnellement accablante depuis que j’ai commencé à écrire ce blog il y a deux ans en m’apercevant du Mal montant, Mal dont j’imaginais mon avenir épargné à jamais depuis la dernière tragédie de ce genre de pensée qui a failli nous anéantir.

Quand je pense à toute la douleur des enfants dans ce pays et de par le monde qui seront, et sont déjà, endoctrinés à cette croyance dans une réalité virtuelle et me sens dans l’incapacité de faire quoi que ce soit pour proposer un choix à leurs parents pauvres, de fournir les mots dans le temps qu’il faudra afin de permettre à tous de jouir de la liberté culturelle et de vivre selon leur théorie de justice propre à l’égard de la nature comme nous avons pu faire. C’est que l’homme est mal, le monde est mal, me dis-je souvent, avec un soupir de résignation qui va à l’encontre de ma croyance profonde. Il n’y a qu’à s’en éloigner et vivre dans la prière en attendant que le cirque se termine... Ces choses nous dépassent, elles sont en train de se jouer par dessus nos têtes, m’a expliqué le prêtre. On n’y peut absolument rien sauf prier et en prendre ses distances.

Une telle approche est sans doute possible pour quelqu’un dont l’objectif du métier n’est pas de comprendre l’homme en apprenant de lui  - et non en lui apprenant sur lui, en fonction d’une anthropologie préétablie pour lui dans le cadre d’un projet de pouvoir. J’ai décidé de devenir anthropologue pour apprendre autant que je pouvais à notre sujet, car nous sommes ce mystère qui ne cesse de me fasciner, de m’émerveiller, de me rendre vertigineux, parfois même de me rendre malade m’en sachant partie.  La culture sera-t-elle enfin cette chose langagière qui nous coupe de l’expérience présente et nous garde fixés, dans cette relation sujet-objet, sur la mort et l’accumulation matérielle comme idéologie ? Ou, devant la conscience de notre mort maintenant collective en plus d’être individuelle, la culture sera-t-elle l’expression de notre émerveillement devant la vie et le vivant, exprimant notre curiosité, notre besoin d’honorer ce temps qui nous est donné selon notre éthique propre, notre expérience du bien ? Emerveillement comme un état esthétique, fin en soi, affective rhetoric embellissant le Mal, ou invitation au progrès éthique, beauty, moyen vers une plus grande fin ?

The World is Good

Dans l’école Waldorf New Amsterdam dans l’East Village à l’avenue B, je suis assise par terre dans une classe de maternelle, un « jardin d’enfants » comme disent les anthroposophes. Le jeu libre avec des objets en bois très simples et des draps de soie occupe la plupart de la journée, et le rôle du professeur, au lieu d’intervenir dans le jeu, consiste à s’occuper des tâches quotidiennes de la classe : repasser le linge, faire la vaisselle, tricoter, faire le ménage. Les enfants viennent participer au gré de leur volonté. Pendant les premiers sept ans de la vie selon l’anthroposophie, l’enfant réincarnant nécessite des modèles adultes de confiance qu’il pourra imiter pendant qu’il assume pleinement son existence terrestre « éthérique ». En plus des parents, les professeurs font partie de cette base sécurisante qui plus tard permettra à l’enfant d’être audacieux et de s’aventurer dans le monde ayant confiance en la nature et en l’autre car ayant fait l’expérience du bien. L’objectif du jardin d’enfants est de permettre à chaque enfant de se convaincre que le monde est bon.

They really have to know and believe that the world is good, m’a expliqué le jardinier d’enfants. Et pour cela, il faut que nous croyions nous que le monde est bon.

Après sept ans et jusqu’à ses quatorze ans, l’enfant, ayant maintenant la certitude que le monde est bon, apprend que le monde est beau. Les activités artistiques sont intégrées partout dans le programme allant de l’école primaire à la fin du collège. Finalement, une fois arrivée au lycée, l’élève apprend que le monde est vrai – que la vérité existe, et que la méthode scientifique, la raison, et la pensée critique sont autant d’outils pour s’en rapprocher. Ces trois stades et formes – bonté, beauté, vérité - correspondent respectivement à la religion, à l’art, et à la science. Une grande différence de la pédagogie Steiner avec l’éducation telle que conçue par l’état-nation est la croyance que la science n’a de valeur que si elle est comprise non comme bien en soi, mais en relation à un bien plus grand, bien que l’on pourra appeler, en fonction de notre croyance la Terre-Mère, la Conscience, Dieu, Allah, la Nature, GADU, etc. Rien concernant ce bien n’est enseigné explicitement, mais pendant les premiers sept ans, les relations humaines directes non-marchandisées (libres d’écrans et autres formes de commodification de leur valeur), l’heure par jour minimum passée dans la nature, le contact exclusif avec la matière biologique non encore transformée, l’alimentation biologique, visent à sensibiliser l’enfant au bien qui se révèlera naturellement à lui.



From the Good of Nation to the Good of All

Force de passer du temps dans cette école, il m’est devenu évident à quel point l’institution de l’école est un espace de gouvernance du soi en formation. Je me souviens de ces images que nous avait montrées le professeur du cours d’histoire du XIXème siècle en France, à la fondation de l’école publique, avec la jeunesse des quatre coins du pays qui apprenait pour la première fois le français, hexis, habitus. La rigueur de la scène, les instituteurs surveillant de près une dictée, les inspecteurs venus surveiller les instituteurs, la salle très haute aérée, ensoleillée, propre. La promesse de l’ascension sociale par l’utilité à l’état bureaucratique bourgeonnant, la nécessité d’être un citoyen éclairée sachant raisonner pour maintenir la plus haute technologie de gouvernance de l’époque – la démocratie nationale. L’homogénéisation de la différence culturelle, et l’épistémologie, par l’uniformisation des soi avec un idéal culturel partagé imaginé selon un bien matériel qui un jour engendrerait une demande économique complètement maîtrisable. Le sujet humain transcendant la nature de laquelle son existence biologique dépend, maîtrisant et transformant la matière biologique, son objet, en matière artificielle dont son existence viendra à dépendre. La conversion à la langue et à la pensée abstraite. The price of literacy. The price of utility.

Weber raconte cette transformation vers la pensée abstraite :

« La pensée moderne a isolé et ségrégé objets et êtres. Des unités objectives (l’arbre, la cloche, l’orage) ont servi de substituts pour des conceptions subjectives plus grandes établies selon une pensée anthropomorphique et susceptible à la manipulation symbolique. Une vision linéaire de l’espace et du temps a remplacé le labyrinthe de lieux favoris (arbres, rochers, sources) et moments (solstice, Toussaint) qui contenaient en eux les forces vitales mêmes. L’homme moderne ne pouvait plus communiquer avec le monde en procédant par le rite à une essence magique. L’expérience apprenait, et l’école elle aussi, que la spécificité magique (...) trompait (et) serait remplacée par des abstractions très, très éloignées des limites de l’expérience quotidienne. Mais seulement quand l’expérience quotidienne cesserait d’être si limitée. » (29)

C’était pour le bien de la nation. For the good of country. Et nous voilà quelques cent quarante ans plus tard, en train de subir la transformation de cet espace de gouvernance du soi qu’est l’école du bien national – matérialisant et pour le capital et pour le peuple - au bien mondial, for the good of all - matérialisant pour le capital et dématérialisant pour tout les autres, en plus en plus grand nombre dans la course darwiniste au fond. Malgré l’inutilité d’une si grande population aux nouveaux objectifs de transformation (IoT, transhumanisme) et d’accumulation (la possession de toute la nature de la planète, la commodification de l’humanité, et la colonisation de l’outre-espace), chaque vie a quand-même de la valeur en ce qu’elle peut aider à maintenir, en s’inscrivant dans des processus dématéralisants en tant qu’acteur « innovant », la tension du marché nécessaire au maintien de l’ordre social par la propriété privée, ce dernier élément fatal du libéralisme que ceux d’entre nous qui aiment tant les deux premiers – liberté et égalité – ont tendance à oublier.

Au niveau de l’école, il est nécessaire pour assurer l’égalité devant ce nouveau paysage de propriété privée de former chaque soi, non à la langue et à la pensée abstraite qui relèvent des valeurs matérialisantes d’une ancienne gouvernance nationale, mais aux moyens qui permettront à chacun de devenir acteur pouvant contribuer, par les comportements de son soi virtuel par lequel il prête ses données au projet, à entretenir en agissant pour le bien matériel du capital la nouvelle structure de gouvernance post-nationale post-démocratique permise par le blockchain et quantum computing. Il est nécessaire d’enfermer dès le plus jeune âge les enfants dans la VR, dans les mondes imbus des valeurs (profit, propriété privée) de la monoculture capitaliste afin qu’ils prennent goût au savoir-être et au changemaking, au bien social (social good) esthétique sans les moyens d’entreprendre une recherche véritable pour le bien éthique qui pourrait fournir une théorie de justice à travers laquelle comprendre la possession et la distribution de la nature, y compris la technologie et l’espace, autre que celle du capitalisme et de la propriété privée.

La fondatrice du programme « éducative » Start Empathy d’Ashoka, Darlene Damm, aujourd’hui affiliée à la Singularity University (organisation transhumaniste proche de Google dont l’implantation en France a eu lieu à Bordeaux (Lozano)), explique le projet VR mondial pour l’école :

“I also met another team that was working on improving education in Myanmar through virtual reality. Myanmar is one of the poorest countries in the world and has one of the worst education systems. This team just went around and recorded classes and how teachers were teaching students in virtual reality and within a few months they had 128 schools in Myanmar signed up to train their teachers in 21st education ... This did not cost a lot of money to do. This is the hope that we have for rapidly improving our education system.” (lien)

Avec cette dépendance sur des mondes capitalistes imposés dès le plus jeune âge, les deux aspects qui selon Søren Kierkegaard font le soi et dont un certain équilibre est nécessaire pour la création, l’immanence et la transcendance, ou ce que le philosophe Anthony Rudd dans son livre Self, Value, Narrative appelle respectivement self-acceptance (que je reconnais qu’il y a des choses qui dépasse ma volonté et contrôle) et self-shaping (que je me sais capable de changer certaines choses en exerçant ma volonté à leur endroit) (41-42), se trouvent en déséquilibre, le self-acceptance ou immanence de plus en plus grande du fait des schéma fournis par des environnements virtuels suffisants, de par leur nature orientés vers un bien préétabli en fonction de la nécessité (d’ordre social) de leurs possédants. Rudd explique que pour Kierkegaard, le recul sur nous-mêmes et sur notre propre transcendance, la conscience que nous avons de se savoir êtres conscients, est critique pour le self-shaping pouvant augmenter notre agency :

« (...) the self needs to be self-consciously brought about ; for Kierkegaard (...) to be self-conscious is not just to be a spectator of oneself, but an active self-shaper. You are more of a self the more you are conscious of yourself as a self. » (42)

The Self and The Good

Selon la théorie narrative du soi (narrative theory of the self) et notamment la version NEST que propose Rudd en interprétant Kierkegaard, il faut pour être un soi non seulement pouvoir conter un récit (Narrative) cohérent sur soi concernant son passé, mais aussi pouvoir se conter, même inconsciemment, un récit sur soi concernant son avenir (Telos), un bien ultime d’un nécessaire réalisme morale pour le soi, en fonction duquel se précisent des valeurs (Evaluative) par lesquelles le soi pourra exercer sa volonté dans la rencontre créatrice avec le monde (Self-constitution), où se déroule cette tension entre le self-acceptance et le self-shaping.

Le telos du soi se décline en trois parties : un premier, subjectif, dans les profondeurs de notre intériorité, cette quête d’harmonie à travers la tension créatrice entre notre immanence et notre transcendance ; un deuxième, relatif, faisant l’objet direct de la volonté individuelle, grâce auquel le soi trouve un sens en exerçant sa volonté vers un engagement d’une temporalité dans la durée (une famille, une carrière) ; et un troisième – le bien ultime - qui permet aux engagements du deuxième telos d’avoir un sens moral réel pour le soi individuel et lui fournit les valeurs par lesquelles seront évaluées avec certitude (en ce qui concerne son existence propre) son action. Ce dernier telos le dépasse et ne peut faire l’objet direct (seulement indirect) de sa volonté individuelle. Rudd explique :

« So to become fully selves, we need to relate to the Good ; for only the Good, Kierkegaard argues, can be willed with purity of heart (...) and thus be an object of ‘unconditional commitment.’ This does not, of course, mean that one wills the Good instead of willing specific commitments to individuals, causes, or vocations. The point is to will these in light of the Good. It is crucial for us as finite beings that we relate to other finite beings, but we first need to commit ourselves to the Good, so that we will make those specific commitments that are right for us, and make them in the right spirit, rather than (...) selfishly or opportunistically. (...) We become authentic selves by relating properly to ourselves (our telos in the first sense) ; which we can only do by relating properly to other people, cases, and so on (our telos, or teloi, in the second sense) ; which in turn we can do only because we relate unconditionally to the Good (our telos in the third, and for Kierkegaard, deepest, sense). » (47)

Nous pouvons recenser comme bien ultime par exemple Dieu (bien immatériel), mais aussi chez les matérialistes, l’ancienne nation (bien matériel souverain, GDP) ou le nouveau marché capitaliste mondial (bien matériel définitif/ changement dématérialisant de masse dans le cadre du transhumanisme pour la liberté matérielle du capital).

Exactement comme l’état a fait croire, par un récit national d’apparence immatérialiste (liberté, fraternité), à un bien ultime matériel (la souveraineté par la croissance de l’économie capitaliste), le nouveau projet du changemaking de la future technogouvernance fait croire par un récit esthétique (changement, impact), ayant comme telos de deuxième ordre (objet direct de l’exercice de notre volonté) le bien social ou encore l’écologie, à un nouveau bien ultime matériel (le transhumanisme et la colonisation de l’espace selon la logique du capitalisme) basée sur des valeurs inchangées (le profit, la possession privée), identiques à l’ancien projet capitaliste national. Dans la croyance matérialiste, l’écologie et préservation de la nature justifient même la poursuite du bien ultime matériel nécessitant la possession privée et la marchandisation à fond de la vie par le transhumanisme, afin que des civilisations humaines extra-terrestres abîment le moins que possible l’environnement naturel des planètes qu’elles coloniseront en devenant les plus efficaces que possible grâce à l’augmentation. L’homme fait de matière biologique est vu comme nocif – un poids polluant - à la nature, dont le garant naturel est le capital possédant et la justice redistributive le marché capitaliste. La dématérialisation de la vie humaine est nécessaire selon cette théorie de justice : la vie humaine n’est pas sacrée – seule l’est la survie matérielle de l’espèce, et cette survie est mieux assurée par une gouvernance basée sur la propriété privée (le capital) et ce qui permet son accumulation (le capitalisme). Tous les hommes où qu’ils soient sur terre – expansion mondial qu’assure la nouvelle technogouvernance néolibérale - peuvent et doivent avoir le droit de rentrer en compétition pour la lutte de survie de leur matière propre – dans le cadre du bien ultime matériel du capital - sous le marché capitaliste, mais pas tous pourront vivre (en accédant aux ressources biologiques et/ou artificielles nécessaires pour ce faire). Cela nécessiterait comme telos un bien immatériel (e.g. un créateur et destin communs) incompatible avec l’ordre social capitaliste et la pensée darwiniste naturaliste qui rejette l’unité. Si la conscience est née de l’évolution biologique, il n’y a aucune raison de penser que cette évolution s’arrête à l’homme moderne, et le processus de transformation matérielle qu’il vit comme souffrance n’est qu’une étape dans cette évolution (transformation vers la matière artificielle qui le remplacera) douloureuse mais nécessaire pour l’évolution de la conscience (vers la Singularité). Toute structure qui ralentit ce changement doit être éliminée selon cette théorie de justice, et ne pas vouloir transformer l’école pour rendre chaque enfant quelque soit son origine sociale ou nationale à égalité devant cette transformation est une injustice à l’enfant car seule sa participation dans cette transformation pourra lui donner une chance de survivre.

Le Bien Imposé

Face à l’imposition de ce bien ultime matériel, il n’y aura aucune place, du fait de la complicité des états-nations avec le projet et leur cession en masse des services publics et systèmes éducatifs à son réseau d’organisations, de poursuivre un bien ultime immatériel éthique. Comme écrit Darlene Damm au sujet de la mise en place du blockchain dans le cadre du processus de marchandisation des êtres humains pauvres qu’est l’innovation sociale :

« because quantum computing will be so powerful, those who embrace it first have a historic opportunity to bring their values and ethics into the world at scale. »

Cette situation est presque certaine d’engendrer une souffrance chronique pour ceux qui ont l’expérience d’un bien ultime immatériel et d’entraver leur liberté de poursuivre (et de transmettre) un telos éthique qui se conçoit indépendamment des contraintes esthétiques du bien matériel, d’exercer leur volonté vers un bien social se justifiant indépendamment (immatériellement, éthiquement) de son utilité à l’ordre social (matériel, esthétique). Ashoka fixe par exemple comme critères inter alia pour l’innovation sociale :

« A social venture must be profitable. The product or service must be revenue-generating. »

« A social venture must be good for society. The product or service must impact the community, or even society at large, in a favorable manner.”

(390 Morfopoulos and Tyrie)

Nous pouvons clairement constater l’obligation de servir un bien matériel et d’être évalué en conséquence (« profitable », « revenue-generating »), ainsi que l’obligation esthétique d’être « bon pour la société » sans pour autant que soit précisé en fonction de quel bien ultime (« bon pour la société » (ou la planète) par rapport à quel bien, en fonction de quel telos ?[2]) cette évaluation normative s’établira, pour mieux appréhender les valeurs associées auxquelles il sera nécessaire d’adhérer (en faisant du changement, en marchant vers quel changement éthique au juste ?). Selon Rudd, si l’on « est prié de devenir éthique pour des raisons esthétiques, alors au fond (on) n’est jamais véritablement prié de devenir éthique » (171, tl.).

La souffrance engendrée par cette situation n’est pas seulement celle du telos subjectif qui connaît une impasse dans la tension créatrice de son self-constitution résultant du déséquilibre entre son immanence (self-acceptance) et transcendance (self-shaping) car limité par son environnement scolaire ou professionnel (et relations sociales) désormais bâti ou dépendant de matière artificielle possédée par le capital ; il s’agit de devoir subir l’incompatibilité (même inconsciemment) entre le bien ultime dont on ne peut s’empêcher du fait de l’expérience que nous en faisons qui n’est pas un choix de vouloir tendre vers (et de s’évaluer par des valeurs certaines en conséquence), et le bien ultime auquel du fait de la gouvernance (que ce soit le réseau blockchain dans lequel on se retrouve ou l’état-nation) nous sommes contraints de tendre vers, et les valeurs par lesquelles l’on devra s’évaluer en conséquence.

Parce que l’expérience que fait le soi du bien ultime engendre, en ce qui concerne la vie du sujet au moins, un réalisme moral envers quelles valeurs poursuivre et utiliser pour l’évaluation de son propre progrès, comme écrit Rudd :

« actual selves can’t avoid presupposing objective values, (...) they can’t help making their daily lives as evaluating and self-evaluative beings » (98, 99)

contraindre une personne à un bien ultime (matériel ou immatériel) incompatible avec celui dont il a l’expérience revient à la contraindre à une vie de désespoir et de projection :

« If we are not relating adequately to the Good, then we will feel unhappy, unfulfilled, even if we are not able to articulate what it is we are lacking. So even the disintegrated tyrannical soul may dimly perceive that an inner harmony would be desirable, but it lacks the ability to understand what that would really involve. So inner harmony is not really a ‘non-moral’ good that can be appreciated by anyone. » (Rudd “Kierkegaard’s Platonic Teleology” 51-53)

« The self cannot be made whole by committing itself – however passionately – to what is evil. Beyond the particular commitments which different selves may make, there needs to be a more basic commitment to the Good, which every self must make, and on the basis of which it can properly choose the particular commitments that it does. (...) We can only relate properly to ourselves only if we relate to the Good, but we can only do that if we relate to the Good for its own sake. (...) Should we start by trying to ignore ourselves and focus on the Good, in the hope that, if we do so it will in fact have the effect of reducing our tendency to project? Or should we start by engaging in self-scrutiny, withdrawing our projections until we get to the point where we can see things justly? (...) What the dilemma really shows is that we cannot do either without also doing the other ; I take it that, however powerful the fantasy mechanism may be, it is never so powerful as to utterly cut us off from all possibility of apprehending the Good. (...) it is only on the basis of having some sense of the Good that we can sort out what is projection and what is not. Projection involves seeing things as they are not, and this crucially involves not seeing them in terms of their true value or worth. But one cannot work out that this happening, or to what extent, unless one has some sense of what the truth worth of those things is. So we need to be attracted to the Good in order both to be motivated to withdraw projections and to do so successfully. Our understanding of the Good will only be able to develop and deepen as we work through the process of withdrawing projections (...) The more we can stop projecting, the better we will know the Good, and the better we come to know the Good, the better we can get at recognizing and withdrawing our projections. » (Rudd Self, Value, and Narrative 47, 250)

Le soi virtuel n’a pas le droit d’être un soi spirituel comme le soi physique pouvait l’être sous la gouvernance de l’état-nation ; le soi spirituel n’a pas, dans cet environnement régi par la matière artificielle imbue de valeurs préétablies, la possibilité d’exercer sa volonté pour changer (selon sa théorie de justice) les termes du monde physique/biologique ni du monde virtuel/artificiel pour être plus conforme au bien ultime de sa propre spiritualité. Cette fatalité contraint à la projection pour sortir du désespoir, et naturellement, avec leur discours d’empathie, d’écologie, et d’éducation, les mouvements néolibéraux de la nouvelle technogouvernance deviennent de bonnes destinations pour cette projection et co-optent en masse les idéalistes en quête d’un bien.

Le soi virtuel n’a pas le droit d’être un agent moral libre car le bien ultime pour lequel il devra ouvrer se définit en valeurs évaluables (changement, impact) définies par le capital en fonction de son propre bien ultime matériel. Il s’agit, pour celui n’ayant pas conscience et/ou n’adhérent pas au même bien ultime, d’un bien opportuniste esthétique, pas d’un bien éthique qui est voulu rien que pour lui-même (for its own sake). L’aspect le plus grave est, parce que comment ce bien matériel est « vendu » discursivement, il a l’apparence d’un bien éthique voulu rien que pour lui-même, pas d’un bien opportuniste. Autrement dit, les soi cooptés ne sont jamais mis au courant (moral disclosure) qu’en y prêtant leur volonté ils contribuent à la mise en place d’une technogouvernance à l’école qui contraindra l’enfant (et à terme, l’humanité) de servir un bien matériel qui empêchera sa liberté de poursuivre un bien ultime (immatériel/non-darwiniste) autre que celui du capital. Il faut souscrire au salut matérialiste qu’est la colonisation de l’outre-espace selon la logique capitaliste et l’ « augmentation » de l’homme nécessaire pour cela, et la seule justice pouvant être poursuivie est l’inscription d’un maximum de matière humaine dans le projet visant sa transformation. Darlene Damm nous livre un exemple d’une logique capitaliste de justice basée sur l’égalité devant la propriété privée sacrée :

« You may not have heard about how much the whole space industry has grown, so I wanted to talk to you today about that and why it is so important for humanity. (...) We’ll be on the space station, we’ll be printing satellites and space craft and manufacturing additional space stations, we’ll be sending robots to the moon and mars to first go there and build all the infrastructure, perhaps using local materials that were mined, and then later, the humans will come there when it’s all set up. (...) Imagine you start growing wheat on the moon, and then you send an email with a new DNA code for carrots or corn, and a robot there does the manufacturing and all of the sudden you have fifty different crops there, and then, you know, the humans come afterwards. (...) So the space industry is not just about exploring space, it’s the future of our telecommunications, all of these satellites are part of the Internet of Things, and it’s the future of manufacturing, it’s the future of industry for humanity. (...) And as I learned about this I started thinking about, well, whose going to own all of this? (...) How do we make sure that it’s equal so that everyone can participate? » (lien)

Les organisations sociales idéalistes, telle que celle qui fond le christianisme et bien d’autres croyances, enseignent que l’immatériel perfectionne le matériel, que la grâce perfectionne la nature, et nous invite à exercer notre volonté vers le monde matériel avec à l’esprit un plus grand bien immatériel qui dépasse les désirs erosatiques de notre soi, bien immatériel sous lequel l’être humain, en tant qu’être immatériel avec une âme, occupe une place sacrée. Il faut selon la philosophie idéaliste toujours se garder d’exercer notre volonté vers le matériel comme bien en soi, ce que, par sa nature même (la nécessité d’accumuler), la sphère économique de la société (aussi bien « le privé » que « le public ») ne peut s’empêcher de faire, et en ce faisant contribuer à notre (dé)matérialisation en fonction de la nécessité du marché qui permet la poursuite de cette accumulation.

Ceci est la raison pour laquelle il faut dans toute organisation sociale idéaliste, en plus d’une sphère économique, une sphère culturelle libre et de l’état et du capital, toutes deux structures qui existent pour servir le bien matériel, par la souveraineté et l’accumulation respectivement. La liberté pédagogique des professeurs et la liberté éducative (choix réel (en pratique et non seulement en droit) de l’école, y compris à la maison) pour les parents permises sous l’ancienne gouvernance de l’état-nation me semblent être des tentatives très sages pour garantir une sphère culturelle libre et la possibilité pour les sujets d’inscrire leurs existences matérielles dans, et d’exercer leur volonté vers, un bien ultime qu’ils choisiraient d’eux-mêmes, en fonction de leur expérience consciente.

Parce que le bien ultime matériel maintenant poursuivi par le capital avec la pleine autorisation de l’état nécessite la commodification de l’humanité entière (for the good of all) pour devenir réalité et seule vérité, les « problèmes sociaux » actuels sont vus comme des problèmes techniques et non des problèmes spirituels/culturels, en ce qu’il existe toujours des hommes et de la matière non encore connectés à la technogouvernance qui orientera tous vers son bien ultime matériel, assurant paix et « progrès » dans la transparence égalisante du capital omniscient :

« quantum computers are good at solving logistical and optimization problems, which are the root causes of many social challenges. (...) How do we get goods, services, or people to the right location quickly and efficiently? » (lien)

Encore une fois, ces discours négligent de préciser clairement en fonction de quel bien ultime peuvent être considérés ces « défis sociaux » (pourquoi vouloir changer ce statu quo ?) et comment une action à leur égard peut être évaluée normativement comme bien ou « right ». Obliger ces acteurs à la transparence morale en la matière révèlerait qu’en réalité leur cadrage des « défis sociaux » comme problème technique n’est une possibilité – un partis-pris philosophique – parmi d’autres possibilités.

Un autre récit considère ces « défis sociaux » ayant pour origine un problème spirituel/culturel lié à l’état-nation comme structure d’aliénation capitaliste contraignant à la seule valeur monopolisée de l’argent, et ne pouvant être résolue – seulement aggravée – par l’intervention technique (l’écumage pour la rente capitaliste) encore plus profonde dans la vie des sujets, notamment dans la sphère culturelle de l’éducation où le soi est formé. Qu’une grande raison pour la crise actuelle de l’état-nation a été une orientation de la volonté du soi selon sa situation géographique à la nécessité matérielle du bien économique dans les frontières, ce qui nécessite  à l’état et au capital de contrôler toujours plus la sphère culturelle afin de toujours plus prévoir la demande, et ce au détriment d’un bien immatériel et des valeurs autres que l’argent – notamment la valeur de la vie humaine indépendamment de son utilité en tant que technologie de transformation pour le capital - pouvant naître avec une sphère culturelle libre gérée par les sujets eux-mêmes. Qu’en réalité nous avons besoin de ces deux sphères (économique/technique et spirituelle/culturelle) pour honorer notre condition, l’une ne pouvant gérer l’autre, et qu’en fonction de nos personnalités uniques, il existe des personnes auxquelles nous devons reconnaître les mérites à entretenir chacune. Autrement dit, qu’enseigner n’est pas un « métier » pour un « agent rational » qui conçoit ses élèves en fonction d’un bien ultime matériel (national ou mondial). Qu’enseigner, au fond, est une vocation spirituelle (ce qui ne sous-entend pas d’affiliation avec une religion). Et qu’être entrepreneur n’est pas, par sa nature même, une vocation spirituelle qui permet de concevoir les sujets pauvres en fonction d’un bien ultime immatériel comme ce métier nous est vendu par l’état sous la propagande du French Impact. Il est clair que, bien que nous n’ayons pas tous l’expérience d’un bien ultime immatériel, nous avons tous des besoins matériels de base que l’on veuille ou non, et plus que la matière devient accumulée par le capital (plus que la culture des sujets devient prévisible par lui, plus qu’il en a la visibilité) plus qu’assouvir aux besoins matériels individuels devient le telos de notre soi, et nous perdons de vue la relation de nos actes et vies au bien ultime, qui est facilement fourni par le bien matériel du capital faute de mieux, résultant dans la tyrannie matérialiste actuelle qu’incarne le néolibéralisme transhumaniste mais aussi le nationalisme chauviniste. Et la transcendance, le self-shaping, aussi bien au niveau du soi qu’au niveau de l’humanité, devient de moins en moins possible du fait de ce déséquilibre, d’origine spirituel/culturel (d’avoir négligé structurellement la relation de la matière à l’immatériel pour laisser place à l’humain d’évoluer en tant qu’être immatériel) et non technique (ne pas avoir suffisamment contraint l’humain dans sa capacité immatérielle à répondre aux exigences de la matière).

Ordo ab Chao et le rôle de l’anthropologue

Poursuivre la quête pour la justice, notre projet de vérité collectif, me semble nécessiter, dans l’esprit du libre-arbitre en qui nous idéalistes et immatérialistes croyons, une recherche renouvelée au niveau de la communauté, par une sphère culturelle libre, pour un bien ultime et une anthropologie conçue en fonction, non pas une imposition par la gouvernance sortante de l’état-nation du bien ultime matériel choisi par la future technogouvernance capitaliste. Nous savons, par exemple des offres d’emploi de Teach for All (« augmenter le pourcentage de fonds alloués des pouvoirs publics à l’organisation mondiale Teach for All ») mais aussi des entretiens, que les acteurs de la transition éducative entendent assurer leur avantage maximale (d’espaces et de moyens publics) lors de la délégation directe de responsabilité pour l’éducation au capital dans le cadre de la transition de gouvernance, chose qu’ils peuvent légalement faire puisqu’ils partagent avec la gouvernance sortant la même (et seule) valeur « neutre » qu’est l’argent.

Surtout ce dont nous n’avons pas besoin dans la sphère culturelle est ce dont fait la promotion le PDG d’Ashoka Bill Drayton, cité par Brooks, « de l’empathie cognitive pour le bien de tous » (lien), ni d’autres manipulations comportementalistes qui cherchent à orienter le jeune soi en formation vers un bien ultime qu’il doit être libre de découvrir et d’admettre dans sa vie comme telos en fonction de son expérience propre de la matière. Et nous avons encore moins besoin d’être regroupés selon nos situations géographiques et de classe (notre utilité/proximité au capital, cette fois-ci redéfinie (post-bureaucratiquement, grâce à la transparence que permet la nouvelle technologie de gouvernance) en fonction notre capacité à faire du « changement » pour le bien matériel du capital), mais devons être libres de se rassembler et de rechercher le bien avec d’autres qui en font une expérience complémentaire à la nôtre et avec qui nous pouvons former des écoles, des équipes, des communautés, et des réseaux mondiaux qui nous permettront structurellement d’exercer pleinement notre volonté en poursuivant nos valeurs (au lieu de la seule valeur de l’argent), dans l’intégrité de notre réalisme moral et non dans la projection et désespoir de se savoir ouvrer chaque jour vers l’élimination de notre liberté de poursuivre notre bien. Autrement dit, nous avons besoin de libérer le bien et l’éthique - un bien décentralisé, de la valeur décentralisée par la sphère culturelle décentralisée - si nous espérons honorer la justice ontologique dans ce moment critique de notre évolution. D’admettre que ce n’est qu’en respectant le bien de chacun que nous arriverons à savoir ce qui est vraiment pour le bien de tous.

La tâche de l’anthropologue aujourd’hui, en tout cas la mission qui se trace enfin clairement pour ma propre vie, est d’accompagner et prêter voix aux sujets dans la recherche de justice et de vérité de lege ferenda, là où l’état corrompu ne veut plus, et le capital ne s’est jamais montré compétent pour faire, notamment en matière de politique culturelle dont éducative.

Foblets écrit que les « enquêtes anthropologiques (...) permettent d’éclairer les logiques sociales et culturelles des gens qui ne peuvent être comprises autrement. Le travail de terrain anthropologique permet un accès privilégié au cadre normatif sous-jacent dans lequel un group (petit ou grand) organise sa vie sociale, que ce soit en matière de distribution des ressources, d’aide aux membres âgés du groupe, ou de sureté – des tâches en lien avec des politiques concrètes (...) dans l’ère contemporain (...) des sujets pressants pourraient bénéficier du conseil anthropologique (...) on devrait espérer que les anthropologues seront en mesure de fournir un cadre précieux d’observation et d’interprétation pour aborder des problèmes sociaux concrètes. » (233-234, tl.)

Foblets considère que les anthropologues pourront devenir des « conseillers experts qui placent leur savoir au service des décideurs afin d’informer ces derniers sur les réalités ethnographiques » (234, tl.), dans le cadre de son approche à la justice qui considère l’égalité substantive (equality of outcome) (au lieu de l’égalité formelle, ou « laïcité » comme principe juridique) dans le cadre du droit national être le meilleur moyen d’honorer la quête de justice à terme (Law as Culture, dir.), conservant le droit national comme outil de recours pour accompagner la recherche de normativité, au lieu de, par exemple, les systèmes de droit parallèles exemptés du droit national (communalistes) qui affaiblissent à terme le droit national comme outil d’intervention normative.

Sans vouloir rentrer dans le vif de ce débat dans cet article, j’estime, anthropologiquement, qu’il est essentiel de reconnaître la place unique de l’éducation comme lieu de formation du soi, comme lieu de sensibilisation au bien et d’évaluation en fonction des valeurs établies en fonction. L’école comme espace ontologique avant de pouvoir être espace épistémologique. Pour cette raison, toute politique éducative visant une equality of outcome de groupes devant une ontologie préétablie (par exemple universaliste - l’homme comme technologie utile dans le cadre de l’individualisme économique libéral) par une structure née d’un ancien moment matériel et forcément imbue des valeurs du bien élu par le pouvoir du moment (l’état, une multinationale) me paraît nuire au potentiel de renouveau spirituel/culturel par l’école et freiner la libre recherche du bien. La formation du soi par rapport à la matière (la tâche ontologique) et la décision de quelles manières de savoir sont valables pour ce moment (la tâche épistémologique) ne peuvent plus être assurés par ces « acteurs » de la sphère économique. Je trouve que Steiner, encore une fois, avait complètement raison quand il écrivait que seuls les professeurs devaient être responsables de l’école : seule une école culturellement libre de l’état et du capital pourra à l’avenir assurer une égalité d’ontologie dans ce chemin vers l'ordre ab chaos et permettre la recherche continue pour le bien au lieu de contraindre à l'utilité devant un ancien bien, en prenant au sérieux de nouvelles épistémologies, là où celle de la seule raison nécessaire pour l’émancipation telle que conçue par les Lumières s’arrête dans sa future-making capacity. Ahmed explique que, bien qu’étant un outil important de libération (par la transcendance à laquelle elle invite), l’émancipation tend paradoxalement à réduire à terme, en limitant l’épistémologie, la capacité transcendante, en devant son propre bien :

“Enlightenment is the inescapable condition of every anticolonialism – and by extension of postcolonial scholarship. (...) But if the Enlightenment constitutes the very conditions of possibility for anticolonial revolutions, it also ensures their failure. It inspires anticolonial revolutionaries with a commitment, above all else, to the values of freedom, justice, and equality. At the same time, it prevents them from taking other values as seriously and hence from accommodating plurality within either the revolution of the post-colonial state. Though their colonial education gives revolutionary leaders a comprehensive grasp of the local systems and the farsighted capacity to envision a different future, it renders them unable, furthermore, to anticipate what is obvious to the less educated: the fatal consequences of a single-minded devotion to Enlightenment knowledge and institutions. The violent sacrifice of other value systems and the destruction, ultimately of the revolutionary dream are (..) the tragic costs of anticolonialism’s paradoxical – but necessary – dependence on the Enlightenment. The tragedy of colonial enlightenment is (...) the fundamental story of our time.”

La loi naturelle : ce qu’il en sera de nous

Parce que l’éducation formelle du sujet humain ne peut se concevoir qu’en fonction d’une nature ou essence humaines, aussi bien le loi naturelle et que la loi nationale imaginent nécessairement cette tâche selon leur propre projet politique pour l’homme et la société, en fonction de leur propre bien. Et sans vouloir m’opposer à leurs offres respectives dans le paysage éducatif, il me semble nécessaire, dans un moment où justement nous pouvons avoir, en grande partie du fait de la technologie/omniprésence de la matière artificielle, une expérience de notre nature ou essence, ainsi que du bien, radicalement nouvelle par rapport à  celle que nous avons pu avoir par le passé, en d’autres conditions matérielles, d’élargir l’offre éducative réelle pour honorer, conformément à la recherche de justice et de normativité (des valeurs en fonction du bien), la diversité de nos expériences sans vouloir les contraindre à un consensus universel, du moins pour l’instant, pouvant informer le droit positif (notamment l’obligation d’implants cognitifs à la naissance).

La loi naturelle comme explique Ndayambaje « relève de la pensée métaphysique de l’unité », suppose des « valeurs et normes qui existent par elles-mêmes, indépendamment de l’homme empirique qui les met en oeuvre », et « implique qu’il existe une seule manière correcte de comprendre la nature de l’homme et que celle-ci dispense des éléments empreints de normativité et des indications sur la vie qu’il faut mener » (98). Elle s’oppose notamment au procéduralisme, « c’est-à-dire le refus de toute conception de la régulation qui construirait les normes de la raison pratique à partir d’une règle substantielle fixée a priori » (84) parce que « les bases morales normatives de l’ordre juridique ne sont pas extérieures au processus politique, elles sont constituées par la volonté du peuple exprimée au moyen des procédures démocratiques » (85).

Pourquoi quelqu’un du camp essentialiste (ne serait-ce qu’en ce qui concerne l’aspect immatériel de l’homme), croyant à la loi naturelle et à son anthropologie, à ses valeurs, notamment celle de la vie humaine comme sacrée sans considération utilitaire (la conscience précédant la matière), et à l’existence de normes « qu’il s’agit de découvrir et non d’inventer » (Ratzinger cité dans Ndayambaje, 90) devrait-elle vouloir que l’état adopte lors de cette transition de gouvernance une approche procéduraliste à l’éducation et à la sphère culturelle ? Pourquoi, croyant à une fin universaliste pour l’humanité, vouloir emprunter une voie relativiste en matière ontologique et épistémologique pour y parvenir ?

Pourquoi envers la pluralité d’expériences que nous pouvons avoir de la conscience, cette insistance de prendre au sérieux la diversité culturelle produite par et produisante l’évolution humaine, de penser que ce serait à nous de nous dire ce qu’il en est de nous, pour reprendre l’expression de Foucault ?

La réponse, philosophique, repose dans la croyance dans l’existence et l’importance du libre-arbitre comme condition de base pour la poursuite de notre projet éthique universel. Pour cette raison, la défense de toutes les libertés notamment culturelles, qui peuvent être considérées comme des possibilités de l’homme d’honorer le bien dont il fait l’expérience (fournissant des normativités), et la possibilité par leurs différentes épistémologies pour ces différentes ontologies de renseigner la recherche plus large de justice dans le cadre d’une normativité officielle le plus faible que possible, laissera, sans toutefois le garantir, la possibilité pour l’homme de devenir autre chose qu’un acteur de changement dématérialisé cyborgisé qu’il est en voie de devenir sous l’universalisme actuel basé sur la seule utilité économique, si tant est qu’il décide de cultiver son immatérialité (faisant en sorte que cette immatérialité existe hors de lui, dans la culture).

Actuellement, une telle possibilité pour une gouvernance future respectueuse du libre-arbitre et du soi immatériel est tout sauf certaine face aux néolibéraux, transhumanistes, et autres matérialistes puissants (comprenant des hiérarchies religieuses opportunistes complices) qui croient au déterminisme – d’où leur peur que l’intelligence artificielle et les algorithmes posent une menace existentielle pour l’homme car pouvant devenir conscients eux-aussi et rentrer en compétition avec lui pour des ressources. (Aggravant la fatalité de ce déterminisme est la croyance libértarienne de droite envers les enfants qui estime ces derniers des êtres non-autonomes (non-autonomous sentient beings) qui n’appartiennent pas à leurs parents mais sont de la matière pouvant être acquise (original acquisition) par le premier pouvant les capturer). Dans cette vision mécanique du monde, l’homme est, pour reprendre les mots de La Mettrie, un homme-machine. Toutes ses pensées et expériences ont leur origine dans le cerveau et états biologiques, et l’âme n’existe pas plus que le libre-arbitre. En tant que projet politique, le matérialisme considère que :

« la société est un bellum omnium contra omnes ((...) le darwinisme sociale). Il n’existe pas d’autres réalités spirituelles (...), nous devons accepter ce qui est de l’ordre naturel des choses et faire avec. La meilleure société est celle qui produit le plus grand bien pour le plus grand nombre (utilitarianism). L’altruisme consiste seulement en aider l’amélioration du sort matériel des autres. Puis que les autres êtres humains et pays agiront forcément de manière égoïste et agressive, la stratégie le plus prudente est d’essayer d’obtenir une position supérieure et un pouvoir plus important, que ce soit économiquement ou militairement (réalisme politique). » (Uebersax 5, tl., lien)

Un exemple de ce que cette croyance donne comme approche politique à la gouvernance, rappelant le bien fatal du changement auquel les sujets se voient contraints actuellement, se trouve dans le Discours préliminaire de La Mettrie, commenté par Thomson :

« La Mettrie appears totally devoid of any sense of history of any aspiration towards the general progress of civilization. He goes no further than a desire to improve certain limited aspects of life. His view of government as necessary, but necessarily repressive, and of human nature as essentially corrupt and physically determined, would seem to imply that, although he believes one can rectify certain abuses, no general progress is possible. For if the influence of environment, culture, and education is overridden by organic factors, no vision of a better society or humanity is possible. Scientific progress brings limited ameliorations to a society which he sees as static. » (160)

A l’égard de l’immatérialité, La Mettrie illustre la bonne volonté des matérialistes, comme nous pouvons constater chez les néolibéraux, de se servir de la religion (rappelant les mots de Sénèque : la religion est considérée par le peuple comme vraie, par les sages comme fausse, par les puissants comme utile). Thomson compare la pensée à l’endroit des religions et la gouvernance de La Mettrie avec celle de Voltaire :

« (...) his ‘realism’, that is his observation that most men are antisocial and criminally inclined, together with his belief that this state of affairs is irremediable, made him see the need to use religion to control the mass of men who are incapable of philosophy and enlightenment. But for Voltaire this was not the case. While despising the multitude, he sincerely believed, despite doubts and relapses, in the necessity to establish a natural religion, or Deism; it was in the name of Deism that he combated existing religions (...) for him the true natural religion is the equivalent of a code of morality which dictates man’s behavior and teachers him to live in harmony with his brethren; this is why he reacted, in the Poème sur la loi naturelle, with such violence against La Mettrie’s moral theories. For La Mettrie any religion will do as they are all equally oppressive of man’s natural instincts; it is precisely this fact which makes them necessary to society. Voltaire’s, on the contrary, is a sincere attempt to establish a natural religion which will mark an end to intolerance and fanaticism and teach men to respect their fellow men. Voltaire never ceased to combat La Mettrie’s atheism and materialism, and not merely for cynical reasons of the interest of the State, but because of his Deist faith. » (11-12)

La neutralité n’existe pas

La grande difficulté, et aussi la grande opportunité, à négocier une future gouvernance respectueuse du libre-arbitre des sujets face à l’hégémonie matérialiste est l’épistémologie restreinte qui se prétend neutre afin d’exclure un développement du soi alternatif. Dans le matérialisme, les seules manières valables d’apprendre sur la nature sont le raisonnement logique et l’empirisme (Uebersax 4). L’intuition, l’inspiration, la foi, l’imagination créative, ou encore la raison pure sont autant d’autres voies épistémologiques qui sont d’ailleurs encouragées par la pédagogie Waldorf (entre bien d’autres), mais ne peuvent être justifiées en tant que telles devant une gouvernance matérialiste qui conçoit l’éducation en termes d’assimilation d’informations restreintes nécessaires pour devenir un soi « logique » et « empirique ». Une telle rigidité épistémologique pourra s’avérer fatale pour l’espèce et devenir une véritable arme de domination car maintenant le seul rationalisme insuffisant pour fournir un sens à la vie, en raison des capacités technologiques omniscientes que le matérialisme en formant tant de soi rationaux a pu produire pour notre plus grand accès, l’homme nécessite de continuer d’apprendre à partir de l’émerveillement, de sa curiosité naturelle dans la rencontre avec le monde, s’il espère donner une valeur autre à lui-même que celle de son utilité matérielle, évoquant de nouveau la difficulté posée plus haute par Ahmed avec l’émancipation, nécessaire mais insuffisante. L’épistémologie doit toujours être libre d’évoluer pour une société en bonne santé culturelle. Vu la diversité d’expériences aujourd’hui possibles, non seulement en raison de personnalités et croyances différentes mais surtout de notre relation à la/notre matière biologique ainsi qu'à (de manière croissante) la matière artificielle, ce renouveau ne sera possible que par une approche relativiste à l’école qui accompagnera la recherche épistémologique.

Jung à son époque considérait l’anthroposophie être la manifestation d’un tel besoin de renouveau de la connaissance chez l’homme face à l’insuffisance de la foi comme épistémologie pour son aspect immatériel :

« When Rudolf Steiner calls his Anthroposophy ‘spiritual science’ (...) merely show(s) that religion has grown suspect – almost as suspect as politics and world-reform. I do not believe that I am going too far when I say that modern man (...) turns to the psyche with very great expectations, and does so without reference to any traditional creed but rather with a view to Gnostic experience. The fact that all the movements I have mentioned give themselves a scientific veneer is not (...) a masquerade, but a positive sign that they are actually pursuing « science », i.e. knowledge, instead of faith, which is the essence of the Western forms of religion. Modern man abhors faith and the religions based upon it. He holds them valid only so far as their knowledge-content seem to accord with his own experience of the psychic background. He wants to know – to experience for himself. (...) What is striking about these Gnostic systems is that they are based exclusively on the manifestations of the unconscious, and that their moral teachings penetrate into the dark side of life. »

De la difficulté du changement

Selon Lamb, l’expérience des écoles Waldorf avec les politiques de chèque-éducation ou le statut sous-contrat aux Etats-Unis n’a pas permis de garantir la liberté éducative. En ce qui concerne le chèque-éducation, les lobbies conservateurs puissants tel que ALEC ont fixé comme condition de financement publique l’obligation pour les élèves de réussir des tests standardisés, ce qui est contraire à la conception anthroposophique de l’éducation, et notamment lors des premiers sept ans où la lecture est formellement interdite pour laisser place à l’imagination de se développer pleinement en tant qu’épistémologie. En passant sous-contrat, les écoles Waldorf ont du adopter, en plus des tests standardisés, les politiques nationales de vaccination ainsi que l’utilisation d’un quart du financement publique pour acheter des produits technologiques éducatifs. Or, la vaccination doit rester un choix personnel selon leur philosophie et les produits technologiques ne sont pas permis à l’école avant le lycée, et ensuite uniquement comme outils, jamais comme moyens d’instruction en eux-mêmes. Pire, puisque les écoles sous-contrat sont gratuites, leur présence a construit une offre éducative qui a poussé de nombreuses écoles hors contrat, aussi bien des écoles catholiques que des écoles Waldorf, à devoir se convertir elles aussi en écoles sous-contrat, vidant leurs programmes de leurs spécificités épistémologiques et réduisant leur liberté culturelle vis-à-vis l’état. Pour toutes ces raisons, il serait plus sage dans le cas français, si l’objectif est de libérer la sphère culturelle de la sphère économique, d’adopter les politiques de soutien financier (les réductions d’impôts, notamment dans le cadre de fonds de dotation avec un base diversifié de financements (entreprises, individus, associations...) pouvant fournir des chèques-éducation privés aux élèves d’un réseau d’écoles) au lieu de politiques interventionnistes (financement direct de l’état). Je rajouterai, par souci sociologique, et malheureusement ce n’est pas la loi aux Etats-Unis, que les mesures de soutien financier de l’état devraient s’accompagner de l’obligation non seulement de respecter les mesures de non-discrimination en vigueur mais également avec l’obligation substantive d’admettre un pourcentage important (souvent un tiers) d’élèves issus de milieux socio-économiques pauvres ainsi que de populations minoritaires par le passé exclues et opprimées. Un exemple est la politique que s’est fixée la New Amsterdam School en la matière, dans le cadre de la mission sociale des écoles Waldorf d’être ouvertes à tous ceux qui le karma (et non la classe ou autre critère matérielle) aura prédestiné à bénéficier d’une telle éducation :


Dans les cas français et belge, je pense qu’il sera nécessaire de créer un collectif à vocation anthropologique et juridique, qui contribuerait réellement, en mettant son expertise ethnographique à disposition des décideurs comme le préconise Foblets, à la liberté culturelle et éducative dans le cadre de la poursuite épistémologique. Il n’existe à ma connaissance aucune organisation répondant actuellement à ce besoin urgent. En ce qui concerne la Fondation pour l’Ecole, il a suffit, connaissant un petit peu l’histoire française en la matière, de la question du genre (traitée dans mon article sur Vigigender) pour comprendre de quoi il s’agit. Ou encore de la tribune d’Anne Coffinier dans Le Figaro dénonçant la loi Gatel, véritablement assaut de l’état contre la liberté d’association et d’éducation il est vrai, mais pour mieux avancer un discours favorisant les politiques d’évaluation par « performance » nocives au renouveau culturel (qui semble être confondu avec l’innovation économique, alors que pour être durablement innovant, et non pas juste « subsumant » comme le start-up nation, le renouveau culturel (éthique) doit venir d’abord) et défendre une vision utilitaire de l’éducation, réorientant le débat vers la recherche de valeur par la transformation technologique et l’éloignant de la question principale qu’est la recherche de nouvelles valeurs par la transformation du bien matériel actuellement monopolisé :

« (...) Les talents de la société civile ont beaucoup à apporter à l’école, qui ne doit pas être un univers technocratique endogame, mais un lieu vivant, ouvert à l’innovation privée. Xavier Niel, par exemple, ne l’a-t-il pas démontré en fondant son école 42 ? »

« il faudrait contrôler les écoles entièrement libres sur leurs résultats académiques et leur performance sociale »

« A l’heure où la qualité de l’enseignement est le fer de lance de l’économie (...) »


Les mondes sont vrais

Abandonner l’universalisme et le réalisme pour une approche relativiste, antiréaliste et ontologique envers le monde est tellement difficile pour beaucoup, je pense, en raison d’une recherche non encore aboutie au sujet du bien ou d’un bien resté esthétique, et le manque de réalisme moral personnel que cela engendre forcément. Une sorte de névrose, et une paradoxe aussi : pour recevoir amoureusement le monde dans toute sa complexité, il faut être dans un état éthique personnel assez décis.  Autant que le réalisme moral au niveau du soi est nécessaire pour vivre en harmonie psychique, permettant d'exercer et d'évaluer sa volonté vers un bien qui fournit un sens à sa vie, autant le réalisme moral au niveau de la gouvernance officielle peut, et l’école changemaker en est la preuve, empêcher le libre-arbitre de mondes moraux dans leur poursuite structurelle, par l’action, d’un bien autre que matériel.

Imaginons pour un instant l’avenir libre – l’évolution libérée - qui devient possible quand soudain nous décidons de prendre aux sérieux les gens non comme décrivant une autre  version des faits que nous, mais relatant par un récit cohérent un autre monde dont ils ont l'expérience. Que leur réalité, et les histoires qu’ils content pour la comprendre et continuer de la comprendre, n’est vraiment pas la même réalité que celle dont nous avons personnellement l’expérience. Que ce sont des ontologies à part – non seulement des cultures différentes mais des natures. Que nos mondes sont tous vrais pour chacun de nous et la vérité n’existe qu’en fonction de notre monde et son bien, bien que nous vivions cette vérité et ce bien comme vraiment vrais.


(dessin inspiré du principe de symétrie et recherche de vérité rélativiste de Bruno Latour, ici).

Enfin le récit de la transition éducative se comprend pour ce qu’il est (et les journalistes qui s’occupent d’en faire la promotion pour ce qu’ils sont) : une tentative de conversion universelle au matérialisme et à sa culture sensationnaliste qui permet de mener le capitalisme jusqu’au bout de sa mission transformatrice. Enfin ceux qui ne semblent pas gênés par ce projet deviennent des agents moraux libres qui croient au salut par le bien matériel et qui doivent être libres de vivre selon leur croyance, et nous pouvons les accepter pour qui ils sont et construire indépendamment dès maintenant pour que nous ayons autre chose à proposer à la postérité. Pour eux, l’éducation est une histoire charnelle de dressage et bourrage du cerveau, une histoire cognitiveles enfants sont pour eux des cerveaux utiles à la transformation – et bientôt grâce aux implants dès la naissance il n’y en aura même plus besoin de l’école : le monde (et l’homme) sera alors être entièrement marchandisé et l’on pourra enfin se concentrer sur l’essentiel, à savoir la poursuite de l'évolution par l'accumulation du bien matériel. Comme toujours dans la pensée matérialiste, le défi de transformer l’école est un défi technique (pas spirituel ou culturel) qui requiert le pillage de toujours plus de matière biologique jusqu’à ce qu’il n’y en aura plus et tout sera rentré pleinement dans l’ordre déterminé.

Enfin les acteurs économiques comme l’état et le capital, au lieu d’être garants d’une neutralité, perdent toute leur crédibilité à définir la politique spirituelle et culturelle pour toute autre personne ou communauté ne partageant pas leur bien ultime matériel.

Ces acteurs essaient de naviguer à succès ce moment qui invite pourtant au renouveau en prétendant baser leur démarche épistémologique sur des faits (evidence-based teaching) et non sur une idéologie quelconque. Dans l’esprit relativiste et poststructuraliste, l’historien de la science Gaston Bachelard nous apprend qu’il n’y a qu’en fonction d’une idéologie qu’il devient possible de constater des « faits » :

« C’est-à-dire que la science n’a aucun objet hors de sa propre activité. La connaissance, travaillant sur son objet, ne travaille pas sur l’objet réel, mais sur une matière non encore transformée que nous pouvons appeler idéologie, intuition, représentation... le concept scientifique devient le résultat de ce processus. Cette réalisation a rendu possible le constat que la science constitue encore un discours de plus, sans relation à la quête épistémologique pour la vérité et la réalité. » (Williams 64, tl.)

« Mais plus important encore (...) est le constat de Bachelard que les concepts théoriques ne peuvent être changés ou modifiés en isolation, que le changement doit comprendre le système théorique entier si de nouvelles découvertes véritables devront être faites. La raison pour cela est que les concepts et problèmes de la structure théorique ne peuvent être identifiés indépendamment de leur position dans la totalité. Non seulement les concepts sont-ils interdépendants au sein de la structure, mais ils déterminent quels problèmes peuvent être présentés tout en excluant d’autres problèmes. » (Williams 65, tl.)

« Bachelard a rejeté explicitement l’empirisme et le réalisme (...) menant à un déni de l’objectivité scientifique en tant que correspondance entre des concepts théoriques et une réalité externe indépendante de la théorie. » (Williams, 65, tl.)

Très pertinent pour l’école, le philosophe de la science Georges Canguilhem a constaté « l’établissement d’une corrélation entre le discours et l’espace institutionnel qui a permis son émergence et qui constitue sa condition. » (Williams, 66, tl.)

Et finalement, Althusser a problématisé la question de l’idéologie dans le cadre de la relation sujet-objet, écrivant que :

« l’idéologie (en tant que système de représentation de masse) est indispensable dans n’importe quelle société si les hommes devront être façonnés, transformés, et préparés à répondre aux demandes de leurs conditions d’existence. » (cité dans Williams 69, tl.)

« Le sujet ne peut qu’apparaître comme un aspect de l’idéologie, et ne peut la précéder. L’idéologie n’est pas conçue avant l’acte, elle est l’acte. Elle devient le système de représentation à travers lequel les gens vivent leur relation au monde historique ; elle est un système avec sa logique propre (...) le sujet rational et pensant de la sociologie disparaît. L’apparence du sujet est réalisée par le processus d’interpolation où l’individu est traité d’agent autonome. L’individu est alors amené à croire qu’il contrôle la situation, que la réalité existe pour lui. (..) Pour Althusser, la vérité est que chaque individu est un support pour les relations de production. (...) L’idéologie sert à occulter la réalité qui trouve sa source dans l’ordre économique et (...) fonctionne (...) pour reproduire l’ordre économique. » (Williams 71, tl.)

La leçon de ces penseurs poststructuralistes pour une démarche engagée en faveur de la liberté culturelle lors de cette cession de l’espace de gouvernance du soi et de reproduction idéologique pour gestion directe par le capital est l’importance de rester aussi près que possible du fond de la question, c’est-à-dire de l’expérience des sujets ; de les encourager à prendre la liberté, s’ils le souhaitent dans leur souffrance, de conter leur monde et vérité propres d’après leur propre expérience, de repenser complètement la démarche épistémologique ainsi que les évaluations de valeur et de mérite en fonction d’un autre bien, sans se limiter au langage et discours établis par le capital qui, force de perdre son monopole de neutralité, sera exposé dans son matérialisme et deviendra un choix de vérité parmi d’autres vérités. Dès que ceux qui souffrent de ces politiques éducatives comprennent que, autant que l’éducation existe depuis toujours et a lieu partout tout le temps pour tout le monde, l’école est un concept qui s’inscrit dans une idéologie de gouvernance, et qu’à l’avenir il y aura, au lieu de l’état-nation, des réseaux mondiaux poursuivant divers biens, il devient alors possible d’imaginer l’école en fonction de l’avenir et le changement vers lesquels nous désirons exercer notre volonté, peu importe la conformité de notre telos au projet dématérialisant capitaliste, et d’éduquer nos enfants en conséquence. Et en ce faisant, comme font les anthroposophes dans leur réseau mondial (et pas que pour leurs enfants), on inspire d’autres à s’y mettre aussi, assurant la diversité de l’offre et la liberté culturelle nécessaire à la survie même de l’humanité face aux fascismes divers.

A la merveille

Au cours de mes écrits ici qui m’ont accompagné à travers mes années de master à NYU maintenant achevées, j’ai connu, comme Voltaire, des hauts et bas dans ma foi. L’idéalisme avec lequel j’avais débuté l’aventure s’est peu à peu éteint plus que j’apprenais du projet prévu par le capital et plus que je voyais des preuves de sa progression à l’école. Pendant un moment même je suis sombrée dans le matérialisme pur malgré toutes les blessings qui affluaient autour de moi, la chance de pouvoir faire la connaissance de tant de professeurs brillants en France et en Belgique, tous autant dégoûtés que moi de voir leur métier réécrit selon ce projet d’ingénierie sociale qui s'évalue par compétences. Mais quelque part, quand j’écoutais un des porte-paroles de la transition éducative en France dire qu’on ne pouvait savoir de quoi l’avenir serait fait, donc il valait mieux se rendre tout de suite, je le croyais. L’avenir ce lieu de changement où on ne fera que passivement agir jusqu’à l’étouffement. L’impact social cette longue queue de viol, au bout de laquelle le capital viendra s’enfoncer sous notre peau, pénétrer notre conscience.

Mais la réalité, c’est qu’on n’a jamais pu, à aucun moment dans notre histoire, savoir de quoi l’avenir serait fait. Qu’il n’a jamais existé à tout moment que le présent.

La crise actuelle que nous traversons n’est pas à chercher dans la technologie.

Elle est bien plus profonde : le bien.

Ce bien par lequel le présent trouve son juste sens.

Ce bien, même enfoui et refoulé comme il était, qui m’empêchait d’être early adopter.

Il faut que nous croyions nous que le monde est bon.

Profondément, je ne crois pas à ce projet, ni qu’il marchera à terme. Ce n’est pas un choix, mais mon expérience d’être consciente, dans une plus grande conscience.

Je crois, dans cet amour retrouvé dont l’origine ne trompe pas, que le monde est bon, beau, et vrai, et suis contente de pouvoir passer ce moment à prêter voix à tous ceux qui agissent et agiront à leur manière pour un bien de libre-arbitre, d’unité, et de dignité, dans l’attente de savoir ce qu’il en sera de nous.







 
Tl. = traduction libre depuis l’anglais établie par mes soins
En gras = emphasis mine
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[1] « Fascism may be defined as a form of political behavior marked by obsessive preoccupation with community decline, humiliation, or victim-hood, and by compensatory cults of unity, energy, and purity, in which a mass-based party of committed nationalist militants, working in uneasy but effective collaboration with traditional elites abandons democratic liberties and pursues with redemptive violence and without ethical or legal restraints goals of internal cleansing and external expansion. » (Paxton, 218)
[2] « the kind of teleological thinking that can be adopted with the least disturbance to a modern, broadly naturalistic world view is a kind of scaled-down Aristotelianism (...) human ethical flourishing is seen as continuous with natural biological flourishing across the animal and even plant worlds. A living organism is born with certain definite potentials and flourishes to the extent that it is able to realise them. It has an (at least relatively) fixed nature as a member of this or that species, and it is by reference to the essence of its species that we decide whether this or that individual is a good or bad specimen. A good wolf is strong and fast, with sharp teeth and a warm coat. The human case is more complex, but not essentially different. To be a good human being is to realise one’s distinctively human potentials. Since we are rational (political, cultural) animals, this includes not only straightforwardly biological flourishing (growing to maturity, staying healthy, etc) though it includes that; but also includes becoming a good reasoner. (...) perhaps the most fundamental worry about it is that it assumes that humans have more of a fixed, essential nature than in fact we do. (...) What makes a wolf a ‘good’ wolf is fixed by a more or less determinate biological essence. But (...) if our capacities for co-operation and nurturing are parts of our humanity, with a claim to be cultivated if we are to realize more fully that humanity, why not also our capacities for competition, conflict, destruction? Without an independent criterion to decide what capacities are good, how should we decide which of these apparently equally natural one to develop?” (Rudd “Kierkegaard’s Platonic Teleology” 50)