mercredi 4 juillet 2018

Le changement, une chance éthique et anthropologique





Comme beaucoup d’entre vous probablement, j’ai été très choquée au traitement médiatique de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF à l’Université Paris-IV, dont la porte du voile a suscité de vives réactions, dans la continuité de celles dirigées contre la chanteuse Mennel Ibtissem, lors de son passage il y a quelques mois sur The Voice.

A chaque fois qu’un tel évènement se produit, je suis rappelée l’urgence de notre engagement éthique, notamment en ce qui concerne la place accordée à la conscience individuelle, au soi (sujet déjà abordé ici), et surtout dans notre manière d’éduquer. J’écris immédiatement à mes deux copines musulmanes, elles aussi chercheuses et militantes dans l’éducation, pour m’excuser de cette haine : je ne peux qu’imaginer comment ça doit être de devoir encaisser cette colère et cette souffrance dont elles ne sont pour absolument rien. Aujourd’hui, ce sont elles qui sont privées de la reconnaissance de leur individualité, peut-être demain serai-je celle réduite à la caricature ? Personne n’est à l’abri. 

L’affaire m’a rappelé un article paru il y a quelques années dans American Ethnologist, dans lequel Mayanthi Fernando, professeur d’anthropologie à U.C. Santa Cruz, analyse les discours médiatiques et intellectuels français suite à une série de controverses autour des individus portant le voile dans les espaces publics, notamment à l’école publique, en France. Elle souligne le raisonnement du droit français et européen en matière, notamment : 

-      Une conséquence de l’Articule 9 de la DDHC est une distinction légale entre la croyance et la pratique. « Alors que le domaine du forum internum (croyances personnelles et dogmes religieux) est inviolable et le droit à la conscience inaliénable, le droit de manifester cette conscience est aliénable. (…) Le résultat de cette distinction claire établie entre conscience interne et manifestation externe – essentiellement une distinction entre croyance et pratique – est qu’une restriction placée sur la manifestation de la conscience (i.e. la pratique) n’est pas considérée une restriction de la conscience elle-même. » (26, tl.)

-       Toutefois, dans le droit européen, « la manifestation de la conscience (plutôt que le simple forum internum) est considéré comme une forme inaliénable de la liberté religieuse quand certaines pratiques sont requises par une religion » (27, tl.). Une conséquence de cette exception, au-delà du fait que ce sont les membres des grandes religions qui ont la plus de facilité à l’invoquer, est de diminuer les libertés accordées à un individu qui « n’admet pas toutes les pratiques d’une religion reconnue, ou bien qui croit que sa religion nécessite de pratiques supplémentaires au-delà de celles jugées nécessaires par un tribunal ou par une autorité religieuse reconnue par un tribunal » (27, tl.).

Ainsi, en France :  

« En cadrant le voile comme un choix librement consenti, les femmes (…) exigeaient que le gouvernement respecte leur droit de choisir leur religion et, donc, de protéger leur droit à la liberté religieuse. Mais en articulant leur raison de se voiler comme un choix uniquement personnel (plutôt que personnel en plus d’être un devoir religieux), leur argument pour la liberté religieuse a été affaibli, et a permis à des politiciens (…) de considérer le voile comme un simple choix (une préférence personnelle, en somme) plutôt qu’un devoir religieux. » (29, tl.)

Pour Fernando, ces difficultés nationales en France révèlent que « la compréhension dominante de la conscience en tant que choix repose sur une opposition entre autonomie personnelle et autorité sociale et religieuse. Il n’existe aucun espace discursif où conceptualiser ou articuler les pratiques comme le voile qui (…) comprennent une relation très différente entre la volonté et l’autorité sociale et religieuse. » (29, tl.)  « Quand la pratique du voile est convertie en ‘choix libre’ comme elle doit l’être pour la rendre intelligible discursivement et légalement à la majorité séculaire, (…) les femmes musulmanes françaises perdent la capacité d’exprimer les enjeux de ce que veut dire porter le voile comme obligation religieuse pour elles. (…) En devant défendre le voile comme un choix, il devient impossible pour elles d’articuler d’une manière compréhensible par le public séculaire le fait que celui-ci est indispensable à leur religiosité et à leur sens de soi, et de faire comprendre qu’une restriction sur le voile n’est pas uniquement une limitation de leur préférence personnelle, mais plutôt, une désarticulation profonde de leur soi » (29-30, tl.).

Puisant dans ses rencontres sur le terrain en France en tant que membre du collectif « Une école pour tous et toutes ! », Fernando raconte du point de vue des intéressées le sens emic de cette pratique, qui s’inscrit « dans une relation complexe entre norme et désir dans laquelle l’autorité sociale et religieuse n’existe pas en opposition avec le « vrai » soi, mais plutôt devient le moyen par lequel ce dernier se cultive et se réalise. » (25, tl.) Cette compatibilité qui échappe à la compréhension de la loi nationale, est puisée dans le concept islamique du fitra, la faculté naturelle de chaque individu de chercher et connaître Dieu. La réalisation de soi est en réalité une redécouverte de sa connaissance d’origine de Dieu, et la libération de soi comme l’exercice de la volonté de Dieu », libération qui dépend aussi de la libération de l’opinion des autres, étape « critique à la réalisation de soi, qui s’accomplit en se soumettant à la volonté de Dieu » (25, tl.).[1]

Généralisant à partir du cas français, Fernando offre trois pistes de réflexion que je souhaite maintenant employer pour penser les enjeux éthiques d’un système éducatif en mode changemaker : 

-       D’abord, la controverse autour du voile nous en dit long sur les « limites et apories de la laïcité française ». Envers le choix de certains individus de se soumettre aux normes religieuses et pratiques établies, les critiques du camp républicain nous permettent de problématiser une conception dominante de l’autonomie personnelle, qui comprend « une série d’oppositions entre émancipation et tradition religieuse, autonomie personnelle et autorité, et conscience et norme – oppositions centrales dans le récit séculaire généralement et surtout dans celui de la laïcité. » (30, tl.)

-       Ensuite, que les individus décidant de se voiler continuent de faire l’objet de telles polémiques peut suggérer, selon Fernando, une angoisse républicaine profonde concernant l’interdépendance entre autonomie et autorité, qui se trouve aggravée par la mise en évidence de liens complexes entre le gouvernement, la discipline, et la liberté dont un certain équilibre a été nécessaire au projet séculaire-républicain et dont l’école est un espace critique d’entretien, un lieu où la laïcité doit être maintenue et renouvelée (30). Fernando trouve « l’appropriation hégémonique de l’opposition entre liberté et autorité particulièrement curieuse dans un pays comme la France, où le rôle explicite de l’état en façonnant des citoyens libres a rendu flou toute frontière a priori entre le gouvernement et la liberté individuelle. La laïcité est et a toujours été une mode de gouvernement, avec des institutions politiques et juridiques qui visent la création de certaines sensibilités éthiques et politiques et certaines formes de socialité. Depuis l’école obligatoire de la Troisième République en 1882 pour filles et garçons (…), l’école séculaire a été une institution privilégiée pour la production de sujets normatifs (« libres ») inculqués d’une moralité laïque basée sur les valeurs positivistes-humanistes que sont la raison, la liberté, et l’égalité.[2]L’école est un lieu où, par une série de techniques disciplinaires, les individus (…) reçoivent les valeurs morales, sociales, et politiques, et les obligations – envers la patrie, l’égalité civique, la liberté, et la solidarité sociale – qui font d’eux des hommes et femmes citoyens français. » (30, tl.) 

-     Finalement, Fernando nous invite à imaginer ce que cet exemple peut révéler sur la particularité d’un sécularisme qu’elle appelle local (en l’occurrence, national français) qui se revendique, comme tous les sécularismes, universel. Rejetant l’idée de sécularismes, elle conçoit le sécularisme comme un « pouvoir mondialisant de comportements, connaissances, sensibilités, et accords politiques » qui exerce une « force normalisante », un « projectness » se voulant neutre à l’échelle de l’humanité, et considère la tâche de l’anthropologue « de situer et localiser la revendication du sécularisme à dépasser le particulier, tout en prêtant attention à l’hégémonie croissante de ses épistémologies, sensibilités, discours et accords politiques qui le constituent en tant que projet » (31, tl).  

Je propose d’utiliser ces trois pistes pour penser trois enjeux actuels dans le projet de gouvernance changemaker (et son école), le nouveau projet d’ingénierie sociale qui vise, en écrivant le soi du sujet selon les besoins du marché capitaliste mondial au lieu du marché capitaliste national, la redéfinition de la façon dont la technologie définit et sert les intérêts de la société directement par l’acte dans le cadre du marché mondial, remplaçant les règles de la nation et le « public ». Le néolibéralisme (i.e. la transition de la gouvernance de la dette publique centralisée nationale à une gouvernance de dette privée centralisée mondiale) est le catalyseur de cette pratique dans le monde.

D’abord, la question de la volonté subjective interne (will), naissant de la conscience du forum internumdevant le devoir moral objectif externe (moral duty), du soi dans le all : comment la conception du soi – de l’orientation de sa volonté envers un devoir moral - dans le changemaking (néolibéralisme gnostique) se distingue-t-elle de celle de l’état-nation dit « laïque » (le sécularisme national en France) ? Par sécularisme, j’entends, dans le sens du mot datant de 1850, un système et philosophie politique matérialiste qui ignore toute forme de spiritualité immatérielle, et conçoit l’éducation sans tenir compte de toute réalité immatérielle, éducation qui est, au mieux, indifférente (« aveugle ») aux considérations spirituelles immatérielles, et, au pire, les écarte complètement, comme dans le cas des controverses étudiées par Fernando.

Ensuite, concernant la question de la maintenance du mode de gouvernance même, au niveau des valeurs et des obligations (les biens) : la conception du sujet changemaker, sa dotation en valeur, son orientation vers un bien par ses biens, quelle comparaison de ces pratiques de gouvernance avec celles de l’état-nation séculaire et son école ?

Et finalement, considérant le changemaking comme projet de sécularisme véritablement universel (mondiale) qui se doit d’intégrer les anciens sécularismes locaux (nationaux) pour réussir, ainsi que d'autres philosophies et groupes idéalistes, peut-on concevoir, du fait de la nature privée de la dette, un mariage de philosophies éparses aussi bien matérialistes qu’idéalistes coexistant pour informer le processus de changement, comme était le cas dans le royaume d’Ashoka de jadis, une convergence d’intérêts entre procédés idéalistes déontologiques (se souciant du bien ontologique) et nécessité conséquentialiste (se souciant du bien de tous), conciliant liberté et égalité ?

La volonté et le devoir moral, ou la conception du soi dans le tout

La République universelle des citoyens devait, par et pour l’utilité de ces derniers, permettre à la population de se purifier de la « superstition » et son hiérarchie religieuse pour une transformation matérialisante nationale dans laquelle les citoyens se matérialiseraient eux-mêmes, processus qui a engendré selon l’histoire Tyler Stovall[3] une foi matérialiste national de base.  Le projet de dématérialisation par le changemaking promet à son tour une utilité rédemptrice dans le projet dématérialisant par la transformation numérique au-delà des anciennes frontières nationales (et biologiques) et jusqu’à dans chaque interstice de la vie, par l’intégration des nouvelles technologies qui permettent une nouvelle capacité de gouvernance (car à base de dette privée centralisée cette fois-ci) et notamment une culture de responsabilité individuelle (impact) envers le collectif (all) pour le bien de tous (for good). C’est un projet qui promet à la fois une solution économique de croissance dans le sens de la nécessité d’accumulation du capital pour une nouvelle vague de mondialisation accélérée grâce aux marchés de la dette renouvelés, à la fois une solution éthique qui permettra de surmonter les défaillances de l’état-nation en travaillant notamment sur l’inclusion des acteurs (les pauvres, les minorités) ayant dû encaisser le projet citoyen par le passé, projet économique dont la dotation en valeur était déterminée selon les frontières géopolitiques et en leur sein par un système des classes et son système éducatif. Pour forcer cette inclusion qui permettra la transition de gouvernance et de dette, le capital s’intéresse notamment à la valeur qui leur est transmise à l’école, mais aussi à l’écosystème écologique des anciens exclus, et à leur besoin de se sentir puissant dans le monde (« d’avoir un impact »). Il est aidé en cela par la malaise de la jeunesse citoyenne aisée en ce qui concerne son désir de ressentir un sens à sa vie tout en continuant de vivre confortablement, ce qui permet le nouveau rôle d’hussard d’entrepreneur social qui lui est proposé.

Mobilisant ceux qui sont las de l’inertie étatique ainsi que le besoin matériel et la souffrance spirituelle de ceux qui en étaient exclus, le néolibéralisme gnostique peut être vu comme un millénarisme séculaire mondial, qui, en maintenant par la gouvernance et valeur toujours centralisées, la seule utilité au bien matériel qu’est la croissance de l’économie capitaliste, tout en se purifiant des règles du contrat social dépendant des frontières et classes de l’ancien état-nation, débouche sur le transhumanisme. Avant il y avait une inégalité chronique systémique (structurelle et mondiale) basée sur l’utilité de sa classe à la technologie bureaucratique entretenue par les citoyens. Maintenant, sous la nouvelle gouvernance où tout le monde doit être acteur de changement en continu, potentiellement toute personne risque sombrer dans la propriété pouvant être acquise, donc l’inégalité est a priori toujours temporaire et fluctuant entre personnes basées sur leur utilité individuelle (performance, productivité, conformité), avec l’idée de se purifier des inertes et inutiles qui bloquent, pour se préserver, le processus de changement. 

Les groupes millénaristes :

 « considèrent la société actuelle et ses décideurs comme corrompue, injuste, ou autrement ayant tort, et pensent que ceux-ci seront bientôt détruits par une force puissante. La nature dangereuse du statu quo est considéré comme immuable sans le changement drastique anticipé. Henri Desroche a observé que les mouvements millénaristes imaginent trois périodes où le changement pourra arriver. La première : les élus du mouvement seront de plus en plus opprimés, menant à une seconde période où le mouvement résiste à l’oppression. La troisième période apporte un nouvel âge utopien, libérant les membres du mouvement. Dans le monde moderne, les règles économiques, l’immoralité perçue et des complots larges sont vus comme sources d’oppression. Seul des événements dramatiques sont vus comme pouvant changer le monde et le changement est anticipé de se produire (…) par un groupe de dévoués et dédiés. Dans la plupart des scénarios millénaristes, le désastre ou bataille à venir sera suivi par un nouveau monde purifié dans lequel les croyants seront récompensés. » (Wikipédia, tl.)

Comme Fernando nous le rappelle, parmi les règles du sécularisme national guidant l’utilitarisme figurait le respect du forum internum, toutefois de pair avec la contrainte du devoir moral (« universel ») pour orienter la volonté individuelle, la volonté naissant dans ce forum, vers le bien de tous. Le sécularisme mondial (changemaking) dispense de cette règle, car n’en ayant pas l’utilité dans sa nécessité de transformation dématérialisante, n’ayant pas d’intérêt à financer les institutions publiques qui permettaient à l’espace du forum internum de rester à l’écart de (sans être pleinement subsumé par) la transformation matérialisante pendant son moment temporel-matériel davantage équilibré (moins accumulé) que l'actuel. L’école était un lieu qui entretenait ce dualisme d’identité en ignorant la vie du forum internum tout en orientant par sa culture et ses valeurs au devoir national. Le sécularisme mondial dispense de toutes ces règles et passe directement à l’utilitarisme de l’acte, en invitant sans hésitation les spiritualités immatérielles et les volontés individuelles à faire leurs preuves d’utilité devant la nécessité de transformation dématérialisante.



Il s’agit d’un salut renouvelé par l’utilité rédemptrice de la technologie humaine dans sa transition vers la matière artificielle face au projet citoyen (biologique) économiquement stagnant et ne répondant plus à la nécessité d'accumulation capitaliste. Les citoyens avaient le droit de ne pas être de la propriété en échange de leur maintien d’un projet qui n’était basé sur aucune valeur outre leur utilité et qui ignorait toute dimension spirituelle immatérielle de l’homme. Leur mission était de résoudre la question matérielle (biologique) toujours existante (et avec elle, le hasard du déterminisme doux) en menant le processus de transformation d’une manière collective « universelle », impliquant l’égalité de tous devant le droit national qui régissait le changement de leurs biens, et à qui devaient aussi participer ceux avec les idées spirituelles immatérielles, tout le monde passant d’abord par l’obligation universaliste[4]matérialisante afin d’orienter la transformation de la masse citoyenne et, avec elle, la nation.

Comme projet de salut, le néolibéralisme gnostique s’oppose à la fois au projet citoyen et à son sécularisme national basé sur le matérialisme biologique (notamment la reproduction de la technologie humaine), dont le salut reposait sur l’intégration de nouveaux individus dans le corps citoyen national (biologique) qui bénéficiait et orientait par leur vote une gouvernance à base de dette publique centralisée, structure de négociation permettant de soumettre le bien de la croissance économique du marché capitaliste à des règles définies par le corps citoyen qui régissait par la loi nationale le droit de ce marché d’accéder ou non, de travailler ou non, sur leurs biens.



Une partie de ce groupe citoyen aujourd’hui, dans son propre millénarisme, est animée par la peur des groupes jugés incompatibles avec l’imago citoyen (anglo-saxons, « croyants » de tous genres, immigrés, racisés) qui infiltrent le projet citoyen et ses institutions, notamment l’école, qui est venue à nécessiter une purification en retournant aux principes de gouvernance du soi fondateurs de l’état-nation, aux bonnes règles disciplinaires du sécularisme national.

Le matérialisme national se distingue du matérialisme néolibéral par le cadre dans lequel est conçu l’échange fermée entre énergie et matière. Avec le matérialisme national, cet échange est imaginée dans le cadre des frontières de l’état-nation, ce qui permet d’ignorer que, afin de maintenir éternellement le processus de matérialisation dans ce microcosme, ceux en dehors des frontières devront être dématérialisés de leur matière (par le pillage) et de leur énergie (par la productivité). Le matérialisme néolibéral, en contraste, conçoit cette échange, à terme, sans frontières nationales, mais de manière cosmique, dans les limites de l’univers, ce qui permet de libérer le processus de changement de ses règles matérialisantes et d’inclure tout le monde devant le marché mondial, dans sa quête individuelle de préserver sa propre matière et d’appliquer librement sa propre énergie. 

Dans les médias, le discours autour du projet citoyen et ses institutions est marqué par une opposition entre privé (dans le sens du néolibéralisme) et publique (dans le sens de la nation), sans chercher à analyser ni le fondement économique (notamment les frontières et le système de classes) ni anthropologique qui permet qu’une chose publique soit « gratuite » dans un état capitaliste (there is no such thing as a free lunch!), et passe à côté de l’opportunité de problématiser les continuités éthiques entre le projet de gouvernance national et le projet de gouvernance néolibéral en ce qui concerne la valeur accordée au bien ontologique de la personne dans la poursuite obligatoire du bien de tous, auquel chacun est obligé de prêter les biens de sa personne. Il est souvent ignoré que dans le projet anthropologique naturaliste évolutionnaire sur lequel a été fondé l’état, où l’homme est emmêlé avec la matière, en tant que technologie pour sa transformation qui ensuite résultera dans la transformation même de l’homme, une manière qui permettrait de séparer l’homme de la matière, de séparer son bien ontologique de ses biens dans le cadre du marché capitaliste devant satisfaire au bien de tous, est par la décentralisation de la valeur qui donnera au moins la possibilité de réintroduire la valeur sociale dans les échanges directes du marché directement entre acteurs, esquivant le capital qui continue de l’écumer par son monopole de la valeur. En réintroduisant cette valeur sociale, il devient possible d’obliger les échanges du marché à respecter le bien ontologique des personnes si elles le valorisent.

En matière de personhood, une continuité naturaliste entre ces deux projets est évidente : le citoyen était dispensé d’être de la propriété (il a pu jouir des droits devant la transformation, ‘le processus de changement’) car il aidait, en tant que technologie utile, à maintenir en marche la mode de gouvernance (la démocratie) qui permettait la continuation même de cette transformation (du marché capitaliste). Cette démocratie était un élément clé dans la réussite du projet matérialisant en étant un forum éthique pour la négociation des biens de la personne dans le processus de changement. Tôt ou tard, ce processus de transformation sous la contrainte de la nécessité du capital allait finir par élaborer une technologie encore plus grande qui ne nécessiterait plus la démocratie citoyenne afin de garder la transformation en cours.

Le changemaker, contrairement au citoyen vivant dans le privilège des « acquis » du système de classes et dans la protection des frontières historiques, est potentiellement de la propriété car il aide à mettre en place la nouvelle infrastructure numérique nécessaire au maintien de la propriété privée, gouvernance intégrée dans la matière qui succèdera à celle de la démocratie nationale. Grâce à cette infrastructure (l’IoT, l’IA, et la blockchain), le capital pourra fixer, par sa technologie, son accumulation (possession) définitive de la terre et de l’espèce humaine (incluant sa reproduction) et continuer le projet anthropologique évolutionnaire vers l’outre-espace en son imago. Une fois cette nouvelle infrastructure technologique mise en place, alimentée des données émises par toute chose et toute personne qui renseigneront en temps réel son intelligence artificielle prévoyante, elle pourra ensuite diriger toute seule le processus de changement à l’avenir.[5]

L’ancien régime de propriété de l’état-nation était basé sur une politique de personhood établie à partir des attributs externes de la personne, par exemple (selon le moment historique), où elle est née (nationalité), son âge, sa race, sa religion, son sexe, sa classe etc. Ceci n’excluait en rien que cette personne pouvait faire une expérience d’elle-même intérieurement très différente ou même opposée aux attributs externes qui lui étaient imposés (comme l’histoire du genre y atteste !), mais cela ne changeait pas son obligation de servir le devoir moral externe (dans le cadre du marché capitaliste de transformation à matérialisation à accumulation) en y soumettant, de manière parfois inconsciente par l’hédonisme de la consommation, ou le travail ou la reproduction, de manière plus consciente par le service militaire ou la vote ou l’engagement politique, par sa volonté et conscience personnelles, les biens de sa personne au marché capitaliste national pour le bien de tous.

En prêtant les biens de sa personne aux marchés construits et maintenus par les institutions de l’état - la santé publique, l’éducation - la personne augmentait ses biens (son corps, son cerveau) de manière à augmenter et son propre bien et le bien de tous les citoyens – notamment en faisant « avancer » la science et la technologie, et en maintenant la démocratie et la croissance de l’économie capitaliste, qui permettait d’assurer la propriété privée et la souveraineté de la nation. C’était vers ce bien ultime que les biens de la personne pouvaient être soumis au marché et perfectionnés en tant que biens pour améliorer son bien ontologique – que ce soit par l’éducation (le marché du langage et de la raison) pour perfectionner le bien du cerveau, ou par la médecine (le marché de pleine santé pour augmenter ses capacités physiques qui permettent d’être puissant et agir dans/sur son monde).

Afin de réconcilier autonomie individuelle et devoir moral national citoyen, il était nécessaire pour une personne de s’inscrire dans le bundle universaliste, de pouvoir faire la distinction entre son bien ontologique, son expérience interne en tant que conscience consciente d’elle-même, du forum internum, et celle de l’expérience collective du « vivre ensemble » en tant que nation dans un bien  appelé « liberté ». Dans le cas où ses attributs externes suggéraient une défaillance à intégrer un minimum cette expérience collective du bien de tous (allégeance à une gouvernance étrangère, pratiques sociales (polygamie) ou religieuses (porte du voile) non admises, normes genrées (reproductives) non-conformes au groupe), le résultat était la déshumanisation, par laquelle la personne (et souvent son groupe) était réduit à l’état de la propriété et/ou perdait ses pleins droits de citoyen (dans le cas des sujets de Fernando, celui de participer au marché de l’éducation « gratuite et obligatoire » ; ou dans le cas du genre, d’avoir son enfant conçu autrement ailleurs reconnu comme citoyen). La personne pouvait parfois être purifiée et rendue conforme et réintégrée dans le bundle citoyen si elle satisfaisait de nouveau aux attributs minimums.

Malgré ce que son discours d’empathie peut suggérer, le projet du néolibéralisme gnostique est basé sur une continuation de cette même tradition naturaliste de personhood pas exactement empathique. Le changemaking en tant que « compétence » dans la logique des « compétences » est un élément critique dans les attributs externes inclus dans le bundle d’une personne, et dont le niveau d’exercice déterminera qui aura le droit de ne pas devenir de la propriété en fonction de son degré d’utilité à la nouvelle nécessité – le maintien de la propriété privée par une transition de gouvernance réussie de la dette publique centralisée à la dette privée centralisée, de l’ancienne démocratie à la nouvelle structure fintech émergente intimement intégrée. La transition de gouvernance vise à garantir la centralisation de la valeur selon la seule politique de personhood d’utilité de l’humain en tant que technologie de transformation, exactement comme le projet anthropologique de l’état-nation.[6]La transition éducative et la changemaker ed font partie de cette transition de dette publique à dette privée, de la transition du marché de travail biologique national au marché de travail virtuel mondial, et ne répondent à aucune règle préétablie pour encadrer la (dé)matérialisation, car désormais l’utilité de chaque personne (e.g. son niveau de compétences, son degré de changemaking) à la transformation est mondialement visible. Même les enfants ne peuvent plus se cacher. En cela, la transition éducative contribue à préparer le contexte pour l’imposition du transhumanisme, mouvement qui ne reconnaît pour l’être humain aucun suppositum propre mais uniquement des attributs externes plus ou moins utiles au moment temporel-matériel et où l'augmentation de ces attributs pour un maximum d'utilité (e.g. rendre un enfant sapient en augmentant son cerveau de matière artificielle) est considéré un devoir moral (Holub 174).

Les biens de la personne, le bien ontologique, et le bien de tous

Restreindre la personne à une définition naturaliste par ses attributs externes exclusivement n’est pas un choix éthique neutre, bien sûr, mais un choix philosophique parmi d’autres possibles. Holub explique que, selon le personnalisme, dont la conception anthropologique s’oppose au naturalisme, « l’information en soi ne constitue pas une entité (…) les données en elles ne peuvent constituer une personne humaine. (…) Il doit exister un autre facteur qui organise l’information, qui la donne une certaine configuration, et (…) qui permet de maintenir son fonctionnement. Une fois que nous prenons conscience de combien complexe ce bundle d’information personnelle, on commence à se rendre compte que le facteur déterminant cet ensemble d’attributs doit être lui encore plus complexe. (…) Un tel facteur doit se résumer à une sorte de structure dynamique agissante soit de l’extérieur, soit de l’intérieur du bundle. (…) Dans certaines traditions philosophiques, une telle structure dynamique peut s’identifier avec l’âme. » (174).

Toute la différence entre une philosophie naturaliste et une philosophie personnaliste de la personne repose dans la reconnaissance, comme facteur basique dans la constitution d’une personne, de la possibilité d’une expérience (interne, subjective) singulière, indépendante de l’expérience (externe, objective) à qui elle est dans sa globalité irréductible, et la nécessité de prendre au sérieux dans la loi cette expérience singulière en lui accordant de la place.

La philosophie naturaliste de la personne

En contraste avec le personnalisme, le naturalisme ignore le concept classique de la substance, appelé suppositum. Par conséquent, aucune base transempirique pour le personhood n’est admise comme légitime ; une évaluation naturaliste de la qualité de personhood d’une entité doit être faite non en termes de la substance de celle-ci mais en termes des attributs externes manifestés qui constituent un bundle, un ensemble de traits observables qui confère à l’entité la qualité de personhood (Holub 174). Ce bundle peut être restreint, regroupant par exemple « pensée, intelligence, conscience », ou plutôt élargi, regroupant une série d’attributs plus complète comme « intelligence, conscience de soi, contrôle de soi, notion du temps, notions du passé et de l’avenir, capacité relationnelle, souci d’autrui, capacité à communiquer avec autrui, contrôle de son existence, curiosité, capacité de changement, équilibré entre raison et sentiment, singularité, fonction neurocortique » (Holub 174-5, tl).

Bien qu’il n’y ait pas de consensus quant à quels attributs inclure dans un bundle, ce qui compte pour la philosophie naturaliste de la personne, c’est que seul l’ensemble des attributs précisés fait d’une entité une personne, et non pas la forme qui les rassemble (e.g. matière biologique ou matière artificielle, homme ou machine) (Holub 175). Robert Nozick, cité par Holub (175), l’explique ainsi : « you are valued for your self but not for yourself » (1981: 453-454). Ceci implique que l’entité est mise en concurrence avec d’autres satisfaisant au minimum d’attributs requis pour l’exercice d’une tâche connue, comme jadis sous la bureaucratie de l’état-nation, ou comme sera le cas à l’avenir dans la nouvelle gouvernance changemaker où des attributs précis (de compétences et de savoir-être) seront visibles par les données des personnes grandes comme petites, « humaines » ou non, afin que celles-ci peuvent être orientées (en pouvant s’endetter plus ou moins avantageusement selon l’utilité de leurs attributs personnels) auprès de la nouvelle gouvernance de dette privée, rendues « innovantes » et autorisées à accéder aux meilleurs taux et avantages[7]comme ont pu faire collectivement ceux ayant eu accès à la citoyenneté et notamment les fonctionnaires sous l’ancienne gouvernance.

En tant que compétence dans un bundle de personhood, le changemaking appris à l’école par la pratique, dans l’action, et non par le respect de règles préétablies, vise à imposer ce nouveau bundle et mode de gouvernance dès l’enfance, dont la bonne intégration déterminera qui aura le droit de ne pas devenir de la propriété (comme le bundle citoyen de naguère) en fonction cette fois-ci non du système de classes et des frontières, et de l’utilité à la technologie bureaucratique nationale, mais dans la mesure que l’entité contribue ou non au maintien de la propriété privée en renouvelant le système de dette (en connectant de la nouvelle matière à la nouvelle gouvernance, en s’endettant et en aidant à s’endetter d’autres personnes et espaces autour de soi).

Le changemaking, une éthique utilitariste, naturaliste, matérialiste

Face à la question de l’éthique dans le processus changement, d’un point de vue naturaliste, une évolution juste consiste à « chercher les facteurs naturels et empiriques qui conditionnent le fonctionnement (de la personne), et poursuivre leur augmentation (par, notamment, les psychostimulants, la nano-médecine, les manipulations génétiques) » (Holub 173). L’idée est de faire émerger (dans le cadre de la croyance naturaliste évolutionnaire de l’émergence), une meilleure qualité d’attributs qui finiront par donner chez l’humain, qui s’inscrit banalement comme toute chose ou entité, dans le processus d’évolution, une créature ayant des qualités émergentes nettement supérieures. La génération du profit (« making change ») étant l’attribut principal pour la gouvernance changemaker - profit calculé selon l’utilité de la personne auprès du marché capitaliste (i.e. les grandes institutions financières actuelles) – il serait seulement naturel de voir l’être humain actuel (et ses structures culturelles, sociales) accepter les modifications nécessaires afin de rendre ses attributs encore plus productifs (mécaniques/artificiels, et donc prévisibles comme nécessite le marché de la dette pour mieux spéculer), en inscrivant ses biens directement dans le processus de changement (matière biologique à transformation (dématérialisation) à profit (écumage forcé par valeur et violence centralisées) à matière artificielle). Cette cyborgisation de l’être humain est le telos même du néolibéralisme gnostique. 

Un attribut abstrait comme la coopération peut tout à fait être reconnu dans cette approche (par le « social emotional learning », le savoir-être) qui maintient que toute disposition et conscience a émergé du processus de changement matériel. Ainsi, il devient possible d’utiliser la médecine et biotechnologie pour améliorer un tel attribut abstrait (e.g. la conscience de soi, la notion du temps, l’empathie, la collaboration). Comme par le passé, la personne a tout à fait le droit de croire dans son forum internum que le suppositum de l’être humain (et les attributs abstraits comme la conscience de soi) existe indépendamment, intérieurement, de ses attributs externes, ou que ces attributs ne peuvent être un produit d’émergence de la réalité matérielle, mais elle n’a pas le droit inaliénable de permettre à sa conscience interne d’informer ses pratiques externes envers un devoir moral autre que celui du devoir de maintenir la propriété privée en se prêtant à cette manipulation, qui est, après la nécessité ancienne de matérialiser les citoyens nationaux dans leur moment temporel-matériel postrévolutionnaire, celle de dématérialiser l’espèce humaine mondialement et définitivement en devenant acteur de changement.

Le naturalisme étant associé avec l’éthique utilitariste (Holub 177), il est facile de comprendre pourquoi, dans cette philosophie de la personne, il est juste que la volonté individuelle soit orientée vers le devoir moral du plus grand bien pour le plus grand nombre. La personne est, sa vie est, un moyen vers une plus grande fin, pas une fin en elle-même. Elle a beau éprouver une conscience qui demande d’appliquer sa volonté envers un devoir moral autre que celui élu par la nécessité pour le bien du plus grand nombre, ce n’est pas son droit inaliénable si ce bien de tous du moment temporel-matériel requiert autre chose (voir, par exemple, la politique de vaccination obligatoire renforcée).

Le changemaking est une forme d’utilitarisme de l’acte « un acte est bien si et seulement s’il résulte dans autant de bien que toute autre alternative disponible » (77 Pojman, tl.), où le bien est la croissance économique mondiale dans le cadre, selon les mêmes critères que, la gouvernance capitaliste actuelle, moins les frontières nationales et le système de classes (et l’enfance) pour permettre à certains de se cacher et faire des règles pour se positionner dans un lieu agréable légèrement à l’abri du processus de transformation.

En contraste, l’état-nation citoyen était une forme d’utilitarisme de la règle, où « un acte est bien si et seulement s’il est requis selon une règle qui fait elle-même partie d’une série de règles, l’acceptation de laquelle mènera à une plus grande utilité pour la société que toute autre alternative disponible » (Pojman 78, tl.), où la série de règles était celle du « contrat social » qui assurait la souveraineté de l’état-nation (où les citoyens définissaient par la démocratie les règles gouvernant le bien de tous en fonction de leur ressenti de la matérialisation de leurs propres biens). Une série de règles détérminées (e.g. la constitution nationale, la démocratie nationale, la « laïcité » ou sécularisme national) permettaient de juger quelle serait l’utilité la plus grande, qui ferait un maximum de bonheur et un minimum de souffrance, pour assurer le plus grand bien pour tout le monde.

Dans cette transition de l’utilitarisme de la règle à celui de l’acte, le changemaker basé sur la dette privée centralisée au lieu de la dette publique centralisée expose le particularisme du sécularisme national qui se revendique universel. Ce particularisme est évident dans les discours circulant autour du processus de changement dans l’espace éducatif, lieu où la transition d’une série de règles pour gouverner dans l’espace nationale (notamment règles dictant le bon développement du soi citoyen) se bascule vers un bien direct par l’acte (mondial, non réservé aux citoyens nationaux, gouvernant l’apprentissage du changemaking et le développement du soi changemaker). Dans cette négociation discursive entre deux naturalismes, les prescriptions à suivre (vers quel changement aller) ne sont pas universelles, notamment le droit (et le choix réel, financièrement possible) d’éduquer vers un bien autre que le bien de tous défini directement par l’utilité au marché capitaliste, qui n’est pas respecté et encouragé.

Des lois contraignantes en ce sens, comme la loi Gatel après celle de Najat Vallaud-Belkacem « encadrant » les écoles hors contrat et l'IEF, en l’absence d’alternatives par la difficulté d’accès à la dette aussi bien publique que privée (le marché n’étant pas encore suffisamment développé), sont établies afin d’obliger au particularisme citoyen qui, ne voyant pas le système de classes et le bain culturel à l'intérieur des frontières historiques qui peut faire souffrir ceux ne trouvant pas de sens dans l’imago citoyen national dans un monde mondialisé, se prétend neutre et apporte en général son soutien à ces lois et mesures contraignantes, qui sont également soutenues par les néolibéraux dans la mesure où elles portent atteinte à leur monopole futur sur l’appropriation des fonds publiques. Ceci est essentiellement un combat du genre entre les anciens hommes en charge de la technologie bureaucratique nationale qui contrôlaient les règles du processus de changement (et donc de la reproduction, les femmes et les enfants) et les nouveaux, entrepreneurs sociaux, en charge de mener le processus dématérialisant intimement y compris en intégrant l’enfance et la reproduction dans le marché capitaliste mondial.

Le bundle mondial séculaire du soi changemaker est difficile pour le soi citoyen du sécularisme national d’intégrer en raison de ce transfert de contrôle dans la définition du bien de tous. La perte du contrôle citoyen des règles régissant le bien, qui déterminent sur quels biens (e.g. la reproduction, l’éducation) peuvent travailler le marché capitaliste, est d’un autre côté plus facile pour bien d’autres jusque-là exclus d’intégrer que ne l’était le système de classes et les barrières culturels, historiques, et linguistiques rencontrées dans son système éducatif. En ce que sa réussite (qui mène au basculement de la gouvernance) ne pourra que se faire par l’intégration d’un plus grand nombre de personnes que le projet national citoyen, la nouvelle gouvernance du changemaking en tant que sécularisme mondial exposera la non-universalité du sécularisme national.

Deux changements possibles : la valeur en transition

Avec la possibilité technique et culturelle de décentraliser la valeur, ce que promet la blockchain, il devient critique de cultiver et d'intégrer (ou d’un point de vue du capital, d’empêcher de cultiver et d’intégrer) de nouvelles valeurs (notamment, la solidarité, la proximité, la communauté) pouvant garantir la valeur sociale non-asservie à l’opération d’écumage (la croissance), à la nécessité d’être utile au processus (dématérialisant) de changement du capital, car ces nouvelles valeurs pourraient garantir l’aspect relationnel, les instincts sociaux de l’humain, et le respect du droit de sa conscience de décider sur lesquels de ses biens peut travailler le marché capitaliste. Dans le processus de changement poursuivi avec l’intégration de nouvelles valeurs, l’être humain ne se mécaniserait pas alors, sauf quand il en a envie et l’augmentation d’un de ses biens biologiques par la matière artificielle, la machine, lui est agréable.

Dans le changement proposé par le capital, la poursuite de l’accumulation avancée sans règles, l’empathie entre acteurs de changement aliénés à égalité devant l’opération d’écumage et la nécessité d’être toujours plus utile en prêtant toujours plus de ses biens au processus (dématérialisant) de changement devient le seul avenir envisageable, la loi capitaliste restant inchangée sans être compliquée par de nouvelles valeurs pouvant la ralentir ou la réorienter. Pour garantir ce changement, il est nécessaire de prendre contrôle de l’espace de l’éducation afin d’empêcher d’y intégrer la valeur sociale, la valeur du soi (pouvant mener à une reconnaissance du suppositum), la cultivation de sa volonté indépendamment de la nécessité du moment temporel-matériel, et la liberté d’exercer cette volonté selon sa conscience et spiritualité immatérielle. Le droit d’orienter sa vie vers un bien indépendamment de la croissance économique du marché capitaliste mondial.

Le changemaking de l’acte replace la citoyenneté démocratique nationale de la règle pour le marché capitaliste mondial comme moyen de négocier pour tous la relation entre les biens de leur personne et le bien de tous. Mais cette nouvelle politique de négociation ne permet pas une définition immatérielle de substance, de suppositum, en ce qui concerne le bien ontologique de la personne, en raison de la contrainte de la personne à l’utilité de la nécessité de transformation dans un contexte d’accumulation avancée. Le changemaking en tant que projet éthique utilitariste et matérialiste doit empêcher, pour être légitime (exactement comme a dû faire l’état-nation tout autant utilitariste et matérialiste – voir par exemple son traitement des Z.A.D.), toute autre organisation sociale alternative où l’être humain n’est pas considéré comme une seule technologie de transformation, devant performer dans la contrainte du marché capitaliste.

L'école étant un espace de gouvernance où la valeur est transmise, la changemakered et la transition éducative entendent continuer la tradition de valeur centralisée imposée par l'état-nation dans cet espace, ce qui empêchera de vivre selon d'autres valeurs et pour d’autres biens. La structure de gouvernance est un médiateur entre le soi et le bien, ce qui à l’école se traduit par la dotation en valeur subjective et objective. Si une personne n’est pas acteur de changement, elle n’aura aucune valeur, légitimant l'opération d’écumage du système monétaire international et du marché capitaliste comme seule éthique pour mener l’évolution humaine, ainsi que la violation de son self-ownership afin d’approprier ses biens.

Poursuivre le changemaking en branchant les espaces hors le marché dans la gouvernance à dette publique centralisé, à la nouvelle gouvernance à dette privée centralisée, en y inscrivant et y endettant les individus afin de faire basculer la dette vers cette nouvelle gestion privée sans perdre sa centralisation (qui permet l’écumage et l’aliénation continus), empêche que soit posée la question fondamentale de l’utilité de l’être humain en tant que technologie de transformation, la possibilité que son bien ontologique existe indépendamment de ses biens. Cela empêche que les termes du marché soient renégociés, et empêche autre chose que le capitalisme pleinement subsumé à terme (et donc de la mécanisation de l’homme par le transhumanisme).

Le changemaking et l’edtech

 « For good » or « for all » dans le discours néolibéral relève de la philosophie de l'utilitarisme du bien de la croissance économique qui assure le plus grand bien pour le plus grand nombre, où les outils technologiques (transformés ou non encore), sont des goodS of the person, ce qui selon d'autres philosophies admettant une subjectivité distincte ne sont pas à confondre avec le good__ of the person, le bien ontologique. Dans l'approche néolibérale courante naturaliste et utilitariste, le bien ontologique de la personne n'a pas de frontière distincte avec les biens (technologiques) de la personne qui peuvent le rendre plus utile (puissant) dans la nature (qui est déterminée, dans cette vision du monde), et le bien de tous est le bien ontologique même.

La lutte à définir la place de la technologie (l’edtech) à l'école est vraiment une lutte pour définir la bonne relation entre le bien ontologique et les biens de la personne. Ceci est compliqué par le devoir de l’état d’équilibrer l’égalité de tous à devoir participer dans l’élaboration des biens de leur personne (dans le marché capitaliste commun du « vivre ensemble »), arrivé à un moment technologique où ces biens, pour certains ayant une expérience d'une réalité immatérielle (l'esprit) et souscrivant à une anthropologie non-naturaliste, portent atteinte au bien ontologique même de leur personne (de leur forum internum, de leur suppositum). Ils demandent d’en être exempté, et aussi de voir leurs enfants exemptés, afin de pouvoir choisir de prêter ou non au processus de changement leurs propres biens en fonction de leur propre bien ontologique et leur propre philosophie anthropologique en ce qui concerne l’introduction de la matière transformée auprès de leurs enfants qui sont toujours dans le processus de développer leur conscience et volonté propres.

Le risque de sous-nature pour les enfants pauvres

Les enfants pauvres sont particulièrement vulnérables dans le processus (dématérialisant) de changement parce que, conformément à la philosophie anthropologique naturaliste, l’état et le capital peuvent seulement vouloir « investir » dans les enfants pauvres pour les équiper de la technologie qui rendra plus utiles (productifs) les biens de leur personne au processus de transformation et d’accumulation (pillage). La langue commune de la nation et la subjectivité nationale est un exemple de cette utilité productiviste sous l’ancienne gouvernance matérialisante. Les effets anthropologiques (e.g. la souffrance) que cette philosophie peut donner ne sont pas pris en compte puis qu’aucune nature humaine distincte de la nature n’y est reconnue, de même qu’aucune valeur distincte de celle de l’utilité au changement n’est reconnue, aucun bien ontologique distinct de ses biens n’est reconnu comme légitime.

Dans la poursuite de cette perfection entre les biens de la personne et le bien de tous, il existe un équilibre délicat dans lequel l’homme peut si facilement devenir mécanisé (ce que Steiner appelait tomber dans la sous-nature) par la nécessité capitaliste qui cherche à rendre toujours plus productive son existence et ne peut de ce fait respecter son bien ontologique que la technologie pourrait, si libérée de l'impératif capitaliste et conçu en de nouveaux termes, pourtant agrémenter. L’enfance est au centre de cette standardisation dans la continuité du processus de changement, étant un processus peu prévisible, lent et compliqué par rapport au soi de l’adulte déjà normé et sachant raisonner. L'enfance se prête mal à la visibilité, à la prévoyance, à la systématisation et transfert vers la matière artificielle requis par le marché capitaliste pour ériger une nouvelle gouvernance basée sur la dette privée. Les capitalistes doivent utiliser l’école afin de former de jeunes acteurs à entreprendre ces nouveaux projets de transformation pour la nouvelle nécessité (dématérialisante) du changement. Le but du capital est d’utiliser la valeur centralisée de l’état et la violence de l’état (par sa politique éducative) aujourd’hui afin de donner du financement aux projets capitalistes qui rendront plus heureux tout le monde et plus apte à produire et consommer sous la nouvelle valeur et violence centralisées de la blockchain. D’empêcher un marché véritablement libre (qui permet à la place de l'homme dans le capitalisme d'être renégociés) en empêchant une école libre. Le projet capitaliste est désormais d'utiliser l’éducation afin de créer une masse (all) de technologie humaine productive, visible, prévisible, et mécanisée pouvant être pleinement rentrée dans le processus (dématérialisant) de changement qui lui sera agréable. Le capital lui-même est naturellement le mieux placé pour savoir comment se définit ce bien de tous puis qu’il a créé la masse humaine lui-même, qui a vu le jour grâce à son consentement au contrat social de l’état-nation. L’impact social sous une gouvernance centralisée est l’histoire même de la croissance de la population française.

L’élève comme personne
L’École, l’État, et les « bonnes pratiques » 

Depuis le Siècle des Lumières, le rejet de toute révélation et de tous les principes moraux a créé un vide qui a été aussitôt remplacé par l’idée de la société basée sur le concept d’utilité (Williams 13), sur l’élaboration des biens de la personne dans le cadre du marché capitaliste pour le bien de tous. Il est nécessaire afin de maintenir cet arrangement naturaliste malgré la grande souffrance anthropologique (du bien ontologique) qu’il peut engendrer chez certains, non de prendre au sérieux leur souffrance et d'adapter l’offre du marché en conséquence afin que cette souffrance puisse contribuer à définir ce qui est réellement pour le bien de tous, comme dans le combat très exceptionnel pour l’égalité du genre que nous avons fêté au mois dernier,[8]mais d’appliquer des techniques disciplinaires de gouvernance sur le soi, dès l’école, pour rendre utile l'élève, pour l’évaluer en fonction des seuls attributs inclus dans le bundle de personhood, et pour l’attribuer de la valeur qui donnera accès à une fonction utile au marché de la transformation du moment temporel-matériel. Pour le soi citoyen et sa bonne reproduction dans le cadre des règles du système de classe et de frontières, Fernando et Stovall nous rappelle que l’école publique a été l’espace par excellence pour cette dotation de valeur. Il est de même pour le soi changemaker, avec le changement millénariste dématérialisant attendu de lui, qui est au moins aussi conséquent et anthropologiquement bouleversant que le changement matérialisant l’a été pour le soi apprenant la citoyenneté à l’aube de l’état-nation matérialisant.

Parce que l'éducation tel que conçue par l'état-nation travaillait sur le développement du soi en tant que technologie utile pour la transformation selon les règles passées, pour le bien du souverain (la croissance de la nation et le bien des citoyens), il est tout à fait envisageable que, avec le changement du cadre de cette croissance de l’économie capitaliste de national à mondial, ainsi que la prise en charge des capacités de transformation de l’humain par d'autres technologies, que la conception de l'éducation change. Puis que dans un arrangement naturaliste l'être humain ne peut avoir de la valeur qu'en tant que technologie utile à la transformation, ce qui est désormais « bonne pratique » dans l'éducation est ce qui valorise cet ancien espace (et la matière qui y transite) dans le processus d'accumulation aujourd’hui (notamment en capturant ses données, pour double emploi de productivité et pillage dans le changement dématérialisant). Il n'existe aucune base anthropologique ou morale (à part l'approbation populaire, la légitimité) auprès de quoi il serait possible d'évaluer ce qui constitue une « bonne pratique » pédagogique dans une école gérée par l’état ou le capital.

Avec le Pacte d'Excellence, par exemple, l'état belge (et son partenaire McKinsey) se dote, face à l'opposition rencontrée, de l'autorité morale à décider de qu'est-ce qui pourrait constituer une « bonne éducation » et un « bon » développement du soi. En cela, le Pacte d’Excellence est une politique essentielle, en tant qu’espace de négociation culturel encadré par le capital qui permet à l'état de maîtriser le discours (la vérité) pour qu'il ne s'éloigne pas trop d'une vision matérialiste dématérialisante du soi et du monde. Le cas des animaux actuellement devrait  suffire pour nous montrer à quoi pourra ressembler un monde où les intéressés ne sont pas libres à décider d'eux-mêmes quelle valeur outre l'utilité à la transformation matérielle accorder au soi : si on laisse à l'état la définition du traitement éthique des êtres sensibles y compris les enfants devenus inutiles - sauf par le pillage de leur propre matière - au processus de transformation et accumulation, il n'est pas difficile de voir comment l’être humain pourra finir dans le processus (dématérialisant) de changement.

Sécularisme mondial changemaker vs. le sécularisme national citoyen

La particularité du sécularisme mondiale est de se baser sur une philosophie d’utilitarisme à cadre élargi (utilitarisme de l’acte au lieu de la règle) permettant une plus grande occasion pour l’impartial beneficence[9]que ne permettait le sécularisme national, en incluant dans le processus de changement (matière biologique à artificielle) ceux par le passé exclus (outgroup) du projet citoyen national, et en ce faisant, transgresser les règles (matérialisantes) contraignantes posées par le projet citoyen (le contrat social, la laïcité, la démocratie...) qui permettaient à la masse citoyenne (ingroup) de se matérialiser tout en prêtant ses biens au processus de changement, situation privilégiée postrévolutionnaire qui ralentissait le processus de changement (en l’obligeant à matérialiser d'abord par la dette publique les citoyens à qui une partie de la rente de l’opération d’écumage engendrée par la valeur centralisée devait être redistribuée) et empêchait son aboutissement unificateur, de la nation avec le monde, de l’homme avec la matière, du monde avec le cosmos.

Sous la nouvelle gouvernance changemaker, d'autres personnes dans le monde, qui n’étaient pas permises de jouir des avantages citoyens par leur situation dans le processus (matérialisant) de changement, personnes ayant pu devenir de la propriété car n’ayant pas de droits envers les biens de leur personne devant le marché, personnes au gré de l’obligation capitaliste d’apaiser les citoyens en acquérant de la main d’œuvre productive ailleurs requise pour maintenir en marche l’économie basée sur la propriété privée, personnes exclues du projet de gouvernance national car inutiles au maintien de la technologie de gouvernance la plus puissante qu’était l’état, ont désormais la possibilité de ne pas être de la propriété en devenant des changemakers dont l’élite est composée d’entrepreneurs sociaux, nouveaux hussards du capital, exactement comme ont pu faire les citoyens du passé par leur utilité à la technologie bureaucratique émergente de l’état dont l’élite se composait de fonctionnaires, en menant la transition cette fois-ci vers une gouvernance à base de dette privée plutôt qu’en contribuant à maintenir l’ancienne gouvernance à base de dette publique, correspondant à l’ancienne nécessité de changement (matérialisant) dans un moment temporel-matériel de capitalisme moins avancé où la valeur monétaire était moins accumulée et moins facilement accumulable.

Le changemaking est un sécularisme concurrentiel à l’ancien, national, qui permet de mieux appréhender les qualités du sécularisme national, notamment les groupes qui en étaient bénéficiaires et leurs philosophies éthiques et anthropologiques. Puisque cette transition du sécularisme national au sécularisme mondial ne peut avoir lieu qu’en transformant l’éducation, espace de gouvernance et de dotation en valeur du soi, y compris son financement qui doit être transitionné de dette publique à dette privée par l’intermédiaire des groupes de la transition éducative (Ashoka, Teach for All) reliés au capital mondial directement (multinationales, grands cabinets de conseil, fintech), nous pouvons étudier cet espace tant sur le plan des pratiques matérielles que discursives pour entrevoir la négociation qui se fait entre ces deux sécularismes, et les discours et pratiques de leurs membres, afin de constater que le sécularisme national n’est pas universel mais une idéologie temporelle et particulière tout comme l'est le sécularisme mondial, basée sur des règles conclues avec et pour un groupe bénéficiaire restreint dont la manière d’être dans le monde a été utile à un autre moment temporel-matériel, pour sa matérialisation dans le cadre de la nécessité du processus de changement d’alors. 

La stratégie de l’entrepreneuriat social pour conduire le changement




Après le succès du capital à accumuler la valeur monétaire de l’état par le marché, l’accumulation plus directe de la matière est désormais conduite par le capital directement au lieu de par la technologie bureaucratique de l’état qui ne sert qu'à en assurer le transfert de gestion, puis que ce sont les entreprises du capital qui possèdent la plus haute capacité, aussi bien technologique que culturelle, de gouvernance à l’heure actuelle. Le désir pour des projets sociaux collectifs (qui allègent la souffrance engendrée par le changement (dématérialisant) de la nouvelle nécessité, donnée l’accumulation plus directe et avancée) doit d’abord recevoir l’appropriation des entreprises du capital et être délégué aux personnes supérieures, les entrepreneurs sociaux, qui connaissent mieux leur utilité à la nécessité d'accumulation ainsi que les besoins matériels des populations locales exclues dont ils sont parfois membre, qui ainsi garderont en contrôle du capital la possession des conditions non seulement matérielles pour la survie de ces populations mais aussi immatérielles, l’épistème et sa dimension langagière, la nouvelle idéologie du soi. On appellera ce processus changement social

Changement social implique, avec la transition de la gouvernance du processus d’accumulation vers une structure de dette privée centralisée (dématérialisante), que les maux et souffrances infligés aux gens déplacés, tombés dans l'inutilité, par le processus (dématérialisant) de changement ainsi que ceux exclus du projet (matérialisant) de la gouvernance par la dette publique centralisée sous la nation, peuvent être remédiées dans le cadre du marché capitaliste mondial véritablement universel (sans règles préétablies), par les gens exclus se branchant directement à la nouvelle gouvernance de dette privée. Ces maux et souffrances peuvent être remédiés d’une manière qui, contrairement au projet matérialisant national-citoyen, n’empêche pas et même renforce le processus d’accumulation et d’écumage de valeur nécessaire à la croissance d'une économie capitaliste, en renouvelant les valeurs requises par le processus de changement pour mener plus intimement la transformation (dématérialisante) des biens de chacun vers la matière artificielle (e.g. la productivité par l’intégration intime de la technologie, la visibilité des données), changements pouvant renouveler le système de dette actuellement au gré de la valeur du pétrole. 

Les agents sont ici compris comme des acteurs de ce changement direct (sans règles matérialisantes à respecter), et dispensés d’être eux-mêmes de la propriété seulement en fonction de leur degré de contribution directe à satisfaire les besoins du nouveau projet de changement dans son moment temporel-matériel actuel. Par l’exercice de leur volonté personnelle dans le sens de la nécessité capitaliste se trouvera leur pouvoir et leur valeur.

L’entrepreneuriat social permet de conduire cette transition parmi les populations exclues dont dépendaient les citoyens dans le cadre du système de classes et frontières, en connectant, basé sur leur besoin social (l’exclusion du projet national-citoyen), ceux difficile d’accès et jouissant toujours d’une certaine liberté (non-encore innovants, dont les biens ne sont pas encore accessibles, visibles, intégrés dans le marché capitaliste transformateur). Cette politique économique est rendue discursivement légitime par la promotion de l’entrepreneuriat social dans l’éducation. Les entrepreneurs sociaux sont véritablement les nouveaux hussards de l’école qui sont sous l’autorité des nouveaux gouverneurs et connectés à la nouvelle gouvernance fintech dont le système de dette dépend des données qui pourront être saisies par l'infrastructure technologique que ces nouveaux hussards mettent en place. Ils permettent de développer cette gouvernance en augmentant les biens des jeunes personnes et leurs espaces, où les biens des personnes sont développés en fonction des nouveaux besoins du bien de tous, ce qui est légal car dans la continuité de la philosophie anthropologique et éthique séculaire « neutre » de l’état-nation. Ces marchés du fait de l’absence de règles matérialisantes pour un certain groupe historique bénéficiaire du processus de changement, libèrent l’esprit entrepreneurial « innovant » en faisant basculer les conditions de la vie humaine toujours biologiques, d’un déterminisme davantage doux, vers un déterminisme davantage dur par l’intégration de la matière artificielle dans la matière biologique et la réalité physique, déterminisme dur plus adapté au moment temporel-matériel actuel du capitalisme avancé avec la nécessité toujours grandissante d'accumuler.

Parce que la dette dépend de la capacité productive future, et les données d’aujourd’hui renseignent ce potentiel productif en informant le système de dotation de valeur, la gouvernance par l’école technocratique est une manière de contraindre à la propriété privée sous une économie toujours plus capitaliste et centralisée où désormais aucun « acteur » (citoyen comme non-citoyen, humain comme machine) n’a la garantie de ne pas devenir lui-même de la propriété car n’ayant aucune autonomie à exercer sa conscience dans la pratique, c’est-à-dire de prêter ou non ses biens au développement des outils technologiques qui peuvent selon lui perfectionner son bien ontologique. Sa conscience entravée et sa volonté ne pouvant choisir librement son devoir moral, l’idéal ne peut refaçonner la matière : la matière devient l’idéal. Le monisme matérialiste devient la réalité.

La transition éducative consiste en utiliser l’école publique pour contraindre à la dette privée sous la gouvernance centralisée. Le but de la dette est de garder, renforcer, et contraindre par la valeur centralisée à un projet évolutionnaire de changement pour l’expansion cosmique au lieu de celui, international, comme par le passé. Le changemaking est l’opportunité de changer la définition nationale-citoyenne matérialiste d’utilité à une définition mondiale fintech matérialiste. C’est une forme de citoyenneté avancée pour un capitalisme avancé, pour l’élargissement des frontières de la nation à celles de la seule physique. Le capital veut capitaliser sur la décentralisation de la valeur sociale (avec la fin de l’identité nationale et le sens apporté par le sécularisme national) afin de contraindre à la même valeur d’utilité à la transformation, sur laquelle sera basée la nouvelle gouvernance à base de dette privée du sécularisme mondial.[10]C’est la révolution matérielle contre la révolution immatérielle, la révolution naturaliste pour empêcher la révolution personnaliste. Un matérialisme qui se prétend idéaliste pour empêcher de porter à la réalité toute alternative aux termes éthiques du capitalisme actuel pouvant naître de l’évolution de notre conscience.

Il est nécessaire de faire de l’éducation un marché de matière artificielle car avec une plus grande visibilité des attributs et performances de ses acteurs, il devient plus facile d’améliorer et de réparer en transitionnant vers la matière artificielle, de commodifier et d’échanger la matière biologique présente dans ce marché de manière efficace. Ce changement désormais dématérialisant de matière biologique (et valeurs biologiques) à matière artificielle, d’homme en machine, de citoyen à changemaker, d'élève à apprenant, de reproduction biologique du soi à sa reproduction artificielle et virtuelle, fait partie intégrante du processus de changement tel que conçu par la spiritualité matérielle naturaliste ayant fondée l’état-nation même.

Holub explique, à terme, la croyance transhumaniste en ce qui concerne l’aboutissement de cette transformation dématérialisante : 

« Des organes de synthèse, surtout le cerveau, sont plus faciles à numériser, pour que la créature cyborg qui en résulte (…) se prête plus facilement à l’analyse scientifique. Finalement, quand le formatage et perfectionnement de cette information humaine atteint un niveau un million de fois plus grand que l’intelligence des humains actuels, il sera temps de se télécharger dans un nouveau vaisseau tel un corps en silicone. » (173)

De même que les notes, la classe, la race, l’âge et le genre ont fait partie du bundle de l’élève citoyen et la valeur de ce dernier sur le marché capitaliste national, le sujet changemaker de la nouvelle gouvernance se mesure par ses attributs externes, par ses données, manifestes dans ses compétences et dispositions, saisissables dès son entrée à l’école marchandisée dans le sens de la nouvelle gouvernance. Le changement réalisé n’est autre chose que le tout-marché où ce bundle est directement visible à la nouvelle gouvernance, où chaque chose en existence renseignera des données de sa matière (de ses attributs externes) le régime de gouvernance naturaliste d’un déterminisme des plus durs dont les sujets ne seront pas libres de renégocier les termes, et les personnes attestant d’attributs externes les plus utiles au processus de changement dans le sens de la nécessité capitaliste du moment temporel-matériel seront celles exemptées de devenir elles-mêmes de la propriété.

Le déterminisme doux deviendra déterminisme dur quand la vie sociale, l'école, et le processus de penser même, essentiel au libre-arbitre, seront entièrement fusionnés avec le processus de transformation et d'accumulation capitaliste.[11]L’objectif du changemaking est d’utiliser le déterminisme doux (liberté résiduelle permise par l’ancienne technologie de gouvernance biologique et démocratique basée sur la dette publique) pour arriver au déterminisme dur, et d’assurer la transition douce de la valeur publique centralisée actuelle à la valeur privée centralisée à venir, sous toujours les mêmes possédants du capital, avec l’aide culturelle stratégique de ceux, citoyens devenus tyranniques, justifiant leur action contre les libertés (scolaires, bioéthiques, vaccinales, associatives) au titre de l’« égalité de tous » et de la « neutralité », afin de bloquer toute tentative éthique de décentralisation de la valeur pouvant permettre de réintroduire dans l’équation de la valeur sociale et une anthropologie et éthique renouvelées. La nécessité demande aujourd’hui plus de contrainte (d’accumuler plus de propriété privée, de matière), donc moins de libertés et plus d’égalité, ce qui converge avec l’action « civilisatrice » des groupes citoyens devenus tyranniques qui sont complices souvent à leur insu dans cette course à rendre le monde un peu plus déterminé.





The teacher as neoliberal gnostic leader

Le professeur sous l’influence du néolibéralisme gnostique qui oriente sa pédagogie vers le nouveau bien utilitariste de l’acte directe (« performances ») peut ressembler au professeur gnostique avec sa préoccupation avec la présence de l’expérience vécue de ses élèves sans médiation et sans règles, seulement il met en pratique ces « tendances » d’une manière qui, plutôt que de contribuer à changer les lois de ce monde (qui, d’un point de vue gnostiquesont la source du problème, et non l’être humain lui-même, ce que seuls les gnostiques peuvent voir et doivent œuvrer pour corriger par l’action pratique). Le professeur hussard du néolibéralisme gnostique œuvre non pour changer les lois de ce monde en y faisant plus de place pour l’être humain et ses qualités singulières comme l’imagination, mais en contribuant à changer la conscience humaine, à la libérer du dualisme de l’expérience par le langage et la pensée grâce à l’imposition de la matière artificielle dès l’enfance, à sa systématisation en « compétences » et monoculture qui finit par réduire l’être humain à la sous-nature plutôt que de contribuer à son évolution spirituelle immatérielle capable d'unifier dans le sens du monisme idéaliste. D’un point de vue gnostique, il s’agit d’une régression au lieu d’une évolution.

Evidence-based teaching as capitalist pragmatism
« L'égalité des chances » sans égalité du choix

« Nous devons garder en tête qu’en éducation, où l’on a affaire à de jeunes et vulnérables générations, il est nécessaire de redoubler de prudence et d’éviter l’adhésion prématurée aux moyens pédagogiques qui n’ont pas été soumis à l’épreuve de la réalité. Dans le secteur médical, tout nouveau médicament doit passer par une série de tests avant d’être mis en vente sur le marché. On n’imagine pas un seul instant des organismes de santé approuver la mise en marche d’un médicament, en inciter la consommation à large échelle et proposer, seulement ensuite, une étude pour en tester les effets sur la santé de ceux qui l’ont consommé. Pourtant, c’est ainsi que l’on procède souvent en éducation ! » (lien)




         


Les professeurs qui défendent la continuation d’une politique éducative basée sur la nécessité capitaliste de ce qui est utile sur la base de leur expérience auprès des pauvres, et leurs observations des besoins de ceux-ci, permettent d’encourager, par une philosophie pragmatiste basée sur l'évolution actuelle du bien qu'est le cerveau humain comme technologie de transformation, la continuation d’une philosophie éducative utilitariste, tout en se donnant l’apparence de promouvoir une philosophie déontologique (en mettant l’accent sur le choix et la volonté des intéressés). Leur action d’inscrire les biens de ces populations dans les « solutions » de la nouvelle gouvernance sur justification que celles-ci ont « fait leurs preuves » et ont été « testées » et validées auprès de la nécessité utilitariste actuelle, empêche le libre développement du soi de l’individu et sa volonté, en l’orientant vers la définition actuelle du bien de tous qu'est la croissance de l'économie capitaliste par le pillage et la productivité de la matière humaine, et la réalité matérielle actuelle qu’est la loi de la propriété privée. Ceci empêche que ce bien puisse être libre de se redéfinir et d'être valorisé en fonction d’une philosophie autre que celle de la spiritualité matérialiste, et empêche à terme le développement du soi en fonction d’une philosophie anthropologique immatérielle. Ce jeu de langage est pourtant hautement efficace en ce qu'il parvient à contraindre au statu quo d'inégalité culturelle tout en se dotant d’une impression de neutralité, en ayant l'air « apolitique » et « aphilosophique ».

Parce que le matérialisme est essentiellement un déni de la métaphysique et une croyance dans le seul physique (avec une spiritualité éventuelle pouvant découler de ces conditions physiques, une sorte de divinisation de la matière), discuter des autres alternatives possibles pour changer l'école dans un espace discursif conçu pour la matérialisation des citoyens en partant d'une approche idéaliste, qui maintient que c’est l’état de la conscience (l’esprit) qui détermine les affaires matérielles, n’est pas discursivement intelligible à la majorité séculaire.

Cette approche matérialiste est sans étonnement l’opposé de la philosophie éducative de Steiner qui, dans sa quête à définir les conditions idéales pouvant permettre la possibilité pour le soi de se développer vers une existence davantage immatérielle (sans jamais l’imposer, ce qui serait incohérent même avec les principes du gnosticisme), a fondé un système éducatif pour, selon sa devise, « éduquer vers la liberté », par quoi il entendait permettre à l’enfant de développer sa volonté individuelle entièrement libre du devoir moral capitaliste (technologique) de son moment temporel-matériel, afin que, plus tard à l’âge d’adulte, il pourra librement et consciemment choisir vers quel devoir moral exercer sa volonté alors indépendamment développée, incluant peut-être même la possibilité de concevoir le devoir moral en fonction d’une réalité spirituelle à laquelle il a pu être sensibilisé par ses expériences dans la nature et dans ses rapports sociaux à l’autre lors de sa scolarité. Le professeur du néolibéralisme gnostique écarte d’emblée tout devoir moral immatériel en ce qui concerne le libre développement du soi dans ses apprentissages, et en ce faisant, contribue à contraindre la volonté de ses élèves à la seule réalité matérielle de la transformation du moment temporel-matériel, en y orientant leur volonté par la justification que c’est ce qui marche maintenant (en réalité, « c'est ce dont a besoin le capital »).

Ce discours éducatif réussit à avoir l’air bienveillant et généreux dans son action parce qu’il n’existe aucun choix financier réel ni aucune transparence morale des établissements scolaires proposé par l’état à ses populations les plus vulnérables, qui sont, du point de vue du capital, des gens crées, au stade de l’accumulation où on en est, pour être de la pure matière à piller. Cette absence de choix réel, cette anthropologie imposée, est en général acceptable à la majorité séculaire, qui craint plus que tout que ces populations ne tombent dans la croyance d’autre chose (particulièrement l’islam) que le matérialisme du marché capitaliste commun comme devoir moral. Rappelant le cadre théorique de l’article de Fernando, le professeur du néolibéralisme gnostique parvient même à bénéficier d’un air « cool » d’anthropologue dans l’opinion publique par son discours privilégiant « le choix » (en réalité, le non-choix) d’autonomie personnelle qu’il offre aux « gens du terrain » en orientant leur volonté vers le devoir moral du nouveau matérialisme basé sur la même philosophie utilitariste que l’ancien, tout en épargnant la masse citoyenne de l’angoisse de devoir aborder la question de comment intégrer la réalité spirituelle immatérielle dans l'éducation.

Sous le sécularisme national, inscrire et orienter la volonté individuelle vers le bien de tous – créer plus d’« égalité de chances » devant le marché capitaliste national matérialisant ainsi que la bureaucratie qui maintenait le système de classes en place – était le résultat du travail bien fait du professeur. Sous le sécularisme mondial néolibéral où la technologie humaine n’est plus la plus puissante pour mener le processus de transformation, les professeurs obéissent aux nouveaux gouverneurs du marché capitaliste (mondial, direct) et comprennent l’éducation et la responsabilité individuelle à la lumière de l’utilité de ces possédants, notamment l’importance de l’edtech et de la marchandisation par les multinationales pour accéder aux données nécessaires à la continuation du régime de personhood naturaliste.

Le récit de l’école de l’utilitarisme de la règle de l’état-nation était d’être un lieu où enlever les citoyens du déterminisme dur (de l’église, de la famille, du village) en leur accordant une certaine liberté en tant que soi ayant pu développer sa subjectivité et le bien de son cerveau afin d’accéder au déterminisme doux en intégrant soit la bureaucratie nationale, soit le marché capitaliste national commun alors moins avancé et accumulé. Maintenant l’école doit devenir un lieu qui permet d’assurer l’égalité de tout le monde, citoyen ou non, à être rentré dans une économie mondiale à déterminisme dur basée sur l’utilitarisme de l’acte, d’orienter la volonté de chacun où qu’il soit dans le monde vers le maintien de ce bien économique qu’est la croissance mondiale en conduisant ce changement dématérialisant, plutôt que de garder tous orientés vers leur bureaucratie nationale matérialisante respective. La lutte véritable pour la liberté désormais dépendra de la capacité des citoyens de l’ancienne gouvernance nationale de confronter les conditions historiques (et le fondement éthique et anthropologique) de leur liberté résiduelle à déterminisme doux, d’avoir pu se réfugier derrière le privilège d’une gouvernance de dette publique centralisée par des règles qui leur étaient avantageuses, et d’élaborer, s’ils souhaitent étendre cette même liberté à d’autres, une gouvernance à base de réseaux mondiaux de dette privée décentralisée (pourvu que les banques émettrices de cette dette accordent une place privilégiée dans le processus de changement à l'humain et à la nature), qui par les pratiques de son école et son marché, imbues de valeurs au-delà de l’utilité de l’être humain à la transformation et à l’accumulation de la nécessité capitaliste du moment temporel-matériel, permet de justifier d’autres valeurs et perspectives éthiques et anthropologiques par une politique inclusive de la souffrance (pour « compliquer » et humaniser le marché qui se veut désormais sans règles) et non par la seule égalité devant l’utilité de la loi capitaliste actuelle, comme le discours technocratique-managérial dans l'espace éducatif cherche à instaurer. Ce discours qui se veut exemplaire en matière de comment co-construire le changement avec les acteurs est en réalité une logique pragmatiste de déterminisme dur, qui ignore toute frontière entre nature et nature humaine pour satisfaire au marché. 

La logique matérialiste est transmise dans ce discours éducatif : « en raison de l’intelligence artificielle, il y aura très peu d’emplois à l'avenir », donc quel sera le but de l’école ? L’approche utilitariste à l’éducation équipe l’élève d’un bundle naturaliste pour tenter sa chance en tant que changemaker sous la nouvelle gouvernance. Les réseaux tels Teach for All ou Ashoka peuvent équiper les élèves de ces compétences afin de les inscrire dans ce nouveau bundle de personhood de manière plus égalitaire et efficace que les professeurs et établissements qui continuent d'équiper selon les anciens critères de l’utilité à l’ancienne gouvernance où l'humain était encore transcendant. Le recadrage des médias du débat entre les utilitarismes de la règle et de l’acte, notamment par la polémique de qui enseigne mieux, les professeurs humains ou l'edtech ou les deux blended, en termes des meilleures performances d'assimilation évaluées de manière quantitative, empêche toute redéfinition non-utilitariste de l’éducation, et empêche aux nouvelles valeurs d’y être introduites et cultivées. Les niveaux de performance en anciennes connaissances valorisées sont fournies comme preuves « objectives » au grand public pour inspirer la confiance dans l'edtech ainsi que dans les professeurs temporaires fournis par les réseaux néolibéraux, et construire un consensus autour de la politique éducative nationale portant sur l'utilité du cerveau en tant que bien toujours pertinent au salut. Ce consensus est nécessaire pour garder la conception culturelle de l'école selon des termes qui la permettront d'être subsumée par l'IA, dans ses propres performances et capacités à terme qui feront de son intégration intime dans le corps du jeune enfant un devoir moral incontesté. 

La souffrance engendrée par la transition éducative, déjà grande alors que celle-ci ne fait que commencer en France, serait-elle puisée dans l'ignorance philosophique et dans le manque de choix moraux dans l'offre du marché éducatif ? Avoir un enfant, n’est-ce pas un choix naissant de la volonté de l’individu, et cet individu, n’aurait-il pas le droit de choisir pour cet enfant une éducation qui reconnaisse et respecte le bien ontologique de l’enfant selon sa nature/culture ? N’est-ce pas évident qu’en l’absence de ce choix et laissé au gré de l’égoïsme des masses matérialistes, les enfants les plus vulnérables seront « offerts » une éducation naturaliste qui fera d’eux de bons candidats à l’augmentation et mécanisation ?

Le changemaker ed est discursivement innovant en aidant à imposer cette fatalité morale de déterminisme dur tout en faisant semblant de guérir la souffrance qu'elle engendre. Il propose de réunir le besoin de changement social (l'inclusion dans le marché des populations exclues) et les besoins d’empathie et coopération qui sembleraient aux moins avisés pouvoir permettre à terme la transition de la propriété privée vers la propriété collective grâce à un consensus basé sur la valeur sociale partagée. Toutefois, la philosophie (naturaliste) requise pour que cette nouvelle gouvernance soit efficace (la productivité, l’utilité par le pillage de sa matière à la transformation dématérialisante), est telle que, une fois le monde s'étant basculé dans le sens du jujitsu changemaker, l’idéalisme (la conscience) sera dès son développement dans l’enfance entravée dans une culture tayloriste et incapable de cultiver sa volonté indépendamment de la nécessité d'accumulation pour ensuite l’appliquer pour refaire son monde matériel, pour transitionner sa gestion vers un régime de propriété collective avec une véritable valeur sociale non-mitigée par le capital. 

Si, d'un point de vue matérialiste, la souffrance matérielle de ces populations vulnérables est engendrée par l'inégalité économique, elle-même due à la continuation du régime de la propriété privée (et son accumulation accélérée par les nouveaux possédants de la technologie la plus puissante), elle est aussi causée, dans un point de vue idéaliste, par la division (dans la subjectivité, dans l'égo) qui elle rend possible la propriété privée. La propriété privée engendre la pauvreté, mais qu’est-ce qui engendre la propriété privée ?  Une vision matérialiste de l’école encourage la continuation de cette division dans la pensée alors que l'école pourrait être un lieu pour la guérir, ce qui nécessiterait plus de liberté spirituelle, selon le gnosticisme, et non plus de marchandisation mécanisante. D’entreprendre une telle guérison de la psyché humaine (sujet effleuré ici), en permettant des espaces hors du projet de transformation, d'accompagner le soi développant afin que celui-ci puisse exercer sa volonté au delà de la contrainte de la propriété privée et concevoir son devoir moral en fonction d’un bien non encore existant comme la propriété collective requiert la croyance dans la possibilité de cette guérison.

Une vision matérialiste de l’éducation maintient que les enfants sont essentiellement des acteurs dans la course darwiniste de reproduction sociale, en compétition pour être utiles à la transformation, et donc devant  pouvoir s’équiper, dans un souci de justice sociale, des biens pour être puissant et avancer leur personne dans le processus de changement conçu selon ces termes, dans un monde de ressources limitées et de places réservées. L’éducation implique de les équiper dès que possible, pour le moindre coût possible (afin de pouvoir investir un maximum dans la technologie qui permettra de conduire le processus de changement de manière toujours plus efficace), d’être puissants dans ce monisme matérialiste moins qu’idéale afin qu’ils puissent avancer dans la course naturaliste où la terre et l’humanité ne sont que temporaires, contrairement à la propriété privée qui est quant à elle une loi infaillible nécessaire au bon fonctionnement du processus de changement. 

Dans cette vision matérialiste, il est évident que Teach for All et d’autres réseaux de la transition éducative sont un meilleur moyen d’assurer l’éducation des plus pauvres qui se retrouvent quelque part victimes de l’inertie du système de classes et des frontières de l’état-nation citoyen. En empêchant aux exclus de reprendre le contrôle de la valeur qui fond leur organisation sociale et les pratiques dans leur école et de poursuivre leur propre bien (d’orienter leur volonté envers un devoir moral dans le cadre d'un projet évolutionnaire anthropologique-technologique qui ferait davantage de sens pour eux – comme le voile en est signe), on peut garantir que leurs enfants bénéficieront d’une plus grande égalité en étant plus visibles dans leur utilité à la nouvelle gouvernance (et donc de pouvoir prétendre à un financement par la dette privée), bien plus visibles qu’ils ne l’auraient été au sein de leurs communautés respectives qui ne possèdent pas la technologie de changement la plus puissante, et bien plus visibles qu’ils ne l’auraient été sous la gouvernance nationale-citoyenne qui n’est pas non plus la plus puissante pour encadrer le changement dans le sens de la nécessité aujourd’hui.

Dans l’éducation à son niveau basique, le processus de changement est appliqué directement au cerveau et au soi de l’être humain, à son niveau le plus basique, par l'alphabétisation. En partant de cette utilité actuelle qu’est le langage comme critère de valeur et attribut pour tous et le mariant avec la technologie qui la remplacera comme utilité future pour mener la transformation dématérialisante (car remplaçant la pensée même), on garantit l’égalité de tous devant le bien future calculé sur les mêmes critères et attributs d’utilité que le bien actuel capitaliste.

Teach for All est un bon exemple du changement social dans le sens de la nécessité capitaliste permettant plus d’égalité devant la transformation dématérialisante. Son design, modulable selon le moment temporel-matériel pour accompagner le degré d'acceptation de dématérialisation selon le pays, engendre une distribution de la richesse vers le haut par la valeur (objective et subjective) non-redistribuée aux professeurs de l’ancienne gouvernance à base de dette publique, ce qui mène ensuite, en raison des conditions construites par cette disruption imposée par l'état, à une plus grande égalité des élèves pouvant être directement utiles au marché capitaliste et au maintien de la propriété privée (en réorientant l'investissement et la dette à titre privé et non collectif). La finalité est un marché éducatif capitaliste ayant un seul fournisseur, comme l'a été à son époque de gloire l'Education nationale, qui peut être ouvert au plus grand nombre et éventuellement à tous, en disruptant l’enseignement basé sur d’anciennes valeurs, critères, attributs, afin de redéfinir la valeur subjective (statut, identité, soi, récit) et objective (visibilité, compétences, productivité, financement) du soi dans le sens de la nécessité actuelle de transformation.



Gnosticismes et jeux de langage

D’un point de vue du gnosticisme classique, les masses ont perdue de vue, dans les jeux de langage des médias qui occultent le fait que la valeur de l’homme est emmêlée avec la valeur d’échange, et que c’est la propriété privée et son marché capitaliste (les lois de ce monde) qui est la source de la souffrance humaine. D’un point de vue du gnosticisme néolibérale, la source de souffrance est à chercher plutôt dans les jeux de langage de la pensée nationale qui occultent la liberté quelque part artificielle des citoyens sous les règles de l'état arrivées à expiration, l’homme n’étant plus utile à la transformation dans cette capacité-là.

Le mot « changement » est ainsi coincé entre deux jeux de langage. Comme le néopragmatiste Wittgenstein nous le rappelle, le langage « sert à la réalisation de certaines fins dans les communautés » langagières et pour cette raison « deux personnes participant dans deux jeux de langage différents ne peuvent communiquer réellement de manière pertinente. » (lien)

Parce que le pragmatisme est basé sur ce qui marche dans les conditions réelles d'interaction des personnes dans leur environnement, la manière dont une école, un programme d’instruction, et les pratiques pédagogiques associées comprennent (implicitement)  

·     La source de la souffrance
·     La source du salut
·     Une théodicée
·     Une anthropologie, au moins concernant quels biens de la personne sont nécessaires à développer, enfant, afin d’être puissant dans l’univers (déterminé ou non)

renseigneront le sens des concepts abstraits comme volonté, pouvoir, agency, éducation de manière très différente entre matérialistes néolibéraux, matérialistes nationaux, gnostiques et groupes idéalistes. Pour les néolibéraux, ces concepts sont définis selon ce qui marche maintenant compte tenu de la nécessité capitaliste mondiale et de l'homme en tant que technologie transformatrice du moment temporel-matériel et dont les biens sont évolutionnaires.

La pédagogie néolibérale du changemaking est un jeu de langage qui a pour ambition le béhaviorisme, la croyance que l’on n’est que corps biologique. En maîtrisant la vérité des « acteurs » qu'il coopte, il espère rendre le potentiel technologique futur conforme à la nécessité des possédants actuels, et garder le niveau actuel d’évolution de la conscience (le niveau de conscience qu'a l'esprit de lui-même comme plus ou moins puissant sur la matière) dont est imbu le langage aujourd'hui, ce qui est facilité par le fait que les maîtres actuels du langage contrôlent les espaces potentiels de truth-making comme l'éducation et les médias où les jeux de langage ont lieu de manière influente.

Wittgenstein explique que : 

« On dit que l’on sait que l’eau bout et ne gèle pas dans de telles circonstances. Est-ce concevable que l’on ait tort ? Une erreur ne ferait-elle pas tomber tout jugement ? Plus encore, que resterait-il après la chute ? Quelqu’un découvrirait-il peut-être quelque chose qui me ferait dire « c’était une erreur » ? Peu importe ce qui arrive à l’avenir, peu importe comment l’eau se comportera à l’avenir – on sait jusqu’ici comment elle s’est comportée ainsi dans des instances innombrables. Ce fait est intégré dans les fondations de notre jeu de langage. Il faut garder à l’esprit que le jeu de langage est pour ainsi dire quelque chose d’imprévisible. Je veux dire : il n’est pas fondé. Il n’est pas raisonnable, ni irraisonnable. Il est là – comme notre vie. » (On Certainty, 558-59, tl., cited in Kerr, 23)[12]

Commentant ce passage, Kerr explique que :

 « Wittgenstein « (…) chercher à convaincre toute personne qui prendra pour acquis que la pensée, le sentiment, le désir, etc. sont des phénomènes mentaux accessibles soit par l’introspection[13], soit par l’inférence des externes,[14]que nous devons nous concerner avec comment on agit et interagit dans la vie ordinaire pour voir qu’il n’y a rien dans l’idée (…) Wittgenstein cherche à libérer ses étudiants de la tentation de prendre sérieusement les grandes théories telle que le béhaviorisme et l’introspection en leur rappelant que les concepts psychologiques, tels que penser, ressentir, désirer, ambitionner, etc., sont essentiellement des pratiques, on pouvait dire, basées dans la sorte de vies que nous menons, et inconcevables en dehors de notre interaction quotidienne avec d’autres. Les concepts psychologiques sont emmêlés aux activités qui sont caractéristiques des créatures que nous sommes dans l’environnement que nous habitons. Voilà pourquoi ils sont si complexes (…) si difficile à définir, et certainement pas compréhensible ou légitimes dans le jargon technique de quelque soi-disant schème scientifique ou métaphysique. La manière de ce montrer, selon Wittgenstein, est de se rappeler les manières diverses que penser, ressentir, ambitionner, etc. sont employées tout le temps dans des circonstances quotidiennes ordinaires. » (14-15, tl.)

D’un point de vue pragmatiste, la preuve de la vérité d’une définition d’un concept se trouve dans l’acte réussi aujourd’hui : il doit pouvoir rentrer dans les processus existants de la vie. Concernant la question du libre-arbitre au fond de toute considération morale de la transition éducative et la transition de gouvernance, le point de vue pragmatiste nous invite à considérer – puis que nous en avons la possibilité, étant la source de vérité – ce qui marcherait mieux dans la vie pour nous, plutôt la liberté de choisir ou plutôt le tout-déterminé ? Une vie déterminée de manière dure et s’expliquant mécaniquement dans les conditions actuelles de la vie ne semblerait pas répondre à notre désir d’agency pour changer ou améliorer le monde. Le déterminisme correspond ni à notre expérience vécue (pour la plupart d'entre nous), ni à la motivation que nous éprouvons quand nous avons la possibilité d'appliquer notre volonté à essayer de changer les choses par nos actes. Dans ce cas, il est alors seulement logique, d’un point de vue pragmatiste, de choisir les politiques (dont éducatives) qui permettent le libre-arbitre plutôt que le déterminisme, puis que c’est le choix qui semblerait marcher le mieux donné nos besoins et qui nous laisserait au moins la possibilité d’obtenir des résultats plus souhaitables et agréables que le statu quo. Mais ce choix, au stade de la capacité technologique où nous en sommes dans le processus (dématérialisant) de changement, est difficilement justifiable et vu comme décadent et inutile. Quand nous concevons une capacité de gouvernance par l’IA et un avenir transhumanisant, il est vrai que le libre-arbitre, dans ce telos de la nécessité, n’est pas ce qu’il existe de plus souhaitable d’un point de vue du capital.

Une approche personnaliste comme Waldorf, à l’opposé de celles matérialistes, est inscrite dans un modèle de personhood qui soumet les biens de la personne et le bien de tous (e.g. la technologie et sa technologie) au bien ontologique de la personne telle que comprise dans la philosophie anthropologique de ce groupe. Pour que cela soit possible, il leur est d’abord nécessaire d’avoir une philosophie anthropologique qui reconnaisse l’existence du bien de la personne indépendamment de ses biens, ce qui est impossible dans la philosophie anthropologique naturaliste. D'autre part, parce que les anthroposophes prennent le monde spirituel comme réalité de départ, ils ne se sont pas contraints de participer au même jeu de langage que les groupes matérialistes qui conçoivent la pratique indépendamment de cette réalité.



(Ci-dessus : symbole des anthroposophes expliquant la croyance de ce groupe idéaliste concernant la nature véritable des choses)
  
La vision Waldorf de la volonté place celle-ci en dehors de l’arrangement utilitariste actuel qui requiert que la volonté de l’élève soit orientée vers l’utilité au projet de transformation matérielle, aussi bien version nationale matérialisante que version mondiale dématérialisante. Elle peut concevoir le pouvoir et puissance d’agir de l'élève comme la capacité d'exercer sa volonté personnelle hors du cadre d'un projet de transformation (dé)matérialisant en raison de l’idéalisme spécifique au groupe qui maintient la réalité de l'esprit (voir le symbole ci-dessus) comme élément critique dans l'évolution de la nature humaine et la nature. Prendre la liberté de redéfinir ce que veulent dire les concepts comme volonté hors du moment temporel-matériel actuel en valorisant les attributs que sont la sensibilité à la nature et la capacité d’intuition comme « repères de justice » permet aux anthroposophes de prendre la liberté de redéfinir l’éducation en termes d’un bien autre que la croissance de l'économie capitaliste. Toutefois, en ce faisant, ils rencontrent la difficulté – tout comme les sujets de Fernando, à leur manière – de défendre une vision idéaliste de l’éducation auprès d’une majorité séculaire matérialiste pour qui il s’agit d’une entreprise purement technique dans le cadre d’une évolution naturaliste collective.

 Ces différences permettent aux anthroposophes de concevoir une modernité alternative où la fin du langage n’est pas la fin de la pensée (comme le voudrait le béhaviorisme) mais le début d’une nouvelle étape d’évolution spirituel dans leur anthropologie. Cette croyance dans une évolution vers l’intuition moins dépendante du langage explique pourquoi ils enseignent les mêmes sujets valorisés dans notre moment temporel-matériel actuel, mais les enseignent différemment, en passant souvent par l'action pratique, le travail manuel, l'art visuel, le théâtre, ou la musique. L'idée est de permettre à l'élève et sa volonté de briser s'il le souhaite la division sujet/objet de la pensée dualiste pour retrouver la connexion d’origine avec la nature des choses. Un prêtre anthroposophe l'explique ainsi : 

"The rational thought world is a unified whole. No thought exists without being surrounded by other thoughts that define it. And every concept must be framed in terms of complementary concepts. No up w/o down, sickness w/o healing, forest w/o desert, maybe w/o definitely, truth w/o falsehood. Hence the famous Yin/Yang symbol of Taoism. Once this is grasped we see that if the mind were fast enough it could, in principle, link all possible thoughts up in an instant. But all we can do with thinking is rearrange and recombine thoughts. Yes, such rearrangements can lead to new concepts, which are just higher orders of thought strings, but we cannot exit the field of thought by thinking. There is literally, “No Exit.” It is the snake swallowing its own tail, to use another picture. Materialism is basically the conviction that there is nothing outside this thought world. The spiritual seeker is one who senses that there is a world outside this shell-encased capsule and yearns to know it; that there IS an exit. We are free to think what we want within this encased universe of thoughts, but there really nothing fundamentally NEW can be created. Thus, the great spiritual teachers have always said that the entrance into another dimension of existence must involve a cracking open of the shell and that the mind must, if but for a moment pop up through the shell. When the word enlightenment is used, this is what is meant. And when we say “the Holy Spirit enlighten us,” this is what is meant. When the disciples’ minds were cracked open by the Spirit’s thunder and lightning, something truly TRUE and NEW was experienced. They understood the un-understandable Resurrection. And yet…in this earthly world we are obliged to bring spiritual truths down into the thought-world, and in a sense, kill them. And so, over the centuries Christians have debated, argued, coerced, and even murdered over the concepts of the Resurrection and Transubstantiation. Such a pattern exists in all the world’s traditions. O, the sickness of the Fall! Our hope is that, in time, or love for Christ and his love for us will so prepare us that The Spirit can permanently dissolve our thought-shell so we may flow out into the vastness of true, creative spiritual life and bring true healing." (Skaller)

Son raisonnement reprend celui de Steiner qui explique dans le passage suivant pourquoi, donné sa compréhension de la nature en fait immatérielle de la réalité matérielle, la seule pensée comme outil épistémologique légitime lui semble insuffisante : 

"It can be imagined that this world outside and around us may be regarded in the same way as a watch. The comparison between the human organism and a watch is often used, but those who make it frequently forget the most important point. They forget the watchmaker. The fact must be kept clearly in mind that the wheels have not united and fitted themselves together of their own accord and thus made the watch “go,” but that first there was the watchmaker who put the different parts of the watch together. The watchmaker must never be forgotten. Through thoughts the watch has come into existence. The thoughts have flowed, as it were, into the watch, into the thing. (5)

(…) Thoughts can only be extracted from things within which these thoughts are concealed. The world is built by thought, and only for this reason can thought be extracted from it. Were it otherwise, practical thought could not arise. When people can feel the full truth of these words, it will be easy for them to dispense with abstract thought. If they can confidently believe that thoughts are concealed behind the things around them, and that the actual facts of life take their course in obedience to thought – if they feel this, they will easily be converted to a practical habit of thinking based on truth and reality.” (Steiner, Practical Training in Everyday Thought, 7)

Pour les anthroposophes, l’approche naturaliste de la gouvernance aussi bien nationale que néolibérale ne laisse aucune place pour leur approche personnaliste et spiritualiste au développement humain et aux apprentissages, et pour cette raison, ils prennent leurs distances avec l’éducation conçue de manière technique et standardisante (« performante ») afin de sortir de l’impasse qui continue de contraindre l’homme, selon leur vision gnostique, au statut d’une technologie devant servir les lois actuelles du monde. Steiner explique le raisonnement anthroposophique concernant la juste place de l’homme dans le processus de transformation et sa conception de l’éducation compte tenue de l’irréductibilité de celui-ci au processus de changement :  

Economic life can only blossom when it develops according to its own strengths and laws as an independent part of the social organism, and when it is not thrown into confusion so that it allows itself to be sucked up by another, politically active sphere of the social organism (…) Because the political system must destroy the economy when it wants to overtake it, and the economic system loses its life force when it attempts to be political. A third sphere of the social organism must be added to these two, and it must develop in complete independence and out of its own life’s possibilities: that of spiritual production, to which the spiritual portion of the other two spheres belongs. It must be transferred from the third sphere, which has its own law-like regulation and administration, but it is not administrated by them and cannot be influenced, other than in the manner that neighboring organisms influence each other in a whole natural organism.” (Steiner 1919, cited in Kugler 1980, p. 183, cited in Ullrich, 31)

“We must develop an art of education that can lead up out of the social chaos into which we have fallen during the last few years and decades. Our chances of overcoming this chaos are very slight. In fact, one is tempted to say that there is no escaping this chaos unless we find a way to bring spirituality into human souls through education, so that human beings may find a way to progress and to further the evolution of civilization out of the spirit itself. We feel confident that this is the right way to proceed, because in our hearts we know that the world is created in spirit and arises from spirit. Therefore, human creation will be fruitful only when it springs from the fountainhead of spirit itself. To achieve such fruitful creation from spirit, however, people must also be educated and taught in the spirit.”
(Steiner, The Roots of Education, Lecture One, Bern, April 13, 1924)

“The spiritual life fused and confused with the state system (…) has been going on for several hundred years and people have become used to it. They talk about “freedom of knowledge” and “freedom of education,” but consider it a matter of course that the political state should have control of this “free” knowledge and “free” education. They neither see nor feel how, in this way, the state is bringing all spiritual life into a dependence on state requirements.” (Steiner, The Threefold Social Orderlien)

Les lacunae du camp étatique

Le débat autour de la transition de gouvernance et la transition éducative aujourd’hui n’est pas seulement autour de la capacité technique continue de l’état-nation, en tant que gouvernance technologique par la valeur (et violence) biologiques/physiques centralisées par la dette publique et corps citoyen, mais autour de sa capacité d’être la structure la plus juste pour accompagner l’évolution anthropologique vers la matière artificielle, sa capacité culturelle-spirituelle d’être à la hauteur de cette tâche d’unification, la propriété privée même étant liée à la division de la pensée dualiste, à la conscience marquée par la division sujet/objet ayant eu pour conséquence le désastre écologique actuel, l’être humain se croyant transcendant sur son monde, imaginant sa nature indépendamment de la nature.

Tôt ou tard dans ce processus de transformation matérialisant dont l’état est l’artefact, il advient un moment où la croissance de l’économie capitaliste stagne et l’utilité rédemptrice (par la productivité et le pillage de certaines personnes) est nécessaire pour satisfaire à la nécessité de l'accumulation continue. On appellera ces moments de déshumanisation génocide. La nouvelle gouvernance entend sortir de ce moment de manière plus égalitaire, en manipulant par force l’anthropologie de tous d’une manière forcée par l'acte qui empêchera toute possibilité d’une existence (et organisation sociale) spirituelle immatérielle qui succéderait à l'inutilité de l'être humain en tant que technologie transformatrice.

Devant cette situation liberticide, simplement défendre les droits des citoyens, ceux ayant pu profiter des avantages de la gouvernance à base de dette publique qui pillait tout le monde ailleurs, ne règle pas la question anthropologique fondamentale de l’absence de reconnaissance par cette gouvernance de la valeur accordée à la substance humaine suppositum dans sa politique de personhood, et l’injustice spirituelle-culturelle de l’imposition d’une définition naturaliste de la personne au jeune soi en formation, afin de permettre au marché capitaliste, dont dépend cette gouvernance pour sa souveraineté, d’accéder librement à et travailler sur ses biens sans lui proposer un choix réel. L’obligation d’utilité du soi au capital, au bien de la croissance économique selon la nécessité de transformation actuelle sur laquelle est fondé le personhood dans cette nouvelle gouvernance mondiale, est dans la continuité de la philosophie de la gouvernance sortante. Afin de permettre la possibilité pour une approche personnaliste au personhood de participer à l'élaboration de l’offre du marché et tenter d'influencer la définition du bien, il est nécessaire d’élargir dans l’éducation la seule valeur d’utilité au changement matérielS’il était permis de réintroduire la valeur sociale (d’enlever l’humain de la valeur d’échange) dans l’éducation (mais aussi de la valeur des êtres sensibles et de la terre), il est possible que les gens choisissent  d’intégrer cette valeur sociale dans l’ensemble de leurs pratiques et transactions dans le marché, ce qui pourrait permettre l’émergence d’une gouvernance alternative ayant une politique de personhood qui reconnaît et respecte la substance de l’être humain (et celle des animaux et de la terre) et ne la valorise pas uniquement en fonction de ses attributs plus ou moins utiles au moment actuel de transformation.

Vouloir lutter pour défendre l’ancienne gouvernance nationale dépend de pouvoir trouver un sens personnel dans les valeurs de ses bénéficiaires et leur histoire, culture, normes, valeurs, croyances (y compris en ce qui concerne les animaux et la terre), dans leur récit qui justifie les règles de cette gouvernance par qui pouvait être validée la moralité du bien. Ce récit national qui se veut universel est genré également en ce que les nouveaux matérialistes néolibéraux posséderont nécessairement, du fait du processus dématérialisant de changement, la technologie sexuelle et reproductive la plus avancée, permettant de remplacer la femme de l’ancienne hétéronormativité nationale. D’une manière alors, on peut estimer que vouloir défendre la gouvernance nationale dépend aussi d’être en paix avec les règles de la reproduction biologique et de complémentarité du genre, d’être en paix avec la valeur actuelle d’utilité de sa propre matière biologique dans ces domaines.

Une certaine gauche maintient qu’une gouvernance à base de dette publique est la seule manière de mener le processus de changement d’une manière juste, et passe à côté de l’opportunité immense ouverte par la transition de gouvernance et de dette pour mettre en place des politiques dans le sens du choix favorisant davantage de liberté éthique et anthropologique. Ce manquement a pour effet de garder légitime le pouvoir de l’état (l'élite masculine nationale) et la colonisation de la conscience selon son récit (genré hétéronormativement) par des mesures d’égalité, notamment en ce qui concerne l’éducation. Ceci est une vue philosophique matérialiste basée sur le salut par la reproduction biologique sans fin de la base citoyenne par les femmes dans la « lutte » matérielle qui culmine dans la révolution matérielle des plus nombreux, et en la croyance que ses règles d’alors (notamment la constitution et le sécularisme national) sont des repères éthiques éternels, universels, et quasi-sacrés. (De même que le salut pour les matérialistes néolibéraux est basé sur une reproduction sans fin de personnes, dans le sens naturaliste du terme, e.g. humanoïdes empêchant toute révolution matérielle.)

Ceux ayant pu profiter de leur utilité à un moment temporel-matériel donné dans le processus de transformation peuvent (l’aspect constructiviste) tendre vers un groupe culturellement et spirituellement endogame et militer par le processus législatif pour défendre leur droit au partage entre les membres du groupe des gains matériels résultant du processus capitaliste de transformation, d’accumulation, et de croissance (la création et manipulation de la valeur dans les échanges du marché).  Ils peuvent vouloir rajouter davantage de matière humaine à leur groupe en défendant des politiques civiles, reproductives, et éducatives, genrées hétéroséxiste et natalistes, basé sur l’utilité de leur propre technologie au processus (matérialisant) du changement. Leur croyance en l’utilitarisme de règle selon leurs règles peut être encouragée par le droit et la culture dont l’école, de manière qu’une telle organisation sociale s’estime plus apte à décider entre les membres du groupe quels attributs de personhood (en leur imago) produisent un plus grand bien pour conduire le changement d’une manière bénéfique pour leur groupe (de déterminer les gagnants (matérialisés) et perdants (dématérialisés) dans ce processus). Une transition de personhood alternative, à l’opposé de ces matérialismes, impliquerait de considérer une personne déontologiquement selon une loi morale véritablement universelle, et non depuis son utilité conséquentialiste capitaliste (la personne valorisée ou non en fonction de son utilité à une finalité telle souhaitée), que ce soit dans le cadre de la nation ou du monde.

Le groupe citoyen en faveur d'une école gérée par l’état et non par les parents et professeurs directement au sein de leurs communautés semble nier la formation du soi à l’école que Fernando nous rappelle est critique à la réussite du projet séculaire national, et ne semble pas se soucier de la violence à utiliser la dette publique centralisée pour créer et inscrire la matière humaine dans le projet alchimique de l’état, où cette matière, pourtant consciente et sensible, n’a de droits qu’à condition de son utilité à la transformation et accumulation matérielles. Cette recherche de bonheur et de sens par la matière en tant que matière, et la négation de toute possibilité d’organisation sociale basée sur d’autres valeurs, est justement ce qui permet au marché capitaliste de tourner. Ce groupe nie également que les personnes puissent ressentir aussi bien une souffrance profonde quand manipulées de cette manière, qu’une libération et émancipation en y participant. Que notre expérience propre de notre humanité (et donc, de la technologie) n'est pas la même. Mais tant que l’utilitarisme est la philosophie conductrice, du plus grand bien pour le plus grand nombre, ceux qui souffrent de ce projet ne pourront pas malheureusement être pris au sérieux dans leur souffrance et dans leurs tentatives d’orienter autrement leur volonté pour vivre en harmonie avec leur conscience et apporter leur contribution à l'élaboration d’une éthique et anthropologie au-delà de l’utilité, au déjà de la biologie, vers une loi morale véritablement universelle.

Beati possidentes : dans les jeux de pouvoir des matérialismes

Combien de gens rejettent le projet changemaker d’entrepreneuriat « social » pour des raisons d'éthique déontologique, et combien pour des raisons politiques (nationalistes) purement conséquentialistes (parce qu’ils ne seront plus ceux qui dictent les règles qui définissent ce qui est pour le bien de tous) ? Le déni du sécularisme national de la conscience « Je » dans sa relation au devoir moral librement consenti, son orientation vers un bien autre que celui du bien élu par les citoyens pour tous, fournira au capital l’économie morale pour l’imposition du bundle naturaliste de personhood, en maintenant le monopole de vérité sur la « neutralité » et l’« égalité de tous ».  

Si les citoyens nationaux dont les vies ne sont déterminées que de manière « douce » agissent d’un lieu éthique déontologique (par devoir moral de défendre la liberté de conscience) ou d’un lieu politique conséquentialiste (par inclination d’être puissant et gagnant), pourra déterminer la vitesse de l'adoption du nouveau sécularisme mondial. Face à la souffrance ressentie par certains dans le processus (dématérialisant) de changement (e.g. vaccins imposés, edtech, ogm, plastiques dans leurs corps et dans la nature…), les citoyens nationaux auront-ils suffisamment d’empathie pour accorder à ces personnes souffrantes de l’offre existante du marché le droit d’être exemptés du projet éthique et anthropologique séculaire, le droit d’entretenir une sphère éducative et biopolitique libre de participer à la nécessité du processus de changement et pouvant de ce fait compliquer le marché de leur demande authentique ? La moralité citoyenne en la matière déterminera la possibilité, dans cette transformation transhumanisante, d’une offre de marché qui permet d’échapper à la sous-nature en permettant au bien ontologique de la personne d’occuper une place dans la politique de personhood (et donc dans la politique éducative et la politique de santé publique), d’être respecté dans un marché qui doit s’intéresser aux biens de la personne d’une manière qui lui est agréable et utile, parce que la personne a de la valeur elle-même (subjectivement), en tant que soi, avant d'en avoir en fonction de ses attributs. Mais il est difficile d’entretenir une position déontologique qui respecte la liberté de la volonté individuelle (la croyance) à choisir son devoir moral (pratique) quand, comme la majorité des matérialistes qu’ils soient nationalistes ou néolibéraux, de gauche ou de droite, on ne croit pas au libre arbitre du tout.

Des arguments universalistes pour l’égalité devant le marché, avec l’école et le soi compris à la lumière de la participation égale dans le marché capitaliste envers quoi tous sont universellement responsables, devient maintenant préjudiciable à la liberté qui est de pouvoir définir le bien ontologique (la croyance) et sa juste relation aux biens (la pratique). Dans l’éthique de l’état-nation, il n’y a aucune défense possible pour cette liberté à part la souffrance, ce qui rend d’autant plus important de donner la voix aux exclus et sous-représentés, afin que leurs expériences ne deviennent pas de simples caricatures pour les nationalistes et néolibéraux et peuvent, en étant visible au marché, permettre au processus de changement de servir le bien de véritablement tout le monde.

Suivant la pensée procéduraliste de Habermas, il n’existe aucune éthique en dehors de celle décidée dans le cadre du processus démocratique. La question est de savoir si nous souhaitons le champ d’intervention éthique de ce processus assez large (à normativité forte), ce qui permet un maximum d’égalité devant le marché, ou assez réduit (à normativité faible), ce qui permet un maximum de liberté devant le marché. En ce qui concerne l’éducation, les matérialistes aussi bien nationalistes que néolibéraux soutiennent une normativité forte car la réussite de leurs marchés dépend de la construction uniforme du soi collectif ayant des besoins conformes et une identité en commun.

Afin que le processus de changement n’avale pas les êtres humains eux-mêmes en tant que matière, surtout vu le changement du régime de propriété où personne n’est épargnée d’en devenir, l’éducation doit être un lieu éthique pour le libre développement du soi, et non un lieu technique imposé pour l’égalité de la personne en tant que technologie devant le marché. L’enfant, et son développement, ne doit pas être inscrit dans le processus (dématérialisant) de changement et d’accumulation si tôt sauf si ses parents le souhaitent, et autant d’avantages que possible doivent être accordés à ceux qui travaillent pour créer des alternatives basées sur des moralités (et modernités) alternatives, pour diversifier l’offre du marché éducatif (e.g. l’école à la maison, les écoles libres et alternatives).

Les nationalistes et néolibéraux n’ont aucun problème avec le matérialisme imposé par une politique éducative qui considère l’élève comme technologie performante, tant que ce soit eux qui dictent le processus (matérialisant ou dématérialisant) de changement dont la politique éducative est imbue. Pour eux, l’éthique des principes (et notamment l’accumulation, la propriété privée) sur laquelle est basée la gouvernance (que ce soit par des règles matérialisantes pour certains, ou par l’acte dématérialisant pour tous) n’est pas vraiment le problème. C’est la hiérarchie masculine à laquelle on est utile, selon cette même loi de l’utilité devant le processus de changement, conçu selon le projet évolutionnaire prévu pour l'espèce.

Beati pauperes spiritu

Les nationalistes, rappelant la situation de la Troisième République, ont un problème avec la spiritualité immatérielle parce que la compétition avec d’autres hiérarchies masculines et la gestion tant matérielle que spirituelle des femmes, qui sont pour l’instant la matière reproductrice. Ils sont très sensibles au fait, sans forcément en être conscients, comme l’explique Fernando, que leur opération de gouvernance dépend du maintien des manières séculaires de savoir, se voir, et voir, et donc du contrôle des institutions, notamment l’école, qui transmettent le conditionnement du soi nécessaire à cela. Prendre les gens au sérieux, comme le cas de Maryam Pougetoux nous montre, est surtout une question de respecter leur soi. Son cas nous montre comment les revendications des nationalistes pour la soi-disant « égalité » peuvent servir de contraindre le soi, et notamment le soi de la femme, au devoir moral de servir le marché capitaliste national, pour la gloire de sa hiérarchie masculine.

Suivant l'invitation de Fernando, je voudrais imaginer ce que peut devenir cette angoisse séculaire nationale. Sachant peut-être inconsciemment que le retour vers l’existence spirituelle immatérielle peut être une réaction basée sur la souffrance de ne pas avoir trouvé de place adéquate (ayant suffisamment de sens pour le soi) dans le marché capitaliste national, il est nécessaire de considérer la possibilité que ce marché, à l’avenir, apportera encore moins de sens qu’il ne fait actuellement, et de moins en moins de sens le temps venant, tellement il ne répondra plus aux besoins de bon nombre de sujets qui ne se sentiront pas à l’aise dans son projet éthique (du bien ontologique soumis au bien de la croissance économique nationale) et anthropologique (concernant l’égalité des biens de la personne devant cet objectif de croissance), mais que les sujets n’auront pas la possibilité d’exprimer leur conscience par la pratique dans le cadre de ce marché national, afin de renégocier les termes anthropologiques et éthiques qui informe son processus (matérialisant) de changement. Ces personnes peuvent très naturellement se tourner vers des formes d'organisation sociale alternatives et collectives, comme font les anthroposophes, et certaines de ces organisations  peuvent être très hiérarchiques et basées sur une loi naturelle relevée dont la vérité (y compris en matière de genre et reproduction) est maintenue par un patriarcat qui rentre en concurrence avec celui de l’état-nation et sa propre nécessité. Si ce patriarcat concurrentiel satisfait davantage aux besoins de sens des sujets que celui de l’état-nation, quelle utilité pour l’ancien patriarcat de l’état-nation, ne pouvant plus contraindre le soi (et notamment le soi des femmes) à ses propres règles, n’étant quelque part plus assez séduisant dans son salut par le marché capitaliste nationale (biologique) pour convaincre à plus d’égalité dans le processus (matérialisant) de transformation ?  Il ne restera que la violence directe envers les personnes qui refusent d’honorer le devoir moral national comme recours pour l'ancien patriarcat. 

Vu le projet transhumaniste qui est l’aboutissement de la pensée naturaliste et du projet étatique même, les nationalistes ont raison d’être angoissés devant la « dérive communautaire » sachant à quel point le projet transhumaniste risque de ne pas plaire à ceux qui ont une autre expérience de leur conscience, éprouvant une subjectivité distincte du processus d’évolution matérielle auquel ils font partie. Les seules actions possibles pour les nationalistes devant cette « dérive » sont i) de décrédibiliser un maximum toute tentative non-naturaliste d’évolution (dont les écoles Waldorf et la vision anthroposophique) et de déshumaniser ses membres ; ii) de garder la mainmise sur la formation du soi à l’école publique, et de contraindre (par l’absence de politiques favorisant le choix) un maximum de personnes à transiter par cet espace, pour empêcher l’évolution de la conscience vers un soi davantage immatériel ; et iii) d’utiliser la loi nationale pour empêcher un maximum les avantages et libertés divers d’être accordés aux tentatives de rassemblent non-naturalistes, qu’elles soient basées sur la souffrance du marché capitaliste (« communautarisme »), ou basées sur  la politique de l’utilité de l’acte au lieu des règles nationales (« privatisation »).

Quoi qu’il en soit, il s’agit encore une fois d’une affaire d’hommes qui veulent contrôler la technologie reproductive (et contraceptive) dans les espaces où les pratiques ne sont pas encore contraintes à l’éthique et anthropologie du marché capitaliste (national ou mondial) de plus en plus déterminé. Naturellement, les néolibéraux dépendent des efforts des nationalistes pour contraindre la liberté du soi, et particulièrement celle des femmes, à la loi normativité forte en mobilisant l’état afin de mener à bien l’intégration intime du processus de changement qui permettra le contrôle de leur matière. Le cas de Maryam Pougetoux nous rappelle à quel point ce processus est toujours en cours et reçoit une opinion publique favorable en France.

Il s’agit d’une bataille pour redéfinir le sens du changement, dicté jusqu'à récemment par les matérialistes nationaux, dont l’élite est composé d’hommes blancs de la culture du pays qui ne laisseront jamais les femmes peu séduites par leur projet matérialisant se libérer de la contrainte d'être utile à la reproduction de la nation, l’épitomé du bundle utile à la transformation nationale, avec pour seule alternative aujourd'hui un changement dirigé par les matérialistes néolibéraux, un capital mondial avec la même philosophie que celle de l’état-nation concernant la nature humaine en tant que technologie (re)productive, désormais appelé changemaker au lieu de citoyen, qui n'était qu'une étape sur le chemin au changemaker, de même que le changemaker n’est qu’une étape avant la finalité du cyborg. 

Le sécularisme nationale essaie de contraindre la pratique dans le marché, notamment dans le marché éducatif, en puisant dans la haine envers la spiritualité immatérielle qui anime les groupes nationalistes afin de limiter les actes d’agency des individus pouvant porter atteint au monopole séculaire sur le soi,[15]comme l’article de Fernando nous le montre. Ces groupes maintiennent que les initiatives basées sur une conception immatérielle du soi et du monde sont inégalitaires ou non-universalistes (n'étant pas « publique » et « gratuit ») et tentent de réécrire la raison d’être du projet citoyen et de l’état comme fin en soi plutôt qu’un moyen (technologique) vers une fin (technologique) plus juste – fin que les gens doivent être libres de choisir en orientant leur volonté dans un marché éthique libre.  Les capitalistes néolibéraux profitent de la haine des groupes nationalistes pour bâtir des connexions avec des hiérarchies religieuses, notamment l’Eglise catholique, dans le projet néolibéral-transhumaniste pourtant incompatible avec l’éthique et anthropologie revendiquée par l’Église (car n’étant pas un projet de salut au-delà de l’histoire (beyond history) mais, puis que naturaliste et matérialiste, à l’intérieur de l’histoire (within history)[16],qui se réalise nécessairement en manipulant l’échange fermée entre matière et énergie en concevant l’être humain comme réductible à cette échange. Les néolibéraux, s’estimant dieu puisqu’ils possèdent la valeur (monétaire) sur laquelle le monde est venu à dépendre, n’ont aucun problème à former des alliances stratégiques avec d’autres hiérarchies masculines comme l’Église, celles-ci n’étant pas une menace véritable pour leur projet, puis qu’aucune concurrence réelle à leur domination n’est possible.

Chaque fois que la valeur d’un espace éducatif est décentralisée, le discours courant des médias et intellectuels français évoque soit une « privatisation », soit du « communautarisme », et n’invite pas à considérer l’innovation éthique proposée par la nouvelle structure (qui n’est passée que par un minimum de règles (e.g. la non-discrimination) de l’état-nation). Les journalistes mettent en valeur soit « les dérives communautaristes » de la souffrance, soit la satisfaction de ceux s'étant émancipés en se rendant pleinement au processus (dématérialisant) de changement. Ce cadrage restreint permet de légitimer la transition de gouvernance vers les néolibéraux d’une manière qui gardent, par l'insécurité des nationalistes et leurs initiatives politiques, la loi nationale in tact comme outil d’intervention normative sur le soi et la création de l’offre éducative dans le sens de la nécessité capitaliste. La manipulation technique (matérialiste) de l’éducation « publique » requise pour garder « la croissance » capitaliste, aussi bien au niveau national que mondial, est la seule pratique pouvant être reconnue par la loi comme légitime pour concevoir le développement humain dans le sens du « progrès ». L’idéalisme est certes acceptable dans le marketing affectif, mais pas comme véritable philosophie éducative.

Le soi-disant « communautarisme », dans le cadre de la transition du matérialisme national au matérialisme mondial, est le nom donné par les nationalistes et médias néolibéraux complices à la croyance que la reproduction et évolution humaines sont mieux encadrées par des règles (normes culturels, genrés, spirituels) anciennement utiles pour la matérialisation de la population de l’état-nation. A son apogée, la femme n’est pas libérée de la responsabilité pour la reproduction comme sera sans doute le cas sous le matérialisme mondial. 

Bien évidemment, la communauté nationale ne pourra jamais être accusée de « communautarisme ». L'obligation du soi à prêter ses biens à égalité devant le marché capitaliste national est maintenue par un discours de peur et/ou de haine contre la soi-disant « dérive communautaire » ou « les communautés », parce que la recherche éthique ne peut, dans la vision chauvine du monde, avoir lieu hors du groupe citoyen et son élite masculine qui en a le monopole, par ses règles quasi-sacrées. Sont caricaturés tous ceux qui sont ouverts à l’idée qu’il peut exister pour le soi un autre récit anthropologique et un autre salut que celui du marché capitaliste national, surveillé par la plus haute technologie de l’homme blanc dans la continuité de la sagesse des « grands hommes ». La souffrance de la personne pour qui ce devoir moral qui ne suffit pas est doublement punie par les hommes surveillant le marché capitaliste national dans leur propre souffrance et insécurité engendrée par la peur de tomber dans l’inutilité et l’impuissance devant la technologie (y compris reproductive) des néolibéraux. Cette invention, l’état, alors crée pour encadrer par des règles le pouvoir des hommes et d’orienter leur volonté envers un devoir matérialisant pour tous dans le cadre de la communauté  nationale, va finalement se payer très cher par certain(e)s qui vont devoir encaisser leur violence. 

 La moralité universelle, d'après une éthique déontologique 

Si les attributs ou données que je peux manifester à l’extérieur ne sont pas ce qui fait de moi une personne, mon expérience intérieure, dans le forum internum, d’être conscient et de pouvoir raisonner, selon une éthique déontologiste kantienne, doit alors être libre de s’orienter envers un devoir moral (un bien) pouvant être universellement appliqué. C’est justement dans  son raisonnement universel (d’agir comment devrait agir toute personne dans ma même situation) que le devoir vers lequel j’oriente ma volonté devient moral, qu’il trouve son fondement éthique (au lieu d’être utile à la réalisation d’un devoir choisi en fonction d’un bien qui me serait personnellement plus agréable ou intéressant qu’un autre[17]).

Kant, cité dans Guyer (36-37), explique la fondation de sa moralité déontologique.  En premier lieu, que :

« il n’y a rien qu’il soit possible de concevoir, où que ce soit dans le monde, ou même en dehors du monde, de bien sans réserve sauf une bonne volonté. » (…) « Les qualités du caractère (…) semblent constituer une partie de la valeur interne de la personne mais n’ont pas de valeur inconditionnelle. Leur valeur intrinsèque suppose toujours une bonne volonté. » (4: 393-4).

Et que le caractère moral de cette volonté dépend du devoir :

« Un acte est une expression de bonne volonté et a de la valeur morale seulement quand il est réalisé à partir du devoir comme motif, et non parce qu’il soit conforme aux exigences morales. » (Kant 4: 398).

Et que ce devoir doit se fonder sur une loi universellement conçue :

« Puisqu’un acte accompli à partir du devoir doit être entièrement indifférent à l’influence de l’inclination (…), il ne reste rien qui pourra déterminer la volonté sauf, objectivement, la loi et, subjectivement, un respect pur pour cette loi. »[18] (Kant 4: 400-1, cité dans Guyer 41)

« Mais de quelle sorte de loi s’agit-il, la représentation de laquelle sans considération de ses effets éventuels, doit déterminer la volonté, pour que celle-ci peut être véritablement bonne sans exception ? Puisque j’ai privé la volonté de toute inclination qu’elle pourrait éprouver en suivant n’importe quelle loi, il ne reste rien d’autre que l’aspect universel des actes conformes à la loi de manière générale, aspect qui seul peut servir la volonté comme principe, e.g. je ne devrais me comporter d’une manière telle sauf si je pouvais aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle. »[19].” (Kant 4: 402, cite dans Guyer 41-42)

Pour résumer, d’un point de vue de la philosophie morale kantienne, on peut conclure que, quel que soit le camp choisi pour articuler son action dans l’éducation, allant des changemaker schools et réseaux nationaux de Teach for All aux écoles alternatives du réseau Waldorf, le sujet agit moralement en y investissant sa volonté quand, en ce faisait, il a l'intention de satisfaire par ses actes à un devoir fondé sur un raisonnement universel, et non en raison du résultat final qu’il souhaite obtenir (Guyer 37, 38) ; que l’acte même doit être réalisé par devoir moral, non seulement être compatibile avec celui-ci (Guyer 42) ; que l’acte ne peut être moral s’il est accompli en visant un objet d’inclination ou d'impulsion (e.g. l’argent ou le pouvoir), mais trouve sa valeur morale dans une loi interne de la volonté non-orientée vers un objet d’inclination, dans une motivation personnelle ayant de la valeur morale car devant respecter la loi de la volonté plutôt que l’objet d’inclination (Guyer 40, 41).[20] Par ailleurs, cette loi de la volonté est morale uniquement quand elle est fondée sur des principes qui pourraient aussi bien être des lois universellesAgir en accord avec le devoir revient à se conduire selon de telles lois quand bien même nos tentations nous interpellent autrement (Guyer 42). 

Suivant Kant, nous pouvons écarter de l’action moral ceux qui agissent contrairement au devoir, ceux qui n'agissent que pour des raisons intéressées dont le désir de satisfaire à un devoir non-fondé dans un raisonnement universel, ceux qui agissent suivant une impulsion ou inclination, ainsi que ceux qui agissent certes sans impulsion ou inclination d’une manière peut être bien en accord avec le devoir moral, mais qui agissent pour la seule raison que leurs actes servent comme moyen vers la réalisation d’une fin pour laquelle ils ont bien, quant à cette fin, une inclination

Il me semble que bon nombre d’entrepreneurs sociaux, sachant qu’ils feront, grâce à leurs « sacrifices » aujourd’hui qui leur oblige de ne pas poursuivre les postes les mieux rémunérés auxquels leurs diplômes de grande école leur donnent facilement accès, partie de la future élite sous la gouvernance mondiale fintech qu’ils contribuent à mettre en place (de même que les fonctionnaires qui aidaient à mettre en place l’ancienne gouvernance avec l’ascension sociale du système de classes résultant qui viendrait en récompense), en proposant une nouvelle offre « alternative » dans le marché capitaliste notamment éducatif ayant des capacités pour la nouvelle gouvernance (e.g. l’edtech) dont le succès (par la disruption de l’offre existante) est nécessaire à la transition (pour réorienter la valeur vers la dette privée) sont dans l’immoralité d’un point de vue déontologique, car un devoir moral ne peut pas être poursuivi sous l’influence d’un intéressement personnel quelconque. 

Mais il me semble également qu’il pourrait exister une possibilité de changemaking qui serait conforme à la moralité kantienne. Chez les changemakers qui croient que les anciennes règles de l’utilitarisme de l'état-nation ne pourront être universelles, constatant l’inertie et l’exclusion globalement engendrées par ces règles, et voyant à quel point toujours garder d’actualité ces mêmes règles ne permet pas d’avancer le plus rapidement possible la croissance économique mondial, que le changemaker considère comme bonne mesure du bien, il est confiant que conduire le changement désormais directement sur la base de cette seule loi de la croissance économique mondiale doit être un principe davantage universel, que la loi de l'utilité par l’acte direct de chacun au processus (dématérialisant) de changement (le maintien de la propriété privée ne jouant pas ici comme inclination) est essentiellement celle qui pourrait être universelle, contrairement à celles de l’ancienne gouvernance nationale, car dépendant de l’approbation du capital national suivant sa nécessité d'accumuler. Même si le changemaker peut avoir un grand respect pour le bien défini par ces anciennes règles, il ressent une obligation, un devoir moral, de désobéir malgré son impulsion personnelle de les maintenir afin de préserver sa propre situation privilégiée (matérialisante) dans le processus de changement.

Ainsi, d’un point de vue déontologique, pourrait-on distinguer entre deux types de changemakers : un premier groupe, immoral, uniquement motivé par les avantages (l’inclination, l'impulsion, le statut, l'argent, le capital social), qui accepte de conduire le changement pour accéder à ces avantages, et un deuxième groupe, moral, agissant non par intéressement (c’est-à-dire, par l’utilité à moi) mais parce qu'il croit sincèrement que mener cette transition est de son devoir moral (l’utilité au processus du changement), peu importe la fin transhumaniste engendré par un « bien de tous » de l’acte directe non-encadré par des règles, avec leurs protections de classe et de frontières. Estimant le bien citoyen, souvent à l’insu de ses bénéficiaires, non-universel, le changemaker de deuxième catégorie agit par raisonnement déontologique pour instaurer ce qui est en réalité un utilitarisme de l’acte qui répond davantage au devoir moral qu’il estime être universel, même s’il est vrai que, en rendant, par son action, tout choix éthique futur, et surtout chez les pauvres et exclus, un peu plus déterminé, il réduit la possibilité future pour un individu de choisir son devoir moral propre en fonction d’une éthique déontologique (la possibilité pour les acteurs futurs de décider ce qui pourrait être une loi universelle selon leur moment temporel-matériel dans le processus de changement), puisque la nature de cet utilitarisme de l’acte ne prévoit aucun espace pour le bien ontologique d'être mis à l’écart de la transformation (notamment en intégrant l'enfance et l'éducation dans le processus de changement, puis que ce sont des espaces où est développé et cultivé le bien ontologique), auquel les biens de chaque personne devront être soumis à égalité.

Une révolution matérielle qui se prétend immatérielle 


Les divers groupes nationalistes contents avec les règles régissant jusque-là le processus de changement dans leur lieu géographique et dont la vie a été établi pour fonctionner selon les critères  dualistes de la propriété privée - citoyen/étranger, croyants/non-croyants, pauvres/riches, homme/femme, civilisés/sauvages, lettrés/illettrés, humains/animaux - et pour qui l’école a été le lieu où l’on devait être formé à cette dualité de pensée sans quoi la société risquait s’effondrer, ne semblent pas pouvoir imaginer que cette dualité même permet très certainement l’émancipation pour eux mais pas pour tout le monde, ce que propose le changemaking en rompant avec les règles, frontières, et classes, en proposant à l’égo de s’unir (et tenter par son utilité de préserver sa matière propre) directement auprès de la nécessité capitaliste de la transformation dématérialisante mondiale.

La stérilité intellectuelle et manque de thought leadership chez les groupes nationalistes pousse les personnes idéalistes en quête d’unité et d’agency par l'action immédiate vers l’ utilitarisme  de l’acte changemaker sans pour autant avoir toujours conscience de sa fondation morale. Ces personnes constatent à quel point culturellement injustes et matériellement inégalitaires les règles de l’ancienne gouvernance (dualiste) établies par les hommes pour orienter leur pouvoir sur la reproduction dans le temps. De plus, les personnes idéalistes peuvent choisir de s’orienter vers le sécularisme mondial parce que celui-ci leur semble se concerner davantage avec la souffrance (à travers un discours qui met en avant l'empathie, l’inégalité sociale, et la destruction écologique). Pour toutes ces raisons les personnes idéalistes peuvent mettre leur foi et volonté dans l’élaboration d’une nouvelle gouvernance qui pratique de manière bien plus intime que l'ancienne une gestion technocratique matérialiste de l’homme par l’IA, dont le bien se trouve toujours dans la seule utilité de l'individu à la croissance de l'économie capitaliste, mais sous laquelle cette fois-ci on sera tous entièrement visibles et tous égaux dans notre responsabilité d'être de plus en plus utile à la transformation. Le capitalisme par sa nature engendre la division par l’utilité des acteurs en tant que technologies devant la transformation, mais du fait de l’absence de structure mitigeant cette fois-ci (rompant avec l’utilitarisme de la règle de l’état, n'en tenant compte des classes et frontières), donne une impression d’unité pouvant paraître idéaliste. 

L’esprit de notre temps, le zeitgeist, se caractérise par l’écologie et la sensibilité à la souffrance, avec un intérêt renouvelé pour la valeur sociale (l’utilité directe entre personnes sans passer par la structure d’écumage capitaliste). Le capital aimerait instrumentaliser cet élan éthique d’unité et d’empathie par le changemaking afin de mettre cet esprit au service de sa nécessité. Le capital intrumentalise l’écologie en poursuivant ses besoins en accumulation du monde afin de pouvoir purifier celui-ci de sa masse humaine de l’époque de l’état matérialisant devenue aujourd’hui inutile à la transformation dématérialisant souhaité par le capital, et de faire faire à cette masse humaine tout le travail de nettoyage de ce monde, et en ce faisant, de la forcer à connecter chaque espace non encore déterminé à la technologie du capital pour contraindre sa matière à la nouvelle gouvernance encore plus aliénante. 

La conscience individuelle attend de s’unir avec d’autres consciences individuelles et avec la nature (la conscience sociale et écologique), et finalement dans ce piège matérialiste se livre à la technologie du capital en espérant remédier aux conséquences et à la souffrance engendrées par les règles du projet national citoyen 

Le capital instrumentalise la sensibilité accrue à la souffrance, notamment envers la souffrance animale et la pauvreté engendrée par le projet national avec son système de classe et de frontières, afin de poursuivre son agenda de personhood d’une manière qui contraint à jamais l’espèce humaine à l’utilité en tant que technologie de transformation et la fait rentrer en compétition avec des machines ayant les mêmes attributs minimums mais qui, force d'être nourries par tant de données, performeront plus efficacement des tâches limitées à’utilité et réaliseront plus de changement, devenant des acteurs de changement réduisant leur compétition à la propriété.

Ce zeitgeist poursuivi sans considération pour l’existence d’une subjectivité distincte de la personne dans une philosophie matérialiste ou panthéiste avec son déterminisme cherche à rendre puissant la personne en augmentant ses biens, sans respect pour un bien ontologique éventuellement élu par sa conscience. La dégradation écologique peut être invoquée pour justifier l’imposition de la nouvelle philosophie utilitariste de l’acte sans règles matérialisantes mettant la personne au gré de la nécessité du capital qui possède la technologie la plus écologique pour gérer ses biens.

Deux gnosticismes, deux changements

Pour le gnosticisme classique, l’homme est bon. Ce sont les lois du monde, notamment le capitalisme, qui sont erronées. Ce n’est pas que l’homme consomme trop ou soit de nature polluant ou cruel ou raciste, mais que les lois actuelles de ce monde, qui contiennent une conscience humaine d’un moment temporel-matériel antérieur dans notre évolution, rend la vie humaine peu durable. Plutôt que de chercher à mécaniser l’homme en appliquant à sa matière et écosystème socio-culturel les lois du marché capitaliste (de la réalité matérielle) afin de le voir évoluer vers un être plus parfait (selon les lois actuelles du monde), le gnosticisme nous encourage à changer les lois du marché (et donc l’organisation scolaire et sociale), aujourd’hui capitalistes, pour correspondre davantage à ce que nous voyons depuis la sagesse de l’esprit, à l’évolution de notre conscience dans ce moment temporel-matériel. De voir depuis l’esprit notre nature véritable et le sens de notre vie ici pour trouver le juste rapport entre la nature, la nature humaine, et le processus de changement. D’humaniser les lois du marché capitaliste en menant ce changement à partir de la réalité de cette nouvelle conscience.

De l’autre côté, pour le néolibéralisme gnostique, le capitalisme est vu comme une loi universelle vraie par laquelle l’homme a consommé toutes les ressources biologiques, et au cours de ce processus, est parvenu à son niveau d’intelligence actuel qui permet le pouvoir sur le monde, ce qui lui permettra par la suite d’élaborer une technologie indépendante des ressources biologiques (leur finitude, leur hasard, leur imprévisibilité et inégalité) afin d’assurer sa survie à l’avenir. La question pour la politique éducative naturaliste est de savoir quelle pédagogie, quels savoirs vont lui permettre de transitionner le plus rapidement possible vers la réalisation de cette existence « transformée » entièrement à base de matière artificielle. C’est ainsi que, dans la pensée naturaliste, la « dématérialisation » n'a pas de connotation négative.

Pour penser cette perspective dématérialisante si différente de celle souhaitée par les autres gnostiques dont les anthroposophes, on reprendra l’exemple du véganisme. Les animaux de rente, comme les humains actuels, sont souffrants et polluants parce qu’ils sont exploités par le marché capitaliste. Leur matière est emmêlée avec la matière, leur nature avec la nature, et ils sont devenus la propriété de la matière humaine, celle-ci étant plus intelligente pour conduire le processus de transformation toujours selon les règles de la seule utilité des animaux moins intelligents à son bien propre. C’est justement cette situation qui engendre la souffrance, pas les lois de la nature (du marché), qui sont parfaites, mais la nature des animaux eux-mêmes tombée en désuétude dans la nature. 

La chose la plus éthique à faire dans ce cas, selon cette pensée, est de cesser de manger les animaux (de les libérer de la lutte pour être utiles) et de les laisser tomber dans l’extinction, processus que l’on peut accélérer en remplaçante leur matière dans notre assiette (la pratique de notre volonté dans le marché) par de la matière transformée par la technologie actuelle, la « viande végétale » ou la viande « in vitro » de substitution, qui ne dépendra pas des conditions et ressources terrestres (e.g. pâtir, avoir de la place, être soigné contre les maladies nées des conditions de vie) pour toujours être créer et être productive.

De même, dans le cas des humains, faisant rentrer la reproduction – les biens reproductifs de la personne – à l’intérieur du marché capitaliste et libérant les humains de leur lutte pour rester utiles à la transformation et donc puissants, ce qui est la véritable source de leur souffrance selon cette pensée, on contribue à leur remplacement (en tant que technologie de transformation) par la matière artificielle davantage visible et prévisible (les transhumains, les posthumains, les humanoïdes) qui ne dépendent pas des conditions terrestres (biologiques) pour créer et être productive. 

Comme le véganisme et le féminisme, le changemaking doit être agréable aux sujets sur les biens desquels il travaille pour transformer, mais s’il veut être juste, il devra respecter qu’il existe une multitude de manières d’être humain (selon notre cognition, notre conscience, notre personnalité) et donc de souffrir, ce qui nous oblige à prendre au sérieux la souffrance et défendre coûte-que-coûte le choix individuel, qui n'est que possible en développant la diversité de l’offre du marché. 

Différentes stratégies face au processus dématérialisant de transformation

Une chose urgente et essentielle pour notre moment est de faire comprendre aux citoyens préférant le sécularisme national que la gouvernance à base de dette publique centralisée n’est pas éthiquement « neutre » ni culturellement universelle, même si l’expérience qu’ils en font l’est sans doute, et de les aider à comprendre l’importance du droit au choix de l’école et du développement de la diversité de l'offre du marché, ainsi que la liberté du choix plus généralement (en matière d’éducation, de santé, de bioéthique, de spiritualité), qui permettra à ceux qui souffrent du processus (dématérialisant) de changement de vivre en accord avec leur éthique et anthropologie personnelles, même si cela nécessite de s’inscrire dans une gouvernance à base de dette privée qu’ils trouveraient plus libre et universelle que celle, nationale.

Les membres des différentes spiritualités immatérielles ne devraient avoir aucun problème à accorder le droit d’être changemaker aux autres, ni de jouir d'une telle liberté de choix en matière de devoir moral. D’un point de vue davantage fidéiste d’une vérité immuable (orientée vers une éthique en dehors du processus démocratique et même au-delà du langage, par une loi naturelle révélée), cette liberté de choix est facilitée par  une compréhension a priori de la nature et de la nature humaine qui correspond à une vérité de ce qui sera in fine de toute façon. Cette manière de penser reconnaît l’existence de la subjectivité individuelle et de la liberté de chacun à choisir ou non de suivre cette loi révélée dans ses actes. Elle implique également l’acceptation totale, dans le cadre du libre arbitre, de ceux qui choisissent le projet changemaker, sans se sentir personnellement menacé par leur choix de participer à un mouvement millénariste séculaire. On ne doit pas être anxieux de ceux qui choisissent de troquer leur libre arbitre contre ce qui est ressenti pour soi comme de la servitude en s’inscrivant dans les mouvements millénaristes séculaires si l’on croit que la nature de ce monisme ne se trouve pas dans la matière, si l’on croit dans une réalité au niveau de la conscience, en hors de et au-delà de notre histoire dans la transformation. D'un point de vue de la plupart des croyants dans une spiritualité immatérielle, encourager le choix individuel de vivre selon la contrainte de sa conscience ou selon celle de la matière fait partie de croire au libre-arbitre et de faire confiance au divine plan pour l’humanité.

Les citoyens qui ne trouvent pas leur bonheur dans le mouvement changemaker peuvent choisir de contester la cause de la crise que traverse l’état-nation, soit comme une conséquence culturelle de l’éthique du bien utilitariste, anthropologiquement vide, de l'état, en tant que projet de vérité matérialisant pour la conscience (c’est la voie gnostique, qui correspond à la solution d’une gouvernance par dette privée décentralisée basée sur la recherche de nouvelles règles pour redéfinir le bien), soit comme une conséquence matérielle engendrée par ses structures d’inégalité (en tant qu'organisation capitaliste de classe/frontières, conformément au point de vue matérialiste que les différences matérielles sont causées uniquement par les différences matérielles). C'est ici que l'on constatera le clivage entre les solutions proposées par les idéalistes et matérialistes, ainsi que la dissimulation du matérialisme (nationale) sous un récit se revendiquant neutre qui vise en réalité à contraindre aux règles matérialisantes d’alors, qui vise la continuation de la gouvernance par dette publique centralisée nationale, au lieu de la nouvelle, privée, de changemaker, centralisée directement sous le capital. 





Les conséquences logiques de ces différentes manières de procéder sont : en ce qui concerne le néolibéralisme gnostique du changemaking, le transhumanisme progressif pour tous (i.e. l'évolution humaine dans l'imago capitaliste, la mort spirituelle pour tout le monde par la subjugation des besoins de sa conscience à la nécessité matérielle, l’humanisme se revendiquant émancipateur (i.e. l'évolution humaine dans l'imago citoyen, la liberté matérielle pour les citoyens actuels et la mort pour tous les autres), ou l'inconnu libertaire du marché éthique libre que souhaitent les gnostiques, qui s’intéresse à voir quelles sont les lois de la nature humaine et de la nature, pouvant comprendre la possibilité des deux finalités ci-avant.

Cette division entre idéalistes et matérialistes se manifeste au niveau des attributs valorisés, des critères/valeurs de sélection et d'évaluation du soi en fonction d'un telos modifié (entrepreneur social ou changemaker) qui détermine qui est digne de participer à la mise en place du nouveau projet de vérité de changemaking et sa politique de personhood.

Le point de vue du matérialisme national

D'un point de vue du matérialisme national, tout critère de sélection décidée autrement que par une délibération collective démocratique des citoyens dans le cadre de règles prédéfinies garantissant le bien de tous à l’intérieur des frontières protectrices de la nation, est essentiellement une imposition d'une forme d’hégémonie. Ce n'est qu'en s'opposant collectivement (si nécessaire par la déshumanisation/décrédibilisation d'offres alternatives présentes dans le marché) à cette imposition par les matérialistes néolibéraux de nouveaux critères allant vers un bien de tous « direct » sans règles que la civilisation nationale trouvera son salut : qu’il existera une égalité de la volonté de chacun devant la nature vraie des choses, que nous ne voyons clairement que quand nous sommes contraints à une égalité de devoir moral décidé par le collectif citoyen et encadré par ses règles.

D'un point de vue idéaliste gnostique, les critères de sélection et les attributs qui valorisent une entité comme une personne, et la possibilité de reconnaître son suppositum, définis librement entre individus partageant un devoir moral en commun (qui ne doit pas justifier son bien dans la contrainte des anciennes règles matérialisantes pour le collectif, mais en proposant son offre librement dans le marché) est absolument nécessaire afin de surmonter la conscience « endormie » produite par le projet de vérité étatique et sa politique du formatage de soi selon le système de classes (et le système éducatif qui maintient celui-ci) qui matérialise la conscience citoyenne pour garder à jour la pensée dualiste sujet/objet et avec elle l’égo. Ce n'est qu'en se rassemblant et redéfinissant de nouveaux critères régissant le personhood d’une manière au-delà de l’utilité envers la nécessité matérielle, que nous parviendrons à une véritable liberté de conscience, à une égalité de volonté : l'égalité pour l'individu de percevoir la nature vraie des choses, et pour la volonté individuelle née de cette perception d'être appliquée à un nouveau devoir moral, afin de redéfinir la gestion et création de la matière même, qui ne dépend d'autre chose que notre conscience.

Le capital aussi nécessite que la volonté des sous- et non-citoyens soit libre de se diriger vers le devoir changemaker, afin d’empêcher au capital de poursuivre la libération de la volonté individuelle par le marché directe de l’acte sans règles, les matérialistes nationaux devront empêcher (par la loi nationale) les idéalistes gnostiques comme les anthroposophes de poursuivre librement leur devoir moral en introduisant leur offre dans un marché basé sur le principe de choix, un marché véritablement libre (freed market).

Les pauvres et exclus sont particulièrement vulnérables devant la vision éducative des états capitalistes et sa fondation anthropologique-technologique naturaliste. Passant à côté de cet enjeu des plus grands pour la liberté culturelle (et donc matérielle, d’un point de vue idéaliste, puis que ce sont dans les espaces culturels où sont écrits les récits qui nous servent de repères envers le monde matériel, y compris nos corps), les groupes nationalistes militent pour garder leur propre utilité, en défendant les anciennes règles matérialisantes, alors que la technologie des néolibéraux consomme sans règles la conscience des pauvres enfants dans les REP et dans les pays en voie de développement, faisant du changemaking le seul choix pour eux.

En présentant la question en termes de leur propre utilité, les groupes matérialistes nationaux n’encouragent pas le grand public à considérer la place accordée à la nature humaine dans la nature par la gouvernance, et la place que représente la technologie dans cette danse, et donc les modernités alternatives autre que l’homme cyborg transhumain du monisme matérialiste. C’est pourtant ici qui se trouve tout engagement en faveur de la liberté humaine, en défendant le droit des individus et groupes d’avoir le droit d’articuler leur propre vision de ce que peut-être l’être humain : quelle substance au-delà de ses attributs, plutôt que de rester disputer au niveau de ses seuls attributs externes, et reléguer la question de la substance – du suppositum, du forum internum– à une simple affaire de vie privée, quand elle demande dans ce moment temporel-matériel d’être vécu et d’informer l’éducation et la médecine, espaces dans lesquels les choix technologiques qui refaçonneront la nature humaine et définiront définitivement son rapport à la nature et sa distinction ou non d’elle. Penser que c’est seulement en disputant les attributs externes utiles que tôt ou tard la question de la substance pourra se régler toute seule est une manière de craindre l’homme au transhumanisme par la concurrence humanoïde, de contraindre son bien ontologique à l’utilité de ses biens soumis au marché capitaliste, que ce soit par les règles matérialisantes du contrat social pour l’obligation citoyenne de redistribution par la dette publique, ou par l’acte dématérialisante dans l’obligation d’être acteur de changement.

Le point de vue du matérialisme néolibéral

D'un point de vue matérialiste néolibéral, toute critère de sélection, toute valeur, aussi bien en matière de personhood que d’éducation, autre que ceux décidés par les nouveaux possédants de la technologie de gouvernance fintech la plus puissante, est essentiellement une hégémonie de la part des bénéficiaires de l’ancienne gouvernance de l’état, les citoyens utilisant les espaces conçus pour l’ancien projet de vérité pour imposer le respect de leurs propres règles intéressées dans l’articulation du bien futur, règles nées de leur volonté propre de ne pas devoir participer directement au processus de changement comme devaient faire ceux qui n’ont pas été bénéficiaires du projet citoyen. C'est seulement en imposant en tant que nouveau groupe possédant de nouveaux critères de valeur par l’acte directe sur tout le monde, que le salut, le bien, sera atteint : l'égalité véritable de tous devant la nature vraie des choses qui ne peut être déterminé que par l’égalité de tous devant l’obligation d’utilité au marché capitaliste pour lequel l'état ainsi que ses citoyens furent créés.

Faire de l’école un lieu propice à l’évolution éthique

La tâche critique pour les idéalistes est de trouver des arguments pour se protéger de ces deux groupes, de rester dans leurs bonnes grâces, et d'œuvrer rapidement pour cultiver leur conscience et vision ensembles afin que celles-ci informent l’éthique du processus de changement matériel en le compliquant d’un devoir moral autre que le bien de la croissance de l'économie capitaliste. Il faut veiller à rester légitime dans l'opinion publique : en tenant un discours qui résonne avec les matérialistes (nouveaux) - arguments basés sur la créativité, l'imagination à l'école, la coopération, et son utilité à l'économie ; la réduction des dépenses publics grâce à des structures autonomes ou associatives financés par la dette privée ; ou simplement le fait de fournir une offre appréciée par le grand public en lui faisant « du bien ».  Pour parler aux matérialistes (anciens), tout argument mettant en valeur ses efforts pour la justice sociale et l'inclusion ; les événements gratuits ouverts au grand public ; l'engagement en matière de défis matériels (e.g. droits des animaux, réduction des déchets, écologie).  Si les groupes idéalistes peuvent soigner leur image auprès de ces deux groupes et travailler rapidement pour construire une offre alternative soutenue dans le marché, ils auront au moins une possibilité de contribuer leur vision éthique et anthropologique à la définition du bien futur, et de fournir un choix véritable pour les souffrants de toutes couleurs, pour qui la lutte matérielle et sa spiritualité correspondante ne fait plus sens. 

En plus de permettre le projet utilitariste de l’acte et non de la règle de continuer d’une manière qui permet aux matérialistes qui le souhaitent de produire les technologies requises qui permettront de satisfaire les idéaux sociaux et anthropologiques en qui croient les idéalistes, il est tout aussi nécessaire de créer des espaces dans le droit pour les épistémologies immatérielles et innovations éthiques des groupes idéalistes, pour que ceux-ci restent un phare humain dans le processus (dématérialisant) de transformation, fournissant par exemple des idées et récits alternatifs quant à ce qui est « developmentally appropriate » selon un bien autre que l’utilité de l’enfant à la transformation, et avec ceci, un telos alternatif au cyborg concernant les biens de la personne et leur utilité possible. Ces groupes pourront fournir des choix de vie alternatifs (par leurs anthropologies, récits, écoles, et pratiques médicales, agricoles, et bioéthiques) à ceux qui se trouvent souffrants du projet utilitariste matérialiste, et permettront de porter à l’évolution technologique les qualités les plus élèvées (telles que l’altruisme, l’empathie intersubjective, et la tolérance) afin que le processus (dématérialisant) de changement ne soit au final qu’encore un moyen vers une plus grande fin (fournissant des biens qui viendront, grâce à ces qualités élevées, perfectionner le bien de notre personne sans pour autant devenir notre personne) et non une fin en soi. L’objectif politique de tout individu désireux de préserver la liberté (et non seulement la liberté telle que définie par la majorité nationale séculaire, qui dépend du maintien des règles de l’état) devrait être d’augmenter le nombre d’écoles indépendantes, de mobiliser les moyens financiers réels pour tous les enfants quelque que soit leur classe/race/culture, afin que leurs parents aient vraiment un choix en la matière (entre matérialisme et idéalisme) et font ce choix dans une transparence morale totale et non selon le sensationnalisme du climat politique (économique) actuel.

L’objectif de tout groupe idéaliste doit être d’agir pour construire une offre solide conforme à leur vision tout en maintenant des relations amicales avec chaque group matérialiste, parce que, logiquement, il est seulement possible d’acheter du temps avant qu’ils deviennent tous deux hostiles : du côté des matérialistes anciens de la nation, leurs règles pour continuer d’être pertinents, dans un monde mondialisé qui ne se reconnaît plus dans la nation, devront tôt ou tard être imposées par force par la loi nationale sous leur contrôle ; et du côté les nouveaux matérialistes de la gouvernance mondiale, une violence plus insinue et indirecte, en appauvrissant tout le monde par l’accumulation accélérée de la valeur centralisée pour que personne n’a d’autre option que d’envoyer ses enfants dans les écoles de la nouvelle gouvernance centralisée dont la technologie (humaine) aura été disrupté par l'edtech et la demande du marché réécrite en conséquence.

Face à la marchandisation de l’éducation selon les besoins des matérialistes néolibéraux, la solution souvent proposée est « une seule école publique pour tous » sans aucune considération que toute école, « publique » ou privée, est un marché, et que la première question doit être de se demander pour qui ce marché existe (pour qui est-il utile ?), quelle est sa philosophie éthique et anthropologique, et sur quel salut se base son récit, vers quel bien prépare-t-il ? Quel contrôle ont ses professeurs et ses intéressés sur les pratiques pédagogiques où la valeur du soi et la valeur sont développées, cultivées, et transmises ?

Prenant l’habitude de poser ces questions, les citoyens pourront dénaturaliser l’école comme espace disciplinaire de gouvernance dans tous les cas quel que soit la source de son financement, et donc un espace critique à la formation de la subjectivité du soi-citoyen sous la démocratie nationale, subjectivité dont l’éthique s’inscrit dans la continuité, cette fois-ci dématérialisante, du changemaker. Les changemaker schools peuvent ainsi être comprises comme des lieux critiques à la formation de la nouvelle subjectivité changemaker post-national, pleinement subsumée et innovante auprès de la nouvelle gouvernance de dette privée auprès de laquelle on doit agir directement. Il devient évident de voir le potentiel qui repose dans le développement des réseaux scolaires internationaux et  indépendantes qui accorde au soi une utilité d’abord immatérielle et peuvent ainsi respecter sa volonté individuelle.

Céder l’école et d’autres espaces anciennement publics à une gestion de dette privée centralisée par les nouveaux matérialistes néolibéraux indiquent que l'état utilitariste les estime compétents pour mieux gérer le processus de changement d’une manière qui crée le mois de souffrance et qui soit plus juste pour tous que toute autre alternative. Mais comment pourrait-on mesurer la validité de cette opération éthique (non basée sur l’avantage historique d’un groupe et son propre bien) si ce n’est pas par le choix des sujets, des intéressés eux-mêmes, en leur proposant un choix réel par une offre élargie du marché ? 

Les citoyens voulant faire barrage aux stratégies de choix peuvent commencer par se poser la question de savoir pourquoi certains sujets peuvent préférer s’inscrire dans le sécularisme mondial plutôt que nationale (de même que certaines femmes dans l’étude de Fernando préférèrent se soumettre au devoir religieux qu’au devoir séculaire national, y trouvant plus d’authenticité pour exprimer leur volonté personnelle). Pourquoi trouveraient-ils plus de liberté ou facilité en se rendant directement utile au marché capitaliste mondiale plutôt qu’au marché capitaliste national ? Pourquoi la subjectivité changemaker leur conviendrait-elle mieux que celle, citoyenne, de la règle, et quel régime de gouvernance de la propriété, si ce n’est pas le changemaking, pourra permettre une plus grande liberté subjective en allant vers une reconnaissance éventuelle du suppositum ? Vers quel système de gouvernance la structure nationale capitaliste actuelle pourra-t-elle être transitionnée d’une manière qui empêche le moins l’évolution de la conscience (le progrès éthique) compte tenu de la nécessité d’innovation matérielle ?

L’éducation concernant l’évaluation normative de nos tentatives culturelles à gérer les questions spirituelles, notamment la relation entre la nature humaine et la nature, la relation entre de notre bien ontologique et nos biens, et le droit du marché capitaliste à accéder à et travailler sur ces biens, une étape importante dans la quête de l’anthropologue qui cherche à comprendre à quoi pourrait ressembler l’évolution spirituelle dans l’éducation et d’encourager le contexte politico-culturel propice à cette évolution libre est d’orienter le débat du cadrage « religieux » actuel (dichotomie croyants/non-croyants) et du cadrage de la gouvernance (dichotomie publique/privée) vers la liberté de la subjectivité individuelle quel que soit sa spiritualité et forme institutionnelle (loyauté aux institutions de l’état, de l’église, des multinationales, etc). On pourra ensuite étudier le travail éthique de groupe qui s’accomplit parmi ces différentes visions pour la modernité et récits de l'histoire, et défendre la liberté des sujets à appliquer leur volonté individuelle vers une vaste offre de visions différentes pour le changement et le bien, qu’elles soient matérielles ou spirituelles, financées par la dette publique ou privée.

Les changemaker schools aussi bien que les écoles publiques nationales sont des tentatives culturelles et spirituelles de gérer la question matérielle toujours irrésolue, selon deux utilitarismes opposés, car le cadre différent qu’ils posent pour la définition du bien, national (de la règle) vs mondial (de l’acte). 

Le choix de l’école pour tout le monde devient une manière critique d’alléger la souffrance jusqu’à ce que celle-ci se trouve résolue un jour lointain, dans un savant mariage encore imprécis entre l’évolution éthique et l’innovation technologie. Le travail ethnographique doit être mené parmi les groupes suivants : 1) les changemakers, les entrepreneurs sociaux, teacherpreneurs, et les parents préférant confier leurs enfants à ces nouveaux hussards ; 2) les anciens matérialistes de l'état-nation ; 3) les groupes minoritaires, gnostiques et autres. Comment chacun de ces groupes se comprend en relation aux autres ? Comment se comprend-il en relation à la matière biologique et la justice dans sa transformation ? En relation au bien ? Comment chacun de ces groupes conçoit-il le professeur idéal comme imago de son modèle téléologique de personhood (existe-t-il une place pour le « Je » personnaliste, pour le suppositum) ? Quels systèmes d’évaluation et de dotation de valeur sont employés dans ses écoles (par exemple, les manières d’évaluer le progrès de l'élève en fonction du bien, les systèmes de données pour distribuer la valeur, les initiatives éthiques portant sur la technologie même) ? Quelle place pour la valeur sociale dans l’échange nature humain/nature ? Existe-t-il des cas où la valeur et la création de valeur n’est pas « universaliste » pour un groupe (dans le sens de passer d’abord par le collectif citoyen), mais que le raisonnement des valeurs et pratiques sont bien universelles, dans le sens déontologique.[22]

Les arguments dans l’éducation devraient mettre en avant l’impératif de la tolérance envers toutes les différentes approches, et les anthropologues peuvent contribuer à faire avancer cette tolérance en aidant le public à dénaturaliser l’offre scolaire existante comme « neutre », avec l'objectif de rendre discursivement plus difficile aux matérialistes anciens comme nouveaux d’éviter d’appliquer leur propre normativité (qu’ils considèrent comme « neutre ») sur d’autres qui partent de la nécessité de l’évolution de la conscience, où est puisé l'agency selon l'idéalisme, au lieu de la nécessité d’être utile à la transformation matérielle (dé)matérialisante, d'où est puisé le pouvoir selon le matérialisme.

Tout le monde est en réalité croyant[23] : il n’y a que des histoires sur la nature des choses et leurs logiques correspondantes, comme la juste relation entre la nature humaine et la nature. De cette relation née une anthropologie philosophique qui comprend une normativité qui informe la pratique éducative (y compris quand celle-ci se proclame « évidence-based » ou « scientifique », la science étant un outil qui peut s’appliquer selon une idéologie aussi bien naturaliste que personnaliste qui informe notamment les normes de genre et de reproduction dans le processus de changement. Ces différentes perspectives, évolutionnaires ou essentialistes, concernant la mission matérielle et immatérielle de l’homme et la source même de sa souffrance sont, pour l’instant, toutes aussi vraies les unes les autres.

D’un côté, les croyants dans le projet naturaliste qui maintient que l’évolution éthique ne peut se conduire qu’en répondant aux dispositions affectives du collectif (le plus grand bonheur, le moins de souffrance) et qu’il n’existe aucune éthique ou anthropologie indépendamment de ce marché affectif dont les frontières, ingroups et outgroups, changent selon la nature nationale ou mondiale. Le bien ontologique de l’homme est synonyme dans ce projet avec ses biens, et les décideurs politiques savent mieux décider quelle dose de dématérialisation (technologie/matière artificielle) est le plus agréable pour les biens de tous dans le moment temporel-matériel donné du processus de changement, dont la vitesse est déterminée par le choix des masses dans le cadre des règles préétablies du marché capitaliste national et sa démocratie associée, ou du marché capitaliste mondiale. Le bien de tous est en flux constant en fonction des conditions matérielles de l’existence. La condition post-moderne pour certains individus est une crise existentielle profonde par laquelle ils prennent conscience qu’ils ne sont pas libres mais de simples agents idéologiques, performant des rôles (y compris genrés), et faisant des choix (y compris reproductifs), dans le cadre d’une philosophie utilitariste imposée.

De l’autre côté, les croyants dans une loi naturelle révélée, ou directement accessible par l’esprit dans le cas des gnostiques, où l’évolution éthique est mieux conduite en respectant les bases anthropologiques et morales préconisées par cette loi, ou cet esprit, et le droit de chacun d’être libre d’aligner ses actions en accord avec sa volonté, son expérience de lui-même par laquelle il est venu à connaître la vérité de sa nature au delà de l'idéologie du moment temporel-matériel dans lequel il est née, à faire valoir sa substance dans une compréhension personnaliste du personhood. Où il n’existe aucune possibilité d’une anthropologie ou éthique pouvant se baser sur l’utilité de ses attributs au bien des masses.

Évidemment, le côté de la croyance duquel on se retrouve déterminera la bonne relation de la technologie à l’être humain, incluant la possibilité que ce dernier ne soit même pas distinct de la première, qu’ils existent en fait sur un continuum, différents points sur un long chemin alchimique du changement. Ces croyances informent comment la technologie peut être intégrée dans la vie d’une manière « developmentally appropriate » pour l’âge de l’enfant, pour laquelle il n’existe, encore une fois, aucune repère « neutre ».[24]

Une convergence d’intérêts entre changemakers et idéalistes, est-ce possible ?

Mais quelle liberté dans cette nouvelle contrainte peut être exploitée par les idéalistes, et quelle possibilité pour une convergence d’intérêts entre changemakers et idéalistes ? 

Le sécularisme mondial risque de devenir éthiquement légitime malgré tout le potentiel de notre époque aidé par la croyance que « There is no alternative » ni à l’état-nation, ni à l’état-monde de la nouvelle gouvernance. Il n’est pas difficile de voir aujourd’hui que nous avons à notre disposition un choix large d’outils porteurs d’agency grâce à la technologie et que la valeur centralisée et l’identité du soi centralisée sous l’état ou le capital commence à sembler absurde pour bon nombre de gens : notamment l’idée qu’il n’est possible d’organiser la société autrement qu’en se basant sur une philosophie économique qui ne pourra marcher qu’en continuant d’imposer une philosophie naturaliste sur l’être humain afin de maintenir la propriété privée.

Les défenseurs de l’état nient les droits des groupes de prendre au sérieux des valeurs autre que celle de l'utilité à la matérialisation nationale (d’orienter leur volonté envers un devoir moral autre) afin de maintenir le pouvoir de l’état ; pendant ce temps, les néolibéraux profitent du mécontentement éthique croissant (y compris des groupes « religieux ») face à cet utilitarisme « de la règle » imposée (de matérialisation nationale) afin d’orienter le mécontentement populaire vers leur propre utilitarisme « de l’acte », dont l'utilité est définie par le plus grand bonheur et le moins de souffrance de tous à égalité directe devant le marche capitaliste mondial.

Le refus de la part de ces deux groupes utilitaristes de rouvrir le débat sur l'offre du marché éducatif à fournir un choix réel où le bien ontologique de l’homme n'est pas basé uniquement sur l’utilité de ses biens à la transformation (dé)matérialisante à l’exclusion de toute autre valeur est nécessaire à la continuation du bien utilitariste lui-même (et la spiritualité matérielle correspondante) est une tentative d’empêcher que se réalise par le marché libre une vision moniste idéaliste du monde.

Le travail des défenseurs de l’état est important pour les néolibéraux en maintenant la puissance de la loi nationale en tant qu’outil d’intervention normative qui leur permettra de diriger la volonté du mécontentement éthique toujours vers l’obligation de l’utilité au marché capitaliste sous leur contrôle, seule valeur qui peut être neutre pour eux. Les médias capitalistes, aussi bien à droite qu’à gauche, s’occupent de peindre  les systèmes de valeurs alternatifs comme régressifs, inégalitaires, antiféministes, homophobes, de manière générale « un peu à l’ouest » et égoïstes, afin de suggérer que des alternatifs de gouvernance basés sur des valeurs autre que l’utilité à la transformation (dé)matérialisante sont une menace à la liberté dont jouissent ceux dans les bonnes grâces historiques de l’ utilitarisme « de la règle », dans le sécularisme national fondé sur l’orientation de la volonté individuelle vers les actes débouchant sur le bien de tous les citoyens.

Le dialogue entre les groupes idéalistes et les défenseurs de l’état est dans l’impasse parce que les défenseurs de l’état ne peuvent être convaincus que, laissés à articuler leur propre devoir moral (sans l’intervention normative forte de l’état), que tous les groupes soient capables de raison, alors que d’un point de vue de l’éthique kantienne, tout groupe et toute personne est capable de la raison, qui débouche dans tous les cas sur des lois morales universelles.[25]

De la même manière, les idéalistes, mesurant la catastrophe éthique et anthropologique de l’état-nation, ne peuvent être convaincus que voulant continuer l’utilité comme seule valeur légitime d’organisation sera suffisante pour créer une offre de marché juste, permettant l’évolution éthique et l’application de la volonté personnelle croissante dans la pratique.[26]

Essentiellement l’impasse est une différence de croyance entre l’utilité sous l’état-nation et les règles matérialisantes à l’intérieur de ses frontières, ou l’utilité sous le capital plus directement par l’acte ne connaissant plus aucune frontière, le néolibéralisme. Ce dernier, si manipulé de manière stratégique, offre certainement un meilleur potentiel de changement dans lequel les groupes idéalistes bien organisés pourront tenter d’apporter au marché leur offre d'une manière plus respectée, pour la simple raison que les néolibéraux satisferont leurs besoins en accumulation plus facilement que la nation et ses citoyens, et tant que cette nécessité des nouveaux possédants est assouvie, les initiatives idéalistes seront libres de se développer, surtout si celles-ci sont financées par la dette privée et appréciées par les sujets nationaux dans le cadre du marché libre.

Pour les nationalistes en revanche, plus l’accumulation deviendra difficile par les règles matérialisantes restreintes aux frontières nationales, moins de liberté pourra être accordée aux groupes ne répondant pas à l’imago citoyen, aux groupes s’organisant selon des valeurs autre que l’utilité au marché capitaliste national qui permet la redistribution citoyenne par la dette publique et le  financement des institutions. Si un groupe n’est pas d’abord marié à la nation dans sa volonté, il pourra être vu comme déméritant d’un attribut important dans le bundle du personhood et ses membres ciblés pour déshumanisation, un processus douloureux dont le début nous pouvons déjà cerner.

Si, d’une perspective kantienne, nous considérons toute personne comme capable de raison et d'exercer sa volonté individuelle selon son devoir moral sans la peur que cette volonté ou ce devoir ne soit utile à touspuisqu’il est nécessairement universel quand fait à partir de la raison, on ne doit craindre la liberté de cette personne de choisir comment appliquer sa volonté. Au contraire, on peut considérer que, en avançant ainsi dans un marché véritablement libre, ce qu'est vraiment le bien de tous pourra être sans cesse rendu visible. Mais si, au contraire, d’une perspective conséquentialiste, on soupçonne son devoir moral de ne pas être aussi bénéfique à tous que ne le serait la contrainte du devoir de l’utilité à tous dans le cadre des règles actuelles par lesquelles est jugé le bien, nous sommes obligés par la loi de la subjuguer (sa volonté, ses valeurs) d’abord à notre propre utilité (i.e. le projet citoyen dans le cadre de l’état capitaliste) qui, puis que dépendant de l’écumage capitaliste pour la redistribution, et l’accumulation capitaliste dépendant de (productivité (technologique) x pillage (matériel)), culmine dans le transhumanisme. Cette logique conséquentialiste est la source, je soupçonne, de beaucoup souffrance aujourd’hui, notamment dans l’éducation et l’enfance, car tentant de soumettre la question spirituelle aux exigences de la question matérielle, au lieu de soumettre la question matérielle à la question spirituelle et de faire confiance aux individus en matière de leurs tentatives de répondre à cette question. Les anthroposophes disent souvent que leur mission est « d’apporter l’esprit à la vie », ce qui signifie de construire une offre dans le marché qui reconnaît et respecte le bien ontologique (tel que librement défini par le soi de l’individu, éduqué et formé dans la liberté afin de savoir ce qu’il en est de lui) et qui peut renseigner ses choix éthiques concernant ses biens, qui pour les anthroposophes peuvent très bien être augmentés par la technologie à l’âge d’adulte si l’individu le trouve nécessaire pour améliorer son bien ontologique.

Le transhumanisme est une tentative de dépasser le langage, l'entrepreneuriat social en est à son tour pour dépasser la structure de gouvernance étatique et ses règles à base de classes et frontières, de transitionner la dette publique nationale vers la dette privée mondiale. L'enjeu éthique dans ces changements est la liberté de la base normative (la ou les valeurs, le et les biens) sur laquelle le processus de changement se poursuit. Concernant la relation entre l’autonomie personnelle et le devoir moral évoqué par Fernando, le changemaking pourra fournir le contexte qui permettra enfin à la citoyenneté d’évoluer plus librement qu’elle ne peut actuellement, et vers un bien restant à définir par l'ensemble des personnes conscientes. L’évolution éthique pourra plus librement se poursuivre vers la définition de nouvelles règles pour encadrer le bien, mais seulement si l’école, où la valeur aussi bien subjective (du soi), sociale (du groupe), qu'objective (du monde) est apprise et transmise par chaque pratique, est transitionnée vers un marché offrant un maximum de diversité de choix éthiques et anthropologiques.

Une distribution vers le haut de la richesse comme nous en témoignons avec la transition vers la dette privée centralisée que nous appelons néolibéralisme peut seulement être compatible avec le progrès éthique si cet espace de formation du soi est libre : si les gens sont libres de conter leurs propres vérités et récits à propos d'eux-mêmes et du monde, à propos de la nature humaine et la nature, et, dans leur souffrance, la juste relation entre le bien ontologique et les biens de leur personne. De définir comment ils souhaitent que le marché répond à cette juste relation.

Nous pouvons considérer l'état-nation, structure de gouvernance basée sur la dette publique centralisée, comme une première étape dans cette distribution de richesse vers le haut, par la centralisation de la valeur qu'il a imposé, rendue possible par la vérité et récit qu'il a imposés à l'école, où ses citoyens ont pu être formés au projet matérialisant et, pour beaucoup, en jouir. Le changemaking est la suite (dématérialisante) dans ce même processus de transformation, compte tenu de notre moment temporel-matériel, marqué par des ressources terrestres finies et les capacités technologiques qui dépasseront bientôt celles de l'être humain dans son utilité à la transformation. Le bien de la croissance économique toujours par la valeur et culture centralisées culminant dans le transhumanisme, et la gestion intime de la terre et de l’humain par la technologie du capital, est la solution proposé par ce dernier pour faire souffrir le moins, de toutes les alternatives possibles, dans une éthique utilitariste pour le bien de tout le monde.

Ce qui est bien avec la gouvernance changemaker, c'est qu'il enlève le privilège citoyen et son système de classes et de frontières. Ce qui est fort dommage d’un point de vue du libre-arbitre, c'est qu'en ce faisant, il mécanise les sous et non-citoyens, en bas du système de classes et enfermés dans d’autres frontières, les subjuguant à la loi de l'utilité directe à la transformation matérielle devenu dématérialisante. Les sous- et non-citoyens qui existaient parce que les citoyens existaient, dans  la grande chaîne d'existence capitaliste. Ces populations sont désormais ciblées pour mécanisation, et en priorité leurs enfants, et de manière incrémentale, le temps venant, tout le monde existant au-dessus d’eux, y compris les citoyens, avec le transfert de la distribution de la valeur centralisée de la gouvernance publique à privée, avec l’accélération du changement toujours selon la seule valeur de l’utilité humaine au projet d’écumage dans une dystopie de déterminisme dur sous une nouvelle gouvernance blockchain. 

Ce qui est bien avec le changemaking, c’est qu’en s’attaquant au privilège citoyen, il permet de se débarrasser des hommes chauvins qui défendaient des règles institutionnelles dont une certaine conception de l’éducation matérialiste-hiérarchique afin de maintenir leur propre matérialisation (et leur contrôle sur la reproduction par le récit genré) dans le marché national capitaliste, au détriment de permettre à ceux qui souhaitaient une possibilité de proposer leur offre éthique et anthropologique alternative au marché, à introduire leurs pratiques pédagogiques fondées sur une autre conception de la valeur du soi et de la valeur sociale. Mais aussi au détriment de tous ceux qui, panthéistes ou matérialistes réductionnistes, n’ayant pas l’expérience d’une subjectivité distincte d'eux-mêmes et souhaitant prêter leurs biens directement à la transformation matérielle qui est, pour eux, la seule nature vraie des choses.

Pour penser le potentiel éthique du projet changemaker dans le cadre du processus de changement, on peut utiliser comme exemples le véganisme et la contraception. Il est évident qu'une éthique déontologique face à une souffrance éprouvée par un groupe du fait que l'offre du marché ne soit pas démocratisée pour tenir compte de la demande réelle vu l'évolution de la conscience, telle que la libération des animaux ou la libération de la femme face à un projet de gouvernance  utilitariste à spiritualité matérialiste se justifiant par un avantage historique, avec des règles inégalitaires en fonction de l’utilité de ses sujets au processus (matérialisant) de transformation compte tenu de la capacité technologique du moment temporel-matériel, peut, étrangement, converger avec une éthique conséquentialiste basée sur un bien matériel (dans ces exemples, de faire rentrer entièrement dans le domaine du marché capitaliste (de transformer) une pratique matérielle (biologique) consommant beaucoup de ressources, comme l’élevage des animaux pour leur approvisionnement en nutrition des êtres humains pour que ces derniers puissent survivre et se reproduire, ou comme la grossesse (biologique) de la femme en tant que technologie requise par l'espèce de survivre. Dans le cas du marché alimentaire proposant à succès une offre végane, le résultat de cette disruption engendrée par la démocratisation de l'offre du marché pour répondre à la demande réelle, mène nécessairement, à terme, à l'extinction des animaux de rente (devenus inutiles devant leurs substituts 'artificiels'/transformés bien plus prévisibles et moins consommateurs de ressources), et dans le cas du marché de la reproduction disrupté avec l’offre de la contraception, de l’avortement, et de la PMA/GPA, à l'extinction, à termes, de la reproduction biologique des êtres humains devenus inutiles dans leur inefficacité devant cette offre ‘transformée,’ qui est mieux maîtrisée, prévisible, et même agréable que le hasard biologique.

Ces deux bels exemples de transformation marqués par une convergence d’intérêts entre l'éthique et la nécessité montrent que l'éthique matérialiste conséquentialiste utilitariste (e.g. la nécessité du capital et sa gouvernance), et l’éthique idéaliste déontologique (e.g. la nécessité de prendre au sérieux le soi et sa volonté, et de permettre à celle-ci de choisir son propre devoir moral), peuvent permettre de réduire énormément la souffrance de tous les êtres sensibles (e.g. l’animal non-réduit à sa viande, la personne non-réduite à son sexe biologique et libre de choisir son genre), tout en contribuant à aider à avancer le processus de changement alchimique dans le sens de l'innovation technologique (e.g. fausses viandes in vitro, techniques de fertilité avancées) pouvant servir l'humanité dans son expansion cosmique future où les conditions matérielles ne seront pas les mêmes. Dans cette même logique, la nouvelle gouvernance du changemaking, matérialiste-conséquentialiste-utilitariste tout comme l'ancienne, pourra, s'il trouve une convergence d'intérêts avec ceux du côté idéaliste/déontologique grâce à la démocratisation de l'offre du marché, permettre de dépasser les règles matérialisantes pour les seuls citoyens, règles devenues inutiles éthiquement pour orienter le changement dans notre moment temporel-matériel, d'une manière qui réduit un maximum la souffrance de tous les êtres sensibles (dans l’esprit de l’impartial beneficence) en justement prenant au sérieux la souffrance du soi, le besoin de sens, et permettant à la volonté qui en résulte d’agir librement envers un devoir moral véritablement universel. Je pense que c'est en allant vers cette possibilité que nous allons résoudre l'aporia liberté(droits négatifs)/nécessité(égalité) ; que c’est en profitant de ce moment de potentiel qu'est la transition de gouvernance par le changemaking pour innover déontologiquement, pas en fonction d'une fin souhaitée (notre survie/leur profit) par un groupe historiquement avantagé, mais en conformant chacun de nos actes à notre propre éthique et anthropologie souhaitée - dont la source est nécessairement spirituelle et détermine notre degré de matérialisme/idéalisme - et en proposant une offre solide au marché en se retrouvant avec d'autres qui partagent cette vision éthique et anthropologique. Mais si nous manquons de cultiver cette liberté dans un lieu comme l’école, lieu de vérité où est formée (et valorisée) la conscience et le soi, il y a peu de chances qu’une telle convergence d'intérêts arrive. Cela reviendrait à quelque chose comme, pour reprendre les exemples du véganisme et du féminisme, tuer tous les animaux de rente et toutes les femmes immédiatement pour leur épargner de leur souffrance, sans que puisse être prise au sérieux par le marché cette souffrance dans la négociation par une offre démocratisée des biens de la personne et de son bien ontologique, dans le cadre du processus de changement technologique qui est, je pense, dans le sens de notre projet éthique évolutionnaire universel.

Holub nous rappelle qu’il y a, dans la philosophie personnaliste, toujours un rapport irrésolu entre le bien ontologique et les biens de la personne, qu’il n’existe pas encore d’outils parfaits pour travailler sur ses biens sans être certain de ne pas porter atteinte à son bien (Holub 179) : 

“Enhancing the person as she is understood from the naturalist position will concern changing her personal characteristics. (…) It consists in looking for the natural and empirical factors that condition her functioning and then a corresponding attempt to upgrade them. (…) To enhance a person is to increase the quality of her expressions in every respect. Thurs, we cannot confine these expressions to the realm of the physical or generally the material. They are multidimensional, which means that they cannot be fully identified with purely psychological processesRather, the latter should be considered as vessels, though what they contain– in many aspects – transcends the realm of the material and empiricalThus, such traits as self-awareness and sense of time cannot be investigated with only empirical tools. They include reference to abstract realities, and in order to grasp them, we need methods different from those offered by naturalism. (…) This brings about a serious problem: we do not know how to enhance this non-empirical content with empirical tools; it clearly goes beyond a simple issue of measurement and thus is not an easy subject of manipulation (…) unless we subscribe to the view that they are fully products of material reality(…). Enhancing the person as understood (from a personalist perspective) is rather difficult. When we take into account solely those personal characteristics, we can argue at most for enhancing some of her aspects. This is because these characteristics are not treated in the personalist position as a person’s constituent parts but as modes of her expressions; they are given on the level of the personal subject. A strictly personal way of existence cannot be a subject of empirical improvements. Changing some aspects of the personal being does not amount to changing her fundamental existence; thus, we cannot modify suppositumitself. (…) Only few interventions in the realm of improvement and enhancement will be judged morally praiseworthy. (…) This is the result of the assumed concept of the person. (…) The person is a reality who goes well beyond the realm of the empirical and natural, and so employing the tools of the latter cannot bring about a radical change in the former.  (…) Such a radical modification has a strictly ethical barrier as well. With personalism of any variety, the person is always considered as an end in itself and as such should never be treated as a means to an end. (…) Recognizing and respecting the person-end-in-itself presupposes that he precedes all desires and intentions associated with him, and in fact the former generates the latter, not the other way round. (…) From within the personalist position we can easily justify negative interventions. The tend to remove those impediments which prevent the development of a person’s potential (…) freedom from disease and other maladies.(…) Pure enhancement, from the personalist perspective, brings with it serious moral controversies. For example, if such enhancement leads to a new state of existence, it means that the present state is unsatisfactory and even undesirable. The essential good of the person is then considered as something that must be bettered. Because we do not know now how to transform our entire ontological condition, we change what is within the range of our present abilities. Thus, instead of upgrading the fundamental value of our existence (the essential good of the person), we try to modify particular goods. But (…) we can modify only some of them (…) because we do not possess perfect tools. If, however, we were able to modify all relevant goods for the person, would the later substantially influence the fundamental good of personal existence?” (175-179)

Pour mieux comprendre ce rapport entre le bien ontologique de la personne et ses biens, nous pouvons imaginer l’existence d’une offre matérialiste-naturaliste, tant que celle-ci reste un choix parmi d’autres choix proposés à la population entière et non imposé à seuls les non- et sous-citoyens, comme ayant son utilité propre dans le projet éthique d’évolution. Entre la philosophie personnaliste qui est plutôt essentialiste concernant la personne matérielle et ses biens, et la philosophie naturaliste des néolibéraux et nationalistes qui est plutôt essentialiste concernant la personne immatérielle (l’esprit) et son bien ontologique, mais évolutionnaire concernant la personne matérielle, dont les biens égale le bien (il n'existant aucune distinction au niveau du suppositum entre l'homme et la machine, uniquement les attributs pour l'instant différents), quelle structure de gouvernance et quelle école pourrait accorder la place nécessaire à la continuation de cette négociation éthique anthropologique dans le processus de changement ? Quelles règles, si pas celles de la nation ni celles du marché capitaliste directe, permettraient d’honorer la possibilité  de potentiel évolutionnaire concernant et la personne matérielle et l’esprit afin de trouver ces outils parfaits ?

Avec la fin de l’utilitarisme de la règle de l’état-nation, la question devient, comment faire de la nouvelle nécessité de l’utilitarisme de l’acte un moyen pour notre évolution, non seulement technique mais aussi éthique et anthropologique, sans devenir une fin en soi (comme l’état-nation est parvenu à faire) ? La réponse – une politique de choix et une politique de la souffrance dans tous les secteurs du marché, et notamment celui de l'éducation – qui permet, sans toutefois obliger à, le respect d’une conception personnaliste du soi où, pour emprunter les mots de Holub, « la personne est toujours considérée comme une fin-en-soi et de ce fait ne devrait jamais être traité comme un moyen à une fin. (…) Reconnaître et respecter la personne fin-en-soi suppose qu’elle précède tous les désirs et intentions que l’on lui associe, et en fait, le premier engendre le dernier, pas l’inverse. » 

Mais face à ce choix dont l’utilité n’est pas encore bien comprise en France, les groupes nationalistes, attachés de manière spirituelle à l’état-nation, font de l'état une fin en soi au lieu d’un moyen de négociation pour un marché toujours plus libre et dynamisé dans son offre par la demande réelle des personnes. Avec la valeur de l'état-nation de moins en moins redistribuée, c’est justement ce choix accru par le marché, l'inclusion des alternatives souvent nées de la souffrance engendrée par le processus matérialisant ou dématérialisant de changement, qui est épinglé comme source du « déclin national », et leurs membres privés de leur individualité, réduits à la caricature, en attendant la prochaine étape qui est la déshumanisation.

En troquant l’état-nation pour le marché libre mondial grâce au changemaking, l’humanité pourrait se passer de la masculinité hétéronormative ainsi que toutes les dominations dualistes (riches/pauvres, dominants/opprimés, nord/sud), mais serait-ce au prix de sa survie même ? S’il serait sans doute plus égalitaire de former le soi en termes des besoins du marché capitaliste mondial plutôt qu’en termes du marché capitaliste national, le problème éthique et anthropologique d’une structure de gouvernance qui respecterait le bien ontologique des personnes dans cette nécessité de transformer ses biens doit encore être pris en charge par une offre élargie, et il ne reste que peu de temps pour le développer.

La justice et l’impératif de redéfinir le bien de tous

Si la justice est procédurale et se trouve dans la possibilité de participer à l’articulation de ce qu’est le bien, la polémique autour du voile et son interdiction à l’école montre que les espaces anciennement matérialisants de la gouvernance sortante ne seront pas des lieux où les valeurs et attributs de la personne pourront être revus en fonction de son bien, d’où la nécessité pour ceux mécontents de l’inertie actuelle d’accueillir la possibilité de choix dans le marché, permis brièvement par la transition de gouvernance et le changemaking, pour mieux construire des lieux alternatifs proposant ce qu’ils estiment être une offre plus juste, qui permet de considérer l’éducation dans une éthique déontologique et les enfants comme des consciences singulières, âmes qui se développent et apprennent à faire confiance dans le monde matériel afin d’y exercer de leurs talents et capacités uniques, développés librement sans contrainte d'utilité (de)matérialisante. La justice sociale selon toute philosophie idéaliste interpelle à briser les barrières au plein développement de la conscience individuelle qui sont imposées par l’hégémonie matérialiste, qu’elle soit nationale ou néolibérale, de droite ou de gauche, dont l'hégémonie de la technologie qui est marquée nécessairement par son moment temporel-matériel de transformation, qu’il soit matérialisant ou dématérialisant.

L'objectif de tout groupe idéaliste devrait être de parvenir à une autonomie de l'état et de ses institutions, qui seront bientôt prises dans une bataille de vérité entre récits matérialistes anciens et nouveaux, climat peu propice au développement de l'imagination et de la créativité des enfants dont notre projet éthique anthropologique requiert. D'un point de vue idéaliste, l'éducation est une démarche principalement spirituelle dont le résultat est le développement de la conscience et volonté individuelles, libres à définir leur obligation (devoir moral) envers le projet matériel en cours (y compris libre de vouloir en renégocier les termes). Contrairement aux conceptions matérialistes, l'élève n'est pas un cerveau devant trouver son mérite dans son utilité en tant que technologie, ni à la technologie bureaucratique de l'état et ses citoyens, ni à la nouvelle gouvernance fintech et ses entrepreneurs sociaux et changemakers. 

Il n’y a rien d’irraisonnable dans la tentative de vouloir influencer ce que pourrait être le bien de tous en reprenant le contrôle de la philosophie éducative qui guide le développement des biens des personnes de manière à remettre le soi personnaliste « Je » au centre de la démarche. Cette démarche est, dans le cadre de la philosophie anthropologique vide de l’état, tout autant raisonnable qu’une autre qui répondrait autant à la demande du marché, par la satisfaction de la souffrance de l’individu. Les arguments qui cherchent à s’attribuer un monopole de la vérité (e.g. « evidence-based ») sur les « bonnes pratiques » et le « bon » développement des biens de la personne relèvent, pour cette raison, de l’hégémonie culturelle qui vise à protéger les avantages d’un groupe donné dans le processus (dématérialisant) de changement.

La meilleure solution pour permettre aux sujets de reprendre l’école – et aux professeurs croyant dans une vision holistique de l’enfant de pouvoir y enseigner avec dignité – est d’encourager le choix parental coûte-que-coûte et de travailler d’urgence à construire des projets et des modes de  financement alternatif pour les populations jusque-là exclus des rangs avantagés du projet national de classes et frontières, populations rencontrant des pénuries de professeurs ainsi que des budgets et capacités d’accueil réduits qui font d’elles bonne proie pour le « choix » proposé par les néolibéraux, ce que l’on constate dans la mise en place de projets scolaires tels que Bridge International Academies ou Pencils of Promise dans les pays « périphériques » ayant subi le pillage de leur matière nécessaire au projet citoyen.

Pour justifier une démarche idéaliste, on peut partir d’une ancienne règle nationale, la liberté du forum internum, et de faire l’argument que l’absence du droit inaliénable à l’expression de sa conscience n’était pas une politique définitive, mais une politique temporaire (tout comme le personhood naturaliste basé sur la seule utilité), à situer dans son moment temporel-matériel de transformation. Maintenant, grâce à notre situation technologique, que cette politique a sans doute permis de créer, nous avons besoin de pouvoir réintroduire la conscience individuelle dans pratiques et notamment dans notre manière d’éduquer, afin d’évoluer éthiquement et non seulement matériellement. En somme, le critère de personhood (et du bien) basée sur la croissance matérialisante de la communauté nationale est insuffisante pour fonder le développement du soi, étant sans fondation éthique par sa nature même, dépendant de la division par classe et frontières (sans parler de race et de genre), basée sur une utilité humaine matérialisante passée qui n’existe déjà plus matériellement et ne fait plus de sens culturellement, sauf dans l’imaginaire de ceux qui continueront d’en bénéficier. 

Si nous ne pouvons pas être libres de choisir l’école en fonction de notre souffrance devant ce hold-up des deux groupes matérialistes, tous deux insuffisants pour exprimer par l’acte, pour reprendre le constat de Fernando, notre soi et notre expérience même de la conscience, nous n’aurons pas la possibilité de voir évoluer la technologie vers un usage à la hauteur de nos consciences. Tout ceci met ceux qui défendent un devoir moral autre que l’utilité – un autre bien – dans une position plutôt urgente de fournir une prestation autre que nationale ou néolibérale aux personnes n’y ayant pas actuellement accès, car le marché est la seule possibilité véritable qui existe aujourd’hui pour créer un monde pluriel de tolérance à l’avenir en diversifiant l’offre et démocratisant la demande.

Pire, une fois le marché disrupté, il est souvent trop tard de revenir en arrière et changer la chose transformée, pour la simple raison de l’énergie requise par les conditions modifiées de l’existence, et comment le marché s’adapte pour s’accommoder à ces nouvelles conditions. Pour reprendre l’exemple de la transition au véganisme, une fois les fabricants de produits végétaliens domineront le marché et les producteurs de produits animaliers auront fait faillite, les nouvelles conditions de ce marché rendront trop cher le choix de revenir à la production de lait ou de viande à partir des animaux de rente, en raison des ressources devant être consommées pour les créer, de pair avec le niveau de demande des masses qui doit continuer d’être satisfaite mais ne pourra l’être sous les anciennes conditions devenues trop inefficaces et couteuses. De la même manière, les écoles valorisant les professeurs humains dans le cadre de leur croyance en la valeur relationnelle et le bien ontologique immatériel de l’être humain, telles que les écoles du réseau Waldorf où enseigner est un véritable travail « humain » hors de la nécessité du processus de changement, risquent d’être réservées à l’avenir pour un happy few et ne pas pouvoir devenir une offre éthique et anthropologique véritable car trop peu influentes dans le marché éducatif plus large dont les conditions auront été disruptées par le changement dématérialisant du travail enseignant (« efficacement » conçu) engendrés par l’edtech, Teach for All, et Ashoka. Ce scénario est le comble de l’injustice sociale et culturelle.






Si nous pouvons imaginer une stratégie comme celle de Teach for All menée à son apogée, gérant, peu à peu avec la baisse de redistribution de la valeur nationale par la dette publique, toutes les écoles anciennement publiques où la plupart étaient obligés d’envoyer leurs enfants, chacune de ces écoles étant désormais financée par « des acteurs privés » (i.e. les institutions financières et leurs cabinets de conseil), nous aboutissons tout simplement à une nouvelle gouvernance à base de dette privée centralisée dont la valeur et récit sont contrôlés directement par ces « acteurs privés » avec leur éthique et anthropologie naturaliste imposées qui dictent, en fonction de la nécessité du processus (dématérialisant) de changement, ce qui a suffisamment de valeur pour être enseigné, qui a suffisamment de valeur pour être enseigné ou enseigner, et quelle manière enseigner pour créer un maximum de valeur. 

Le changement est une chance

Je voudrais conclure en pesant une situation hypothétique tant redoutée par les nationalistes en France : la crainte de voir toutes les femmes obligées de se voiler comme justification pour garder l’école « libre » de la pratique du voile (cette crainte, bien que l’obligation de se voiler (en tant que pratique religieuse obligatoire) n’existe pas chez la plupart des musulmans dans nos pays qui la considèrent relever d’une décision de conscience personnelle, dans le sens du libre-arbitre et de l'interprétation personnelle). Il s’agit, de toute évidence, d’un débat puisé dans la peur de qui contrôle l’imago de la matière reproductrice, donné le pouvoir constructiviste des pratiques individuelles sur le plan collectif des normes culturelles, pratiques qui peuvent permettre la déshumanisation (la déchéance de personhood) en ce qu’elles renvoient aux attributs utiles ou non, valorisés ou non par la gouvernance. Ce débat permet d’aller au cœur de la question éthique, qui est de connaître la juste relation entre le devoir moral matériel (l’égalité devant la nécessité) et la volonté et conscience individuelles (la liberté) dans le processus de changement. La gouvernance séculaire nationale était-elle peut-être encore une gouvernance théocratique où l’individu, formé à l'école à cet effet, devait vouloir se soumettre au devoir moral matériel, sans avoir été exposé à la possibilité, à moins de faire partie d’un groupe organisé à cet effet, de tenter de modifier l’idéologie qu’il était, individu, censé porter, sans pouvoir renégocier, du fait de l’absence de l'offre du marché ? Marché, finalement, pas très libre qui ne l’offrait pas la possibilité d’appliquer sa conscience individuelle au processus de changement, sur quoi le devoir moral national a été fondé : la nécessité de prêter les biens de sa personne, y compris sa technologie reproductive, au bien de tous dans la transformation collective, alors dans le sens de la nécessité. 

Concluant cette expérience de pensée, le changemaker, dans la continuité des régimes de gouvernance allant de la théocratie de l’église jusqu’à la technocratie séculaire de l’état, est la prochaine étape dans la saga humaine matérialiste-capitaliste. Si la liberté n’est pas une idéologie à défendre mais la possibilité de pouvoir toujours tenter de réécrire l’idéologie qui détermine le  processus de changement, l’école et tous les espaces culturels doivent être libres pour accueillir la négociation éthique et anthropologique qui informe la demande même du marché par la suite. Seulement une transition éducative dans ce sens laisse ouvert la possibilité de transformer notre relation à la matière, en changeant la manière dont on se comprend entre nous comme individus d'abord immatériels avec une expérience intérieure de notre suppositum, avant d’être acteurs de changement, simples acteurs de transformation matérielle, simplement porteurs de l’idéologie naturaliste, au cours de laquelle il est prévu que nous deviendrions nous-mêmes de la matière, cela, comme tant d’animaux qui attendent leur abattage dans ce moment temporel-matériel de notre anthropocène, en ayant pleinement conscience de ce qui leur arrive. Dans notre conscience souffrante que nous n’aurions pas a priori si nous étions réductibles au processus de transformation même. En s’éloignant de notre égo individuel longtemps encouragé par la citoyenneté de l’état-nation et en allant vers la présence, rendue possible par la valeur sociale intégrée dans les échanges du marché et son offre, on peut concevoir un autre avenir pourtant, qui n’est plus ni moins raisonnable que celui prévu par le capital. Refuser de taire l’urgence éthique et anthropologique qui est d’enlever la matière humaine des pratiques de transformation matérielle, et agir pour rendre réel ce qui l’est déjà dans notre conscience – to bring the inside out– pendant qu’il est toujours temps, s’il y a bien, à l’intérieur, quelque chose.

C’est sans doute, pour moi, la définition même de la justice dans le processus de changement : la possibilité égalitaire, par la démocratisation de la demande et le développement de l'offre, non basée sur un avantage historique d’un autre moment temporel-matériel et les règles qui le maintenaient en équilibre en matérialisant un groupe privilégié, de participer dans ses actes aujourd’hui, en décidant quand, où, et comment prêter les biens de sa personne au marché de transformation, à l’articulation de ce qui pourrait bien être le nouveau bien pour le plus grand nombre. Ce qui renvoie au devoir moral qui est la raison d’être de l’anthropologie : d’assurer que la contribution de chaque voix, de chaque culture, et non seulement de celles dans les bonnes grâces des cadrages médiatiques, est prise en compte dans le marché, pour la négociation de ce nouveau bien. Nous voilà revenus à la distinction mentionnée par Fernando entre le droit inaliénable pour tous à la conscience du forum internum, et le droit aliénable pour certain(e)s de vivre cette conscience dans la pratique. Nous avons beaucoup de travail à faire. Et pour cela, le changement est une chance.





en gras = emphasis mine
tl. = traduction libre depuis l’anglais établie par mes soins
changemaker est une marque déposée appartenant à Ashoka



Notes


[1]Les catholiques partagent cette croyance concernant la volonté, le libre-arbitre, et la réalisation de soi dans le cadre du projet divin (lien).

[2]"The opportunist republic went beyond symbols, enacting measures that would reshape the nation. In economic affairs it pursued a relatively conservative path designed to favor property owners (…)

By far the most significant reforms undertaken during the opportunist republic concerned education. Before the 1880s most children attended primary school, but it was neither required nor free. Secondary education, especially for girls, was a luxury. Moreover, the Church dominated the educational system, especially in rural areas whose local governments could barely afford to maintain public schools. For the republicans, education reform assumed pride of place for several reasons. The increasing importance of technology demanded a more highly skilled workforce in the late nineteenth centuryand the growth of print culture gave significant advantages to those with at least a modicum of education. But perhaps the most important consideration was political. Jules Ferry and other republican leaders viewed education as their best tool for winning over France’s population by instilling the values of the republic. Schoolteachers would instruct the nation’s youth, both boys and girls, in the glorious heritage of the Revolution and their duty to defend it against enemies at home and abroad.

Jules Ferry was minister of education from 1879 to 1885, and during his tenure he pushed through a series of school reforms known as the Ferry laws. First and foremost, Ferry made primary education free and compulsory for all children in France. The nation’s youth would henceforth learn standardized forms of French language and history as well as math and science, in schoolrooms adorned with maps of France and the tricolor flag. The reform created a new large cohort of public elementary school teachers, both men and women, who became de facto representatives of republican ideology in villages and towns throughout the country. They faced many difficulties, especially single young women teachers in the countryside, and yet they embodied the France of the future. For many peasants in particular the prospect of people who could earn a living without hard physical labor came as a revelation, offering new opportunities for small town youth. Both by their ideas and their presence public schoolteachers represented the growing power of the French state, the fonctionnairesor public employees who would become an ever-greater part of the national population in the century to come. Not for nothing did many contemporaries term them the “black hussars” of the republic. 

The republican’s determination to control French education, and ultimately the nation’s future, brought them into direct conflict with one of the most powerful institutions in France: the Catholic Church. As a result, bitter battles pitting religion against secularism became a leading theme of the early Third Republic, suffusing both public and private life. It is no accident that the establishment of the republic as a universal political culture would lead to a fundamental clash with a long-standing champion of a very different universalist vision. The republic’s confrontation with the Church reinforced its own sometimes fanatical universalism, so that in their intense struggle these two opponents increasingly resembled each other. To Catholicism’s belief in spirituality and the divine, the republic opposed its own conviction in reason, science, and the civic virtues inherited from the Revolution. In the sphere of education above all, republican universalism would tolerate no rival.

In challenging Catholic control of the schoolhouse, the Ferry laws struck at the heart of the Church’s power in France. Before the 1870s Catholic primary schools were at least as widespread as their secular rivals, and the Falloux Law of 1850 had created a flourishing system of parochial secondary schools. In particular, the Church dominated the education of girls, whose parents frequently viewed public schools as low in prestige if not morally suspect. Moreover, the Falloux law required religious instruction in all public schools, and many public school teachers were priests and nuns. Ferry’s reforms changed all that. While rejecting demands from radical republicans to close the religious schools, they did ban religious instruction in public schools, replacing it with “civic” (i.e. republican) instruction. They also banned members of Catholic orders from teaching in the public schools after five years (a law that was never completely enforced). In addition, the reforms created lay secondary schools for girls, seeing young women as key to religious political culture. 

The conflict over education set the republic and the Church on a collision course for decades to come. Religious leaders denied the political legitimacy of the regime, at times referring to the republic as la gueuse(the slut). Many villages, such as Plozévet in Brittany, so memorably described by Pierre-Jakez Hélias, found themselves split between the republican schoolmaster and the Catholic priest. More generally, the Church fought to retain its central role in French life. The Assumptionist Father, founded in 1845, launched a massive campaign against the republic during the 1870s. The order sponsored the national subscription to build Sacré Coeur in Montmartre, and its newspaper La Croix had a circulation of several hundred thousand. As historians have pointed out recently, church/state conflict was at times less extreme than it appeared. For example, in small towns the priest and the teacher, often the most educated individuals in their communities, sometimes worked together. Nonetheless, during the late nineteenth century the Church remained a resolute opponent of the republican regime, and the new right-wing movements that emerged in the 1880s found ready support in the nation’s pulpits." (Stoveall 177-180)


[3]"Jules Ferry’s educational reforms achieved their objectives. First, they made literacy nearly universal in France by the end of the nineteenth century. Second, they knit the nation together to an unprecedented degree on the basis of republican political culture. The new elementary curriculum was extremely centralized, prompting the joke that at any moment every French child in a given class was turning the exact same page of the exact same book. Even young people in the colonies of Africa and Asia repeated lessons about “our ancestors the Gauls,” according to popular legend. Perhaps more than any other single measure, the Ferry laws united France, making it a nation governed by a universal republican vision.

In large part, Ferry’s educational reforms succeeded because they conformed to the new shape of French society at the end of the late nineteenth century. Above all, they expressed the worldview of the burgeoning middle class that increasingly shaped the self-image of Third Republic France. The July Monarchy and the Second Empire had witnessed the triumph of the haute bourgeoisie in French politics and society, usually in alliance with the more progressive members of the aristocracy. Both groups retained substantial economic influence after 1870, although the legend of France as a country controlled by two hundred prominent families was more mythical than real during these years.

Increasingly, however, political and cultural leadership passed into the hands of the less wealthy but much larger moyenneand petite bourgeoisie, the middle and lower middle classes. These groups grew substantially during the late nineteenth century. The rise of large industry and commerce created a need for more clerks and managers, white-collar workers with more education and social status than the workers below them, even if they also depended on wage labor. The expansion of education produced more trained professionals, teachers, doctors, and lawyers, who were often the most notable individuals in small towns throughout the country. In addition, the growth of government increased the number of middle-class jobs. The number of people working for the public sector in France doubled from roughly 250,000 to 500,000 between 1848 and 1914, and many of these individuals considered themselves middle class. 

These were the people Léon Gambetta termed “the new social strata,” and they constituted the bedrock of the Third Republic. Republican political culture identified itself with the “little man,” and it held up the small town lawyer, businessman, and civil servant as the heart and soul of France. To be middle class was more than just a matter of occupation, however, it was also a way of life. It meant having enough money to dress properly (conservatively rather than fashionably) and to live in a house or an apartment with a well-furnished living room as well as sleeping quarters. It meant not engaging in manual labor, and providing an education (at least at the secondary level) so one’s children wouldn’t have to work with their hands either. In addition, it meant having a high level of culture, a knowledge of literature, music, and the arts. Middle-class French men and women were people of respectability, social standing, financial solidity, and good taste. 

Finally, the broad middle class of the Third Republic held core ideas that amounted at times to a secular faith. Strongly influenced by mid-nineteenth century positivism, they believed in science and reason, and the progress that such ideals would inevitably bring about. Education was of paramount importance, not only as a way of teaching rational thought but also because it was key to social mobility and middle-class status. The middle class believed strongly in the tradition of the French Revolution as the heritage of both France and mankind in general, and in particular in its attack on inherited privilege. The desire for social justice only went so far, however, and never questioned property rights. In the tradition of nineteenth-century liberalism it upheld equality of opportunity but not of conditionand consequently often turned a deaf ear to the sufferings of the working poor. To a great extent, therefore, to be middle class in the Third Republic meant embracing the ideals of the universal republic. No other social group believed so strongly in the republican mission or lived so completely according to its principles." (Stoveall 179-181)

[4]voir Latour pour une définition anthropologique d’universalisme
[5]The term AI means different things to different people, but at PwC we think about it on a continuum, moving from assisted to augmented and, finally, autonomous intelligence.” (lien)

[6]Voir par exemple les scénarios de l’avenir du marché de travail du cabinet PwC (lien).
[8]LGBTQAI equality, to me, is fundamentally about seeing people as unique individuals, regardless of their utility as (reproductive) technology to the (capitalist) market, and forcing technology/change to honor and include the complexity of their experience.
[9]“The philosophical core of utilitarianism lies in the impartial maximization of the greater good – what we call impartial beneficence. The higher you score on this dimension, the more likely you are to think that to adopt a thoroughly impartial moral standpoint is to treat the well-being of every individual as equally important. If we accept the positive, impartially beneficent, dimension of utilitarianism, we should give no priority to one’s own good, nor to that of one’s family, friends, compatriots, or even fellow humans over nonhuman animals.” – Jim Everett, lien
[10]Nous devons prendre au sérieux le développement de la blockchain, qui peut devenir un outil d'intervention éthique pour nos communautés, et qui ne doit pas être laissée qu'aux cabinets de conseil et leurs gestionnaires scolaires (e.g. TFA et Ashoka). Voir par exemple cet article du cabinet PwC pour comprendre l’importance du réseau blockchain dans l’ensemble des transactions du marché.

[11]Voir par exemple : “ (…) Fintech startups have a role that is complementary to established players as opposed to a role that will put them out of business: in other words, ‘disruption’ doesn’t necessarily equal ‘destruction.’” - Philippe Mauchard, co-fondateur de Teach for Belgium, fondateur de McKinsey Solutions, B-Hive, and Bridge (lien)
[12] “We say we know that water boils and does not freeze under such-and-such circumstances. Is it conceivable that we are wrong? Wouldn’t a mistake topple all judgment with it? More: what could stand if that were to fall? Might someone discover something that made me want to say ‘it was a mistake’? Whatever may happen in the future, however water may behave in the future – we know that up to now it has behaved thus in innumerable instances. This fact is fused into the foundations of our language-game. You must bear in mind that the language-game is so to speak something unpredictable (…). I mean: it is not based on grounds. It is not reasonable (or unreasonable). It is there – like our life.” (On Certainty, 558-59)

[13]E.g. le personnalisme
[14]E.g. le naturalisme
[15]Dans sa critique de l’ouvrage Legal integration of Islam: A transatlantic comparison, Foblets décrit la perspective des auteurs Christian Joppke et John Torpey face au dilemme des décideurs politiques de suivre une affirmation du droit d’être religieux d’un point de départ constitutionnel profond qui commence avec le principe de non-discrimination, qui garantit une protection importante aux musulmans mais déplait à l’opinion populaire, ou de suivre l’opinion publique hésitante envers l’islam. Elle explique dans ce dernier cas que les auteurs voient une « politique populiste de nationalisme à peine dissimulé » qui « se traduit par des initiatives législatives ayant l’intention – ne serait-ce qu’en tant qu’actes symboliques – de faire des concessions à un public qui a peur de la religion, comme était le cas en France avec le vote de la loi interdisant le voile intégral. (…) » (tl.)

[16]Selon la théologie catholique, les millénarismes contribuent à la survenue de l’anti-christ sur terre, événement inévitable pour les chrétiens : « La déception de l’anti-christ commence déjà à prendre forme dans le monde à chaque fois la revendication est faite de réaliser à l’intérieur de l’histoire, l’espoir messianique qui ne peut que se réaliser au-delà de l’histoire par le jugement eschatologique. L’église a rejeté même des formes modifiées de cette falsification du royaume à venir sous le nom du millénarisme, surtout la forme politique d’une perversité intrinsèque du messianisme séculaire. » (Vatican, tl.) (lien
[17]Spinoza defines inclination as “pleasure accompanied by the idea of a thing which is indirectly the cause of the pleasure.” (E3defs)

[18]“Now since an action from duty should abstract entirely from the influence of inclination and with it from any object of the will, there remains nothing that could determine the will except objectively the law and subjectively pure respect for this practical law, hence the maxim of following this law even to the detriment of all my inclinations.” (Kant 4: 400-1, cite dans Guyer 41)

[19]“But what sort of law can that be, the representation of which even without regard to the effect expected from it, must determine the will, so that this can be called good absolutely and without restriction? Since I have robbed the will of every impulse that could arise for it from following any law, nothing remains but the universal lawfulness of actions in general, which alone can serve the will as a principle, i.e. I should never conduct myself except in such a way that I could also will that my maxim should become a universal law. Here mere lawfulness in general (not grounded on a law determined by certain actions) now serves the will as a principle.” (Kant 4: 402, cite dans Guyer 41-42).


[20]“Rather, what Kant considers is the case of actions that are in outward compliance with the demands of morality but could be performed either from an immediate inclination to do so or because their agents recognize that these actions are what morality requires and are motivated to perform them by that thought alone. What Kant claims is that while actions that are in outward compliance with the demands or morality should always be encouraged, it is only those actions that are motivated by the thought that they are what morality demands that are morally worthy and evidence of a will that is unconditionally good, that is, good in all circumstances. He argues this by means of thought-experiment : imagine people who are naturally inclined to perform types of action that are required by duty, then imagine that for some reason they lose that inclination but perform the actions anyway solely because they recognize that to do so is their duty ; then you will realize that only in the latter case have they demonstrated possession of an unconditionally good will, a will that is good regardless of circumstances including their own inclinations, and thus that their actions and characters are morally worthy. From this it will also follow that the principle on which a morally good will acts must not depend upon the presence of any inclination, which is the conclusion Kant is really driving at.” (Guyer 43)

[22]Bacchiddu, se basant sur son travail chez les Apiao, évoque cette manière anthropologique d’évaluer : « Following de Certeau’s call to study the practice of everyday life (1984), several anthropologists have recently turned their attention to the basics of everyday life, realizing that daily routines hide a wealth of aspects that are crucial to understanding the values held by a group of people (see e.g. Overing 2003, and the various contributions in Overing and Passes 2000). Looking at everyday life in Apiao, and at its values, one immediately notices the strong focus on the individual’s autonomy. Every child grows up aspiring to become like the adults that surround him or her: people who are able to take care of themselves, their household and family fields, as well as any task related to everyday life. A proper adult is one who is able to cook, chop wood, carry heavy loads, plough the fields, fish and collect seashells, irrespective of gender. Children impatiently wait from the time their parents will trust them enough to give them tasks to perform, because that is their chance to prove their capacity for responsibility and their skills.” (69)

[23]For many people in the world “religion is pervasive and all-encompassing (…) and to think of religion as a separate sphere or a discrete domain would not only be erroneous but also quite difficult. Focusing exclusively on ‘religion’ is in fact applying a label that, as Stewart and Shaw point out, corresponds to a culturally constructed Western category that may not be significant to other cultural contexts (1994:10).” (Bacchiddu 68)

[24]Selon la higher-order theory of consciousness d’Edelman, il ne peut y avoir d’argument « neutre » qui défendrait de garder le développement du cerveau humain (en limitant par exemple son exposition ou privilégiant les apprentissages de motricité conforme à son développement à un moment temporel-matériel fixe dans le processus de transformation (l’évolution), car les nouvelles données entrantes modifient l’expérience de conscience (sont répertoriées dans les schéma du cerveau), et dans son ensemble, cette nouvelle expérience quelle qu’elle soit deviendra le nouveau repère de conscience pour l’espèce. Il explique : 

“To explain consciousness in biological terms requires a theory of brain action and a linked theory of consciousness, and both must be framed within an evolutionary perspective. To put these theories in such a perspective, it is useful to distinguish between primary consciousness and higher-order consciousness. Primary consciousness (as seen, for example, in monkeys and dogs) is awareness of the present scene. It has no explicit conscious awareness of being conscious, little or no conscious narrative concept of the past and future, and no explicit awareness of a socially constructed self. Higher-order consciousness, which yields these concepts, depends on primary consciousness, but includes semantic capabilities that are possessed by apes, such as chimpanzees and, in their highest reaches, by humans who have true language.” (27)

“What I have not emphasized is the relationship of this model of consciousness to the subjective self. Briefly, this relationship depends on the value systems – the agencies of the brain controlling endocrine and movement responses as well as emotions. In the reentrant interactions of the core, the earliest and most inherent activities of these systems often supersede other inputs. There is, in fetuses as well as in babies and adults, constant proprioceptive and kinesthetic input to the core from the body and limbsIt is inevitable that elements of self-reference arise under these circumstances

This account provides a background for certain features of higher-order consciousness present in humans. With the emergence of higher-order consciousness, through the evolution of larger brains with a new set of reentrant connections allowing semantic exchange, a socially defined self could appear. Narration of the past and extensive planning of future scenarios became possible. So arose the consciousness of being conscious.” (29-30)

“According to Neural Darwinism, the brain is a selectional system, not an instructional one. As such, it contains vast repertoires of neurons and their connections, giving rise to enormous numbers of dynamic states. Behavior is the result of selection from these diverse states. While the brain responds epigenetically to signals from the body and the world, both in development and in behavior, it also has inherited constraints. These include not only morphological and functional aspects of the body, but also the operation of the brain’s value systems. Such structures and systems were selected during evolutionary time. It is the interplay between evolutionary selection and somatic selection that leads to adaptive behavior

To provide for this behavior, the combinatorial richness and uniqueness of each human brain are coordinated an integrated by the dynamic process of reentry. Indeed, it was the evolution of new reentrant circuitry in the dynamic thalamocortical core that allowed the emergence of the myriad discriminations among successive integrated state which comprise the process of primary consciousness. The rich combinations of qualia constituting phenomenal experience are precisely these discriminations, which are faithfully entailed by coarse activity. The possession of primary consciousness allows for the planning of behavior, conferring adaptive advantages on the vertebrate species having this capability. 

It is the activity or neuronal groups in the reentrant dynamic core that is causal, for it provides the means for planning adaptive responses. Consciousness as a phenomenal process cannot be causal in the physical world, which is causally closed to anything but the interactions of matter-energy. Nonetheless, speaking as if conscious states are causal usually mirrors the truly causal core states.

Inasmuch as the set of historic selective events accompanying each individual’s development is a function of the unique triadic interactions of body, brain, and world, no two selves of sets of brain states are identical. The privacy and subjectivity of conscious states and selves are an obligate outcome of body-brain interactions. In hominine evolution, a more sophisticated self emerged as a result of social interactions facilitated by the appearance of new re-entrant core circuits that permitted the emergence of higher-order consciousness and, ultimately, language. As powerful as this system of higher-order consciousness is, it still depends critically on the operation of primary consciousness. In any event, the proposed reentrant core mechanism is universal, i.e., it applies to all mental states, whether they concern emotions of abstract thoughts. 

As a result of higher-order consciousness enhanced by language, humans have concepts of the past, the future, and social identity.These enormously important capabilities derive form the activity of the reentrant dynamic core responding to a multiplicity of inputs from the body and the world, as well as the brain’s use of linguistic tokens.The embodiment of mind that results is certainly one of the most remarkable consequences of natural selection.

These considerations provide provisional answers to both the qualia question and the question of mental causation. In this brief compass, I cannot delve deeply into the intentionality question. But the framework I have described posits that consciousness requires reentry between systems of perceptual categorization and systems of memory. Perceptual systems, by their nature, depend upon interactions between the brain and signals from the body and the world. In one sense they are systems of referral. Moreover, memory systems allow the brain to speak to itself, providing a means for referral to what have been called ‘inexistent objects,’ such as unicorns and zombies. With the emergence of higher-order consciousness and language, intentionality achieves a range that is, for all intents and purposes, limitless.” (Edelman 30-31)


[25]Believing in such a universal human capacity for reason, however, does indeed depend on belief, which means foregoing ideological state apparatus wherein this capacity is supposedly acquired and delegating the responsibility of education to communities makes many materialists, whether nationalist or neoliberal, uneasy. Pojman writes of Kant’s view: “Although Kant thought of ethics as fully autonomous, there is a deep religious dimension to his system. Indeed, it is difficult to separate Kant’s system from Judeo-Christian faith, which was his childhood heritage. His view of the unconditional worth and equal dignity of humanity, of natural purposes in nature and in human nature, and of the ultimate justification of morality all seem deeply rooted in religious faith. (…) With regard to the nature of ethics, Kant held to the doctrine of the autonomy of ethics. There could be no difference between valid religious ethics and valid philosophical ethics: both God and humanity have to obey the same rational principles, and reason is sufficient to guide us to these principles. Kant’s system exalts ethics to an intrinsic good; indeed, we ought to do our duty for no other reason but that it is our duty. Ethics constitutes the summum bonum, the supreme good. As such it is related to religion; it is our duty to God because God desires that we attain the highest good. God’s commands are exactly those of morality, so there cannot be a conflict between morality and religion. God loves the virtuous and will finally reward the virtuous with happiness in proportion to their virtue. In fact, God and immortality are necessary postulates of ethics, without which ethics would not be fully justified.” (107). Catholic psychotherapist Dilsaver further explains this Christian view on the nature of reason: “A Catholic/Thomistic philosophy is able to employ both a deductive objectivity and an existential subjectivity because of its recognition of the analogy of being. All that exists shares in an analogous way in the existence of God. Of all material beings, man shares most fully in this analogous being, for he shares not only in material existence (as does a rock), or vegetative existence (as does the plant), or sensitive existence (as does the brute animal), but in rational existence, which only God (and the angels) possess. As such, man (like the angels) is properly deemed to be imago Dei. This analogous sharing in God’s rational existence is also an analogous sharing in God’s immortality, for the rational soul is a spiritual soul and, as such is not subject to decay and death. It is only an analogous sharing in God’s rational or spiritual being, for only God by His very nature exists; only God is a noncontingent being, a being that cannot not exist.” (69, Imago Dei Psychotherapy: A Catholic Conceptualization)

[26]D’une manière similaire du point de vue déontologique, si on n’est pas venu à connaître la loi universelle de manière autonome, on n’agit pas moralement même s’il se trouve que l'on respecte cette loi. Cette nuance entre la soumission à la volonté collective (dans la contagion) contre la soumission à la volonté individuelle, est mise en exergue dans le débat autour du voile.





Works Cited

Bacchiddu, Giovanna. "'Doing Things Properly': Religious Aspects in Everyday Sociality in Apiao, Chiloé." In Ordinary Lives and Grand Schemes: An Anthropology of Everyday Religion. Eds. Samuli Schielke and Liza Debevec. New York: Berghahn Books, 2012: 66-81. Print.

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